De Paul Léautaud l’abjection ne parvient pas à polluer les qualités littéraires

En août, plutôt que courir les eaux turquoises de la mer Ionienne, je me suis plongé dans le limon aigre et tristounet de Paul Léautaud (1872-1956) célébrissime auteur d’un Journal littéraire (Folio, 1300 pages) auquel j’avais déjà sacrifié pas mal de temps il y a plus d’un demi-siècle. J’en gardais le souvenir vague d’une œuvre peu banale mais ma mémoire s’était affaissée sous les piles de bouquins avalés au fil des ans. Confrontée à la nullité existentielle de Léautaud, à la déplorable lâcheté d’un égotisme exacerbé, elle eut tôt fait de se redresser.

Si l’individu est misérable, l’écrivain ne manque pas de talent. Le temps ayant passé, il récolte les fruits de sa productivité et de sa longévité. Il est doté d’une plume alerte courant sur le papier (elle est d’oie) avec une vivacité digne du don d’observation de son maître. De sa vie quotidienne, il ne nous épargne rien, mais sans l’humour de son contemporain Jules Renard. Ayant très jeune choisi la critique théâtrale, il donne ses articles au Mercure de France, revue à la mode, et finira par y trouver un emploi de secrétaire de rédaction qu’il occupera pendant des décennies. A côté de la littérature et du théâtre, il a deux passions les femmes (qui, la quarantaine venue, en feront un érotomane) et les animaux qui eux lui boufferont l’essentiel de son argent. Le tout coiffé d’une avarice capable de faire pâlir d’envie un Gobsek.

Rien de particulier en somme si ce n’est le foutu caractère du bonhomme qui l’amène à vilipender la société, les mœurs politiques et sociales de son temps et ses frères écrivains. C’est là que se cache l’intérêt de son Journal : à le lire il nous donne une intéressante leçon d’histoire littéraire. D’augustes plumes depuis longtemps couvertes de poussière dans la pénombre de nos galetas reprennent vie. Si Gide, Mallarmé, Valéry jouissent encore de quelque notoriété, qui se souvient de Régnier, Gourmont, Schwob, sans parler des Renan, Bourget ou Barrès ? Plutôt qu’une histoire, mettons qu’il s’agit de la description peu académique d’un milieu où les egos ne se font pas de cadeaux mais une guerre impitoyable.
Le choix de textes publiés dans l’édition Folio couvre les années 1893 à 1956. Il représente environ un dixième du Journal littéraire original qui compte 19 volumes. Dreyfusard dans sa jeunesse Léautaud opère par la suite un virage à droite qui le pousse dans l’antisémitisme et, lors de la guerre de 39, dans la collaboration. Collabo sarcastique, misogyne et misanthrope, clodo puant et abject, il parcourt la première moitié du XIXe siècle en se revendiquant d’un écrivain, un seul, Stendhal. Et en disant pis que pendre de Flaubert. Lui reprochera-t-on un manque de jugement ?

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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