En pays sicule chez les disciples de Michel Servet

La Transylvanie est le pays de toutes les surprises qu’elles soient culturelles, religieuses ou ethniques. Ma dernière découverte porte sur un phénomène religieux qui s’est maintenu à travers les âges, l’Eglise unitarienne apparue en plein cœur du mouvement réformateur au milieu du XVIe siècle. Pour avoir enseigné pendant de nombreuses années l’histoire aux jeunes Genevois, j’ai souvent parlé des avanies dramatiques subies par Michel Servet (1511-1553), ce réformateur et médecin d’origine espagnole interlocuteur inspiré des grands théoriciens de la réforme protestante.

Monument Servet à Annemasse par Clotilde Roch

Esprit libre au jugement délié, il poussa à des extrêmes la critique de la théologie issue de la scolastique jusqu’à en arriver à mettre en cause la doctrine de la Trinité, soit l’existence d’un Dieu considéré en trois personnes distinctes et consubstantielles : le Père, le Fils et le Saint-Esprit. C’était revenir à la vieille hérésie arienne qui, au début du quatrième siècle, faillit prendre le pas sur la conception paulienne du christianisme. Or de Luther à Calvin en passant par Oecolampade ou Zwingli pour ne citer qu’eux, on était prêt à secouer la tradition, pas à remettre en cause la divinité de Jésus et ne lui accorder que le statut d’un prophète à l’égal d’un Moïse ou d’un Mahomet.

Vous rendez-vous compte ? Jésus simple prophète aux côtés d’une kyrielle d’autres ! Michel Servet osa non seulement le penser mais aussi le proclamer. Son exécution le 27 octobre 1553 sur un bûcher dressé sur la colline genevoise de Champel – « à feu lent » précisa non sans démagogie un Calvin en quête de soutien populaire – étouffa la flamme immonde d’une hérésie renaissante. Pour l’enseignant que j’étais, l’affaire s’arrêta là. Avec tout au plus quelques pointes sarcastiques sur ce Calvin qui croyait réduire une pensée en brûlant un homme. Les calvinistes, pas seulement genevois, portèrent au fil des ans le faix d’une injustice, d’une abjection. Pour tenter d’alléger le poids de la faute, certains d’entre eux dressèrent le 27 octobre 1903 une stèle sur le lieu de l’exécution. Elle portait cette inscription d’une hypocrisie flagrante :

Fils respectueux et reconnaissants de Calvin/ notre grand réformateur/mais condamnant une erreur/ qui fut celle de son siècle/ et fermement attachés à la liberté de conscience/ selon les vrais principes de la Réformation/ et de l’Évangile/ nous avons élevé ce monument expiatoire

Bref, des siècles après sa mort tragique Servet pose encore des problèmes de culpabilité aux sectateurs de Jean Calvin. Mais ce que j’ignorais, c’est que Servet a eu et a aujourd’hui encore des partisans, des chrétiens réformés perdus dans un coin de la Transylvanie où ils suivent la doctrine unitarienne (dite aussi antitrinitaire) qu’il avait exposée dans ses ouvrages et au cours de ses nombreuses disputes théologiques dans les années 1540 – 1550 !

Etant tombé par hasard sur cette information, il ne me restait qu’à visiter un lieu de culte unitarien. Quelques clics sur l’internet me firent choisir Székelykeresztür (Cristuru Secuiesc en roumain, Kreutz en allemand) une localité sicule pas trop éloignée du grand axe routier Sighişoara – Braşov. Elle passait pour un important centre unitarien. Effectivement, à peine entré dans la ville, je tombai sur l’imposant lycée unitarien que voici :

Cristuru Secuiesc

Cristuru Secuiesc

Comme il était désert en raison des vacances scolaires, je me suis dirigé vers une église proche tout aussi déserte. Un coup de sonnette à la porte d’une maison qui avait toutes les apparences d’une cure me permit de faire la connaissance d’un homme charmant, le pasteur du lieu, heureux de recevoir un visiteur étranger curieux de s’informer sur le culte qu’il servait. La porte de l’église ouverte, je fus ébloui par la simplicité, la blancheur et la gaité des lieux. Trois travées convergeant vers un lieu central adossé au mur et comprenant une chaire surélevée et une table ornée d’un bouquet de fleurs. Un plafond à caissons peints de motifs décoratifs rustiques hongrois. Des murs blancs comme neige. Pas la moindre image, icône ou statue. Aucune croix, ni même sur la porte d’entrée, la chaire ou la flèche du clocher. Un dépouillement total manifestement conçu pour pousser à la prière et à la méditation. Etrangement nous sommes là aux antipodes des innombrables églises évangéliques (luthériennes) qui parsèment la partie germanique (Siebenbürgen) de la Transylvanie et ne se différencient guère des églises catholiques du Valais. La simplicité unitarienne est proche parente du calvinisme même si on la sent encore plus iconoclaste, plus pure.
Le pasteur m’explique que son église suivant les préceptes de Servet est chrétienne réformée et pratique sa foi comme les autres réformés calvinistes et luthériens du pays, avec cultes, sacrements, cathéchisme et célébrations des fêtes importantes. D’ailleurs ils partagent avec eux la gestion d’une faculté de théologie – la tolérante Transylvanie n’a jamais connu de guerres de religion. La différence majeure est le refus de la doctrine de la Trinité. Ils reconnaissent Dieu bien sûr, Jésus fils de Marie, le Saint Esprit, mais se refusent à diviniser leur union. Le mécréant que je suis ne manqua pas de relever in petto la surprenante contradiction qui voit en Jésus un prophète mais lui attribue une gestation surnaturelle dans le corps virginal de Marie.

Cristuru Secuiesc

Cristuru Secuiesc

Les Sicules
Les quelque 50000 unitariens transylvains se recrutent surtout chez les Sicules, un peuple d’origine imprécise aujourd’hui maghiarisé qui occupe les flancs des Carpates orientales. L’unitarisme s’est implanté dès l’exécution de Michel Servet et le déchaînement de la répression calvinienne qui eut le bûcher facile, forçant humanistes et réformateurs (Blandrata, Socin…) à chercher des cieux plus cléments notamment dans les marges de l’Europe chrétienne. Vers 1560 les princes hongrois de Transylvanie pratiquent une politique de tolérance en reconnaissant officiellement les confessions catholique romaine, calviniste et luthérienne pratiquées par les trois ethnies dominantes hongroise, sicule et saxonne. Manquent à l’appel les Roumains de foi orthodoxe, humbles sujets confinés dans les campagnes et montagnes reculées. En 1568, Ferenc David, évêque calviniste de Cluj/Kolozsvár, capitale du pays, se convertit aux thèses de Servet et convainc son prince Jean Sigismond de faire de même. Ces années-là l’hérésie naguère pourchassée par Calvin est à son apogée. L’historien Gábor Barta commente ainsi l’influence de F. David : « Sa ville et son souverain le suivront dans cette voie et la foi qui renie la Sainte Trinité sera désormaais une confession reconnue en Transylvanie, ce qui attirera dans le pays les meilleurs théologiens d’avant-garde d’Europe ». (Hist. de la Transylvanie, Budapest, 1992, p.282). L’unitarisme connaîtra encore de beaux moments, mais aussi des revers. Ainsi, le pasteur de Cristuru Secuiesc m’explique que si son église et le lycée ont été inaugurés en 1793, c’est parce que l’impératrice Marie-Thérèse déposséda les unitariens de leurs biens au profit des catholiques.

Publicités

A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
Cet article, publié dans Histoire, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s