Fragment de Journal: Bucarest début octobre 2002

Bucarest, jeudi, 3 octobre 2002

Pour moi qui n’ai jamais vécu au cœur d’une grande ville, c’est une découverte : j’ai tous les services possibles à portée de main dans le pâté d’immeubles où nous nous trouvons: trois librairies, un magasin alimentaire, un café internet, une pharmacie, des vendeurs de fleurs, de journaux et de cigarettes… Il y a à deux pas un petit restaurant avec une agréable terrasse enfouie au milieu des banques.

Visité hier le Musée d’histoire et d’art de la ville sis dans l’ancien palais de la famille Şuţu – la femme de Paul Morand en était. Un scandale. Seules quelques salles sont accessibles sur les 31 qui existaient autrefois ans selon un Guide Bleu des années 1960. C’est sale, laissé à l’abandon, malgré une armée de gardiens qui passent leurs journées les bras croisés.

Par contre le Musée des Beaux-arts dans l’ancien palais royal est intéressant. Fort belles pièces de Rubens, Cranach, Rembrandt, El Greco… Il y a un Hagar et Ismaël dans le désert d’un Tessinois que je ne connais pas: Pier Francesco Molo (Coldrerio 1612 – Roma 1666) dont la composition en forme de X, le jeu des tons bleus et gris, la disposition des personnages fouettent l’œil comme un tableau cubiste de Braque ou Juan Gris.

Hier soir, comme chaque soir depuis quelques jours, passage de milliers de corbeaux qui vont passer la nuit dans les arbres du parc Cişmigiu.

En relecture: L’affaire Maurizius de Wassermann. Excellent roman sur l’Allemagne des années 20. Psychologie, mœurs, politique, tout y figure. Mais l’intrigue se termine en queue de poisson: après 500 pages de discours sur la justice, il oublie le sort de la vraie meurtrière qui a refait sa vie et vit dans une ville de province avec mari et enfants.

Bucarest, dimanche, 6 octobre 2002

Visite d’une grande rétrospective des peintres paysagistes roumains du XXe siècle au palais de Cotroceni. Je reste relativement indifférents aux paysages, comme d’ailleurs aux natures mortes. Et l’accumulation des toiles (300 ? 400?) est telle que cela en devient lassant. D’ailleurs les sujets se recoupent: les vues de Balcic foisonnent. C’est une station aujourd’hui bulgare de la mer Noire ayant fait partie du Quadrilatère, une zone perdue par la Roumanie après la Seconde guerre mondiale. Belles eaux fortes de Ion Murariu datées du début des années 1990.

Hier soir troisième anniversaire successif d’un ami, fêté par les mêmes autres amis, avec le même menu. Malheureusement pour l’amphitryon, à minuit, la tourte mangée, tout le monde s’en est allé. Il fêtait ses 64 ans et a de la peine à se convaincre que les années commencent à peser.

Lu les Propos des 52 semaines de Paul Morand (Genève, 1943). Il s’agit des chroniques de l’année 1942. On perçoit sous l’emphase les incertitudes sur l’avenir de l’Etat français. Mais une fois de plus quelle plume. Et un vocabulaire des plus choisis comme on disait. A chaque page, je tombe sur un mot inconnu. Bel article sur L’amour des Français pour la campagne qui sonne très juste aujourd’hui encore et explique le peu de succès de l’écologie politique en France :

Ce bonheur gratuit devant la nature, c’est justement ce qu’apporte chez nous le romantisme étranger; les Français le connaissent si peu que pendant dix siècles il ne fut jamais question de la nature dans leurs livres, jusqu’à ce qu’Anglais, Allemands et Suisses leur ouvrent les yeux.

J’espère que son passage mouvementé à l’ambassade de Berne en 1944 lui aura permis de réviser sa conception du référendum :

Le référendum ou démocratie directe (sorte de protestantisme où l’on parle à Dieu sans le truchement de ses ministres) est une vielle invention romaine reprise par la Révolution, en 1793. L’essai malheureux de Napoléon III le fit considérer par les républicains comme un péril. (p. 171)

Page 223, il attribue à Alexandre Dumas le mot suivant:

Il en est des fleuves russes comme de la civilisation russe: de l’étendue, pas de profondeur. On a dit que l’empire turc n’était qu’une façade: la Russie, elle, n’est qu’une surface.

Ai commencé la lecture de Basarabia de Paul Goma. Réquisitoire nationaliste et teigneux envers les intellectuels roumains en faveur de la Moldavie. Quelques éléments historiques intéressants, le reste n’est que futeze (foutaises) comme disent paraît-il les Moldaves. Goma est un grand écrivain mais un piètre politique. L’histoire retiendra l’écrivain.

L’ancien président Constantinescu a la tête qui gonfle depuis qu’il n’est plus au pouvoir. Il a lancé hier quatre luxueux volumes de réflexions ineptes sur son passage à la présidence. Des volumes qui finiront au pilon, comme ceux de Ceauşescu.

Bucarest, mardi, 8 octobre 2002

Au deuxième étage du Musée des collections d’art (sur la Calea Victoriei), une salle expose la donation de la famille Aznavorian. La collection a été réunie par Hurmuz Aznavorian (1898-1961), avocat et politicien libéral. Il fut député pendant les années 1930. En 1947, il est exclu du barreau, condamné en 1953 à trois ans de camps, puis exilé en Bucovine. En 1958, au procès dit des « libéraux », il prend 25 ans de camps. Meurt en 1961 à la prison de Botoşani. Ami des peintres Petrǎscu et Toniţa, il découvre en 1934 le jeune Ciucurencu. Sa collection comporte des œuvres de Ion Ţuculescu, Francis Şirato (1877-1953) dont nous avons deux gravures, Gheorghe Petrǎscu (1872-1949), Alexandru Ciucurencu (1903-1977) et Lucian Grigorescu (1894-1965).

Scène de genre: le portier du Capşa (à qui j’ai confié la garde de ma voiture) passe sa longue journée (8 h –23 h) à squatter le trottoir pour en faire un parking payant. Il réserve les places avec des caisses d’eau minérale qu’il ne cesse de déplacer.

Invitation dimanche soir chez T., un Bessarabe de Bruxelles qui comme nous s’est acheté un appartement en plein centre-ville, mais dans un immeuble ancien placé sur la liste rouge des tremblements de terre. C’est un hôte chaleureux et ouvert avec qui nous avons immédiatement fraternisé. A table deux universitaires, une dame prof de latin et un jeune historien passionné par la généalogie. J’ai beaucoup parlé avec lui, en le chicanant sur le travers très répandu chez les intellectuels roumains d’être avant tout préoccupés par l’image donnée par la Roumanie à l’extérieur, sans avoir aucune curiosité pour ce qui se passe ailleurs que chez eux. Ils sont ainsi généralement d’une ignorance crasse sur la Suisse.

Ai fini Basarabia de Paul Goma, grand écrivain, imprécateur, empêcheur de tourner en rond. Il s’agit d’un règlement de compte avec les écrivains roumains tous accusés de lâcheté face à la dictature et de complaisance avec le régime qui lui a succédé. C’est aussi un plaidoyer pour la Bessarabie (actuel Moldova) pays abandonné par tous aux bons soins d’une racaille stalinienne qui maintient le pays dans la pauvreté, l’inculture et l’isolement. Le Moldova est de loin le pays le plus pauvre d’Europe. Goma explique son triste sort par le fait qu’il s’agit d’une marche séparant deux mondes et que les Russes qui l’ont dominée depuis 1812 à l’exception de l’entre-deux guerres l’ont complètement slavisée (russes et ukrainiens). En Roumanie, Goma passe pour fou. Je pense au contraire que c’est leur plus grand écrivain contemporain. Il vit toujours en exil à Paris. Au printemps, Iliescu lui a envoyé une lettre l’invitant au palais de Cotroceni pour faire la paix. Goma s’est borné à accuser réception de la missive, sans autre commentaire!

En lecture le Jurnal suedez II (1984-1989) de Gabriela Melinescu. Très léger. Je ne connais pas ses antécédents, mais elle me fait penser à ces filles de bonne famille qui, dès leur adolescence, se sont voulues poètes et artistes. Peut-être me trompé-je. Quelques scènes lausannoises car son mari – René Coeckelberg – est un éditeur lié à Dimitrievic, le patron des éditions L’Age d’homme.

Bucarest, mercredi, 9 octobre 2002

J’ai terminé la nuit dernière la lecture du Jurnal de Gabriela Melinescu. Il n’est pas si léger que je le pensais hier. En réalité, ce texte est finement retravaillé et très littéraire. Sa lecture en roumain sans trop recourir au dictionnaire me prouve que je commence par connaître assez bien cette langue. Il me reste à parfaire mon apprentissage et à me méfier des faux amis.

Déjeuner sur une terrasse près de chez moi en lisant Revista « 22 » et « Romania leterara ». Il existe aujourd’hui à Bucarest une demi-douzaine d’hebdomadaires culturels de très bon niveau. En France, ils ont disparu depuis longtemps pour céder la place aux tabloïds comme Le Nouvel Observateur ou L’Express. Comme en Occident l’économie a tendance à prendre le dessus, mon passéisme est ravi de retrouver des journaux très ciblés sur la culture rappelant ceux que j’ai connus dans ma jeunesse (Les Lettres Françaises, Arts et spectacles).

Notre séjour touche à sa fin. Pour moi, le test est concluant: je peux vivre ici comme à Lausanne, avec en plus le plaisir d’être dans une grande ville. Nous sommes vraiment très bien situés: ce matin encore nous sommes allés visiter la partie roumaine du Musée national (Palais Royal). Nous n’avons pu nous arrêter qu’à quelques salles. La richesse des collections est impressionnante. Quelques pièces superbes dont les plus belles: La Prière et Le Sommeil de Constantin Brǎncuşi.

Lausanne, lundi, 14 octobre 2002

Retour de Bucarest en voiture: trois jours de pluie avec des routes épouvantables. Découverte au passage d’une bourgade médiévale, Rattenberg, joliment coincée entre l’Inn et une montagne.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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