La fin de la guerre mondiale vue par Huditsa à Bucarest en 1944 et dans Le Monde du 16 mai 2013

Le plaisir de la lecture tient aussi aux formidables télescopages qu’elle provoque. Plongé depuis dix jours dans le dixième volume du Jurnal politic d’Ioan Hudiţă (Editura Roza Vânturilor, Bucureşti, 1997, 572 p.) je ne levais qu’un œil distrait sur les nouvelles du jour. Il faut dire que ce volume est particulièrement intéressant parce que du, 1er janvier au 24 août 1944, il suit pas à pas les contorsions des élites politiques contraintes par le sort des armes de choisir entre la peste hitlérienne et le choléra stalinien. En outre, je suis ainsi fait que depuis mon plus jeune âge je ne me détache que difficilement de l’objet de ma lecture, surtout s’il a une note historique.

J’ai déjà dit dans ce blog tout le bien qu’il faut penser de Ioan Hudiţă malgré l’ingratitude que lui témoignent ses compatriotes. Le récit qu’il fait des huit mois qui précédent le basculement du gouvernement roumain dans le camp des Alliés est tout simplement magnifique. C’est le soliloque d’un sage lucide et résolu dans l’adversité : il sait qu’à cause de la folie de son allié hitlérien son pays n’a d’autres choix que de se lancer dans les bras des Soviétiques. Mais il sait aussi que la pieuvre russe va les broyer. Ce qui n’interdit pas l’espoir. Le jour de Nouvel-An, il écrit que ses amis et lui sont d’accord pour penser que 1944 « va amener une paix générale et rétablir la démocratie dans le monde entier, y compris en Russie soviétique ». Ce ne serait que justice, pense-t-il, pour le peuple russe qui a fait de si grands sacrifices. Et il ajoute : « D’ailleurs si les dirigeants actuels du Kremlin ne comprennent pas qu’ils doivent renoncer à la tyrannie, je suis convaincu qu’ils seront forcés de s’exécuter par leurs alliés anglo-américains qui les ont sauvés des griffes d’Hitler. »

Lucide et résolu certes, mais crédule et naïf. Crédule quant à la bonne foi des Anglo-Saxons, de Churchill en particulier qui le 12.10.1944 écrivait de Moscou : « On voit ainsi tout naturellement que la Russie soviétique possède des intérêts vitaux dans les pays riverains de la mer Noire dont l’un, la Roumanie, l’a attaquée sans l’ombre d’un motif avec 26 divisions ». Naïf de penser que dans la grande redistribution des cartes d’après-guerre, la Roumanie qui après avoir obtenu des Alliés au sortir de la guerre de 14-18 un accroissement inouï de son territoire et avoir compromis ces avantages dès 1936 en se rapprochant de l’Allemagne hitlérienne par antisoviétisme irréfléchi pourrait encore trouver grâce et indulgence auprès des Alliés. Ce d’autant que le plus coriace et le plus mécontent de ces Alliés occupait son territoire et démontait ses infrastructures industrielles comme butin de guerre.

En 1944, les armées roumaines combattent encore sur le front russe aux côtés des Allemands. La dictature militaire antisémite du maréchal Ion Antonescu ne rencontre pas d’opposition armée, les discussions au sommet de l’Etat se déroulent dans une ambiance feutrée où les divers protagonistes quoiqu’opposés politiquement ne manquent pas de refaire le monde autour d’un café au Capşa ou au bar de l’hôtel Continental, en se bornant à ignorer les officiers allemands qui font de même en préférant la bière. Jamais au fil des pages de son Jurnal Hudiţă ne fait allusion à d’éventuels risques policiers encourus. Son téléphone est surveillé mais il a accès quand il le désire au premier ministre. Plus surprenant : dans ce pays balloté entre Berlin et Moscou, le dictateur Ion Antonescu et le chef de l’opposition Iuliu Maniu ont un même délégué auprès des Alliés au Caire, le prince Barbu Ştirbei, un ancien premier ministre, qui communique par radio les mêmes informations à l’un et à l’autre.

Cette promiscuité entre le régime militaire et son opposition est encore rendue plus ambiguë par les jeux et manœuvres auxquels se livrent nombre de politiciens « du juste milieu » ayant trahi à un moment ou un autre les engagements de leurs partis. Deux exemples :Gheorghe Tătărescu du parti national-libéral et Mihai Ralea du parti national-paysan dont les carrières seront d’une sinuosité sans pareil. Le libéral Tătărescu commence sa carrière dans les années 30 en misant sur la carte allemande par hantise du communisme. Pour  les mêmes raisons l’agrarien de gauche Ralea (auteur d’une thèse en Sorbonne intitulée « L’idée de révolution dans les doctrines socialistes » Ed. Marcel Rivière, 1923) soutient à partir de décembre 1937 la dictature instaurée par le roi Carol II qui suspend le régime parlementaire et constitutionnel pour nommer un gouvernement officiellement antisémite.

A ce moment-là Ioan Hudiţă et son chef Iuliu Maniu sont déjà depuis l’été 1936 dans une opposition résolue au roi suite au tournant imposé à la politique étrangère du pays. Alors qu’à Montreux, en juillet 1936, les ministres des affaires étrangères soviétiques (Litvinov) et roumains (Titulescu) étaient parvenus à négocier un accord de bon voisinage malgré le contentieux bessarabe, Carol II renvoie brusquement son ministre et choisit avec Tătărescu de privilégier l’alliance allemande. Une alliance qui avec une intensité variable durera jusqu’au 23 août 1944. Pendant toutes ces années, les agrariens, excluant tous ceux (nombreux) qui dans leurs rangs cédèrent aux sirènes allemandes ne cessèrent d’exiger des élections libres et démocratiques et le retour dans le camp allié. Pour Hudiţă, spécialiste de politique étrangère, tenu par ses amis de parti pour le futur ministre des affaires étrangères d’un hypothétique gouvernement Maniu, cet accord est la pierre d’angle de toute sa stratégie politique. Cela lui a construit une réputation de russophile et explique pourquoi, sur ordre de Staline, Molotov et Vychinski tenteront avec entêtement d’en faire le premier ministre de la transition après la fin de la guerre. Mais imperturbablement, Hudiţă leur répondra : retirez vos troupes, organisez des élections libres, le parti gagnant choisira le premier ministre.

Fin août 44, entre la poignée d’irréductibles démocrates et la poignée de communistes roumains aux ordres de Moscou, le vaste marais des politiciens mouillés par leur soutien ou complaisance au roi Carol II, aux légionnaires de Codreanu ou au conducator Antonescu est bien sûr à portée de chantage de la part des Soviétiques. Comment faire accepter une quelconque faiblesse envers l’allié nazi ? Les Soviétiques jouent cette carte à fond et suscitent l’apparition de petits partis dirigés par Ralea, Tătărescu et d’autres, des partis qui donneront un peu de chair au front populaire indispensable à Moscou pour transformer « démocratiquement » une monarchie en dictature de parti unique. Hudiţă et ses amis seront jetés en prison alors que les Ralea, Tătărescu et compagnie se verront couverts d’honneur et même admis à partager quelques miettes de pouvoir.

Le Jurnal d’ Hudiţă m’avait donc conduit, fin août 1944, aux grands débats roumains suscités par la présence pesante et inquiétante de l’Armée rouge dans un pays qu’elle peinait à considérer comme un allié et par les exigences soviétiques (soutenues par les anglo-saxons) en matière d’armistice. Hudiţă se donne du courage en se forçant à croire que l’URSS ayant approuvé la Charte atlantique, les Américains ne la laisseront pas piétiner les libertés des Etats de l’Europe centrale et balkanique. Et moi lecteur rêveur connaissant le fin mot de l’histoire je laissais vagabonder mon esprit sur le demi-siècle de glaciation qui allait s’abattre sur cette Europe-là quand me vint l’envie de prendre les vraies nouvelles du jour. Je cliquai sur la version électronique du Monde daté du 16 mai 2013 et tombai sur ces lignes signées par son correspondant à Bruxelles :

Toute une époque : les derniers chars Abrams de l’armée américaine ont quitté, le 18 mars, le sol allemand. Dans la plus grande discrétion, l’embarquement à Kaiserslautern, non loin de la frontière française, de 22 blindés a marqué le dernier épisode d’une histoire vieille de soixante-neuf ans, celle de la présence de blindés américains en Allemagne. A son apogée, durant la guerre froide, la présence occidentale outre-Rhin a comporté jusqu’à 20 divisions blindées de l’OTAN, soit quelque 6 000 chars.

Il y avait peu de monde, peu de journalistes et peu d’officiels de l’OTAN ou d’ailleurs pour confirmer le propos du lieutenant-colonel Wayne Marotto, un porte-parole du commandement de soutien aux opérations de l’armée américaine : «  Il n’y a plus de char sur le sol allemand, c’est un moment historique.  » Depuis juin-juillet 1947 et la réelle division de l’Europe en deux blocs, avec la rupture  » définitive  » entre Occidentaux et Soviétiques au sujet du sort de l’Allemagne, bien du chemin a effectivement été parcouru.

Je lus le papier une fois, deux fois. Me demandai comment il était possible qu’une nouvelle de cette importance tombe avec un retard de deux mois. Zappai sans succès sur la presse allemande pour chercher à en savoir plus. Me résignai enfin à admettre que la fin de l’occupation militaire de l’Allemagne par ses vainqueurs n’intéressait plus personne, même les Allemands et que somme toute Jacques Prévert avait bien raison : « Oh Barbara Quelle connerie la guerre ».

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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