Gabriel Matzneff, philopède constant, fou du roi désorienté

Je viens de lire Séraphin, c’est la fin, le dernier Matzneff que j’avais pris la précaution de commander avant de partir pour Lausanne. Trop souvent je sème en cours de route l’envie d’acheter un livre… Ce n’est pas que je sois un fan de Matzneff, mais autrefois certaines de ses chroniques m’ont amusé, ses provocations réjoui, son style enchanté. De voir son nom parmi les parutions annoncées pour le printemps m’a fait ressentir un manque. M’est venue l’envie de vérifier si le joyeux drille portait toujours avec entrain son phallus en bandoulière. Je ne fus pas déçu.

A 77 ans, Matzneff présente avec Séraphin, c’est la fin un hétéroclite échantillon de sa production de 1964 à 2012. Presque un demi-siècle de chroniques, courts essais, conférences et textes divers dont quelques inédits. Sur tout et n’importe quoi : les mérites d’Arnys le tailleur chic ; la sympathique folie de Georges Lapassade, sociologue allumé ; Dieu et l’orthodoxie ; Schopenhauer ; Khadafi ; Casanova (excellent texte), des homosexuels célèbres, des amis ; quelques filles encore fillettes… Un vrai bazar :

On me reproche parfois la place excessive qu’occupent les jeunes filles dans mes livres. Ce reproche est, me semble-t-il, injustifié, car, dans mes livres il y a certes des jeunes personnes, il y a aussi des vieilles dames et des vieux messieurs, il y a des libertins et il y a des saints moines, il y a des oisifs désenchantés et des enthousiastes vertueux, des buveurs d’eaux et des buveurs de vin, des athées et des croyants, bref il y a de la vie, le tourbillon des passions contradictoires. (p. 217)

J’ai beaucoup de peine à me retrouver dans ce capharnaüm matznévien, mais il y a tout de même des affinités que je situerais du côté du refus de l’ordre, du politiquement correct, du prosaïque. Depuis qu’il écrit, Matzneff m’assourdit avec son emphase religieuse de cul-bénit orthodoxe. Or dès qu’il laisse transparaître sa vérité, un dialogue devient possible :

La croix russe et le piment napolitain que je porte au cou [pour penser à se toucher les couilles en cas de nécessité – GD], le phallus ailé que j’ai au doigt, me protègent-ils vraiment des embuches de l’existence ? La réponse à cette question est sans intérêt. Ce que j’aime dans la religion, qu’il s’agisse de celle de Dionysos ou de celle du Christ, c’est la poésie de la religion. Philosophiquement, je suis un sceptique, un disciple de Pyrrhon, mais de temps à autre, j’aime me laisser submerger par ce que l’épicurien Horace (le poète préféré de Casanova et de Byron) nomme, dans une de ses Odes (III, 4), amabilis insania, « aimable délire ». Oui par amour de Shiva et de Bacchus, laissons vagabonder notre imagination. Comme la vie serait ennuyeuses sans nos éclairs de folie ! Si les dieux n’existent pas, tant pis pour eux. L’encens qui brûle sur leurs autels n’en charme pas moins nos narines. (pp. 247-248)

La quatrième pièce du troisième chapitre des Odes où Matzneff prend sa courte citation invoque Calliope à qui le poète demande de dicter des vers dignes de l’immortalité. Exaucé, il écrit :

L’entendez-vous ? Est-ce une aimable folie qui se joue de mes sens ? (Auditis ? An me ludit amabilis/ insania ?…) Il me semble que je l’entends, et que je m’égare dans ces bosquets sacrés, où se promènent les ruisseaux et les zéphyrs. Un jour dans mon enfance, las de jouer, je m’endormis sur le mont Vultur (…) Un enfant dormir ainsi, couvert de laurier et de myrte, sans craindre ni les vipères, ni les ours ! Cette assurance ne pouvait lui venir que des dieux. (Odes, III, IV, 5-20)

Cette religion-là, moi le Valaisan des montagnes, je la partage sans rechigner avec le Russe blanc Matzneff. J’ajouterais même pour mon frère orthodoxe bêlant que j’éprouvai un orgasme poétique, le 8 novembre 1964, à respirer avec quelques centaines de Moscovites les effluves de la vaste piscine qui, pendant quelques décennies, remplaça la cathédrale du Saint-Sauveur au cœur de la capitale soviétique. Ayant quitté depuis peu les murs forcément gris d’un internat catholique (où pendant la messe je lisais, tel un missel, le petit volume d’Horace que je viens de citer) je batifolais, béat, en me réjouissant du sens urbanistique des révolutionnaires russes.

Révolution. Voici un mot que Matzneff ne prononce pas. Mais, si Dieu lui prête vie, il y viendra peut-être tant les temps s’assombrissent. Si son Séraphin tire un peu la gueule, c’est qu’au fil des années, il s’est fait rogner les ailes. Plus on avance dans la lecture, on sent sourdre l’angoisse de la censure. La liberté d’expression rétrécit. Il y a une vingtaine d’années de bonnes âmes mal intentionnées sonnèrent l’hallali contre le philopède assumé (Pour Matzneff, le mot pédophile a le tort de sentir la pharmacie). Qui ne craindrait les meutes lancées à la poursuite des prétendus violeurs d’enfants ? Face à ces chasses aux pédophiles, aux pornographes, aux terroristes, aux talibans, aux antisémites et j’en passe, la gent de plume doit faire gaffe. Essayez d’aller proclamer en une d’un quotidien qu’il serait peut-être bon de pendre haut et court quelques banquiers agioteurs pour régler la crise économique ! Un des textes les plus intéressants du recueil est celui d’une conférence sur la censure donnée à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm en janvier 2012. Il transpire l’inquiétude d’un homme qui après avoir mené une agréable existence de fou non du roi (même s’il est monarchiste !) mais des lettres, réalise que le monde a changé et que les acteurs de la mondialisation, pour s’enrichir en paix, misent sur le moralisme, la pudibonderie et le puritanisme. Normal : seuls des hypocrites cherchent à faire croire que l’argent fait le bonheur.

Post-scriptum : Dans un <a href=" <a href="http://bibliobs.nouvelobs.com/la-tendance-de-jerome-garcin/20130409.OBS7228/matzneff-jaccard-nihilisme-distingue.html »>billet du Nouvel Observateur, Jérôme Garcin place sur un pied d’égalité Gabriel Matzneff et Roland Jaccard qui vient lui aussi de publier un livre Ma vie et autres trahisons (Grasset). Garcin pèche par parisianisme. Si Matzneff, sans débander, brandit fièrement son braquemart depuis un demi-siècle, Jaccard est un opportuniste certes parfois capable d’écrire de belles pages. J’ai lu son dernier livre, il ressemble à dix autres qui le précèdent. Freudien quand il le fallait, anti-psy ensuite, nihiliste de pacotille, incube de Louise Brooks, succube de Cioran, il est capable, en un même mouvement, d’embrasser Carla Bruni et Oscar Freysinger en criant Sus aux islamistes ! Même à l’internat que nous fréquentâmes de conserve pendant deux ans, il joua les grenouilles de bénitier tout en s’entraînant au tennis de table pour (déjà) garder la ligne et assurer son bac.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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