Silvio Berlusconi, fin de partie

Au début des années 1990 la Première République italienne s’effondrait brutalement suite, notamment, à la découverte d’innombrables scandales financiers, à une corruption généralisée, à la mainmise de la loge maçonnique P2 et de la mafia sur les institutions de l’Etat, à la sclérose enfin des deux grands partis (démocrates-chrétiens et communistes) dominant le pays depuis la fin de la guerre. Les enquêtes judiciaires Mains Propres mirent la classe politique au tapis et quelques politiciens en prison. Un ancien premier ministre – Bettino Craxi – fut contraint de demander l’asile politique à la Tunisie de Ben Ali pour échapper aux geôles romaines. Le pouvoir était à prendre. Silvio Berlusconi, un aventurier inconnu mais milliardaire s’en saisit et régna en maître pendant deux décennies. Or, vingt ans plus tard, la situation du pays s’est aggravée, la banqueroute guette. Et Berlusconi ira d’ici peu en prison. A moins qu’il ne demande l’asile à une ancienne colonie que l’Italie a si bien su mettre sur la voie de la civilisation : une île égéenne, la Libye, l’Éthiopie ou la Somalie.

Ayant suivi comme journaliste cette geste peu ragoûtante, je me suis plongé dans mes archives au soir du 3 octobre 2013, quand j’appris la décision de la commission sénatoriale ad hoc de lever l’immunité parlementaire (donc de l’envoi en prison) de Berlusconi . J’en ai extrait trois éditos.

***

Le Nouveau Quotidien, 30 mars 1994

ITALIE: FOOTBALL ET TELEVISION

(Aux élections du 27 mars 1994 (participation: 86%) Berlusconi écrase la gauche en raflant 43% des voix)

Pour Joseph Goebbels, l’habile propagandiste du Troisième Reich, il n’y avait avant la guerre que quatre puissances au monde : l’Allemagne, la Russie, l’Amérique et la radio. En le paraphrasant on peut affirmer qu’aujourd’hui, il n’y a que l’Amérique et la télévision. Depuis le fameux duel Nixon-Kennedy en 1960, c’est elle qui fait les présidents américains et leur permet de gouverner par petit écran interposé. Les élections italiennes viennent de prouver que la télécratie a pris pied sur le Vieux Continent.

Pour remporter une victoire écrasante, Silvio Berlusconi a su mélanger en un cocktail politiquement détonnant les valeurs porteuses de notre société :

–         L’argent d’abord. Propriétaire de la Fininvest, le quatrième groupe italien, Berlusconi passe pour avoir édifié en trente ans une des plus grosses fortunes du pays. Son empire s’étend des médias à la construction, des assurances aux grands magasins.

–         Le sport ensuite. En quelques années, il a fait de l’AC Milan l’équipe de football la plus prestigieuse du continent. Dans un pays où le foot est roi et enthousiasme les foules, c’est capital. Pour son mouvement politique, Berlusconi les a invitées à reprendre en chœur le slogan de tous les stades : « Forza Italia ! »

–         La télévision enfin. Avec ses chaînes privées récréatives, Berlusconi a mis K.-O. une RAI surannée aujourd’hui encore, ce n’est qu’un exemple, de confier la présentation de la météo à des officiers de l’aéronautique en uniforme.

A quoi servent, dans nos mythologies quotidiennes, l’argent, le sport et la télévision sinon à porter au rêve ? Berlusconi a joué cette carte à fond. En l’enrobant d’un sourire permanent, d’un look bon chic bon genre propre à éveiller la confiance et, en toile de fond, d’un recours discret mais constant aux valeurs conservatrices : travail, famille, patrie.

Mais tous ces ingrédients n’auraient servi à rien si Berlusconi, avec un sens politique étonnant, n’avait pas mis le doigt sur les deux aspirations fondamentales des Italiens : tourner la page de l’ancien régime et retrouver la confiance la confiance en soi perdue dans les scandales. Cela supposait de promettre un nouveau miracle italien en battant l’ancien régime. La démocratie-chrétienne et son ami socialiste Craxi ayant été pulvérisés par les juges, il eut l’aplomb de ressusciter le péril rouge. Estomaquée par tant de culot, la gauche progressiste ne sut pas trouver la parade.

On a beau dénoncer la démagogie, le simplisme et la mauvaise foi : le résultat est là. Et Berlusconi au seuil du pouvoir.

Il faut constater que la gauche italienne l’a puissamment aidé. La mutation du PCI en PDS n’a pas remis en cause la logique d’un appareil politique né d’une classe disparue, l’ouvrier industriel, et d’une idéologie défunte, le bolchévisme. Cette mutation purement cosmétique au niveau du programme, n’a pas remis en cause une conception de l’Etat héritière du fascisme quant à son appareil industriel, de la Résistance quant à son idéologie et du catholicisme quant à son clientélisme. Au-delà de ces pesanteurs péninsulaires, la gauche italienne est victime, comme toutes les gauches du monde, de son absence de perspectives. Porteuse de l’idéologie du travail, elle est incapable de penser une société – pourtant annoncée par Marx – où le travail est fait par des machines pour permettre à l’homme désaliéné de vivre sa vraie vie. Elle est incapable de répondre à l’angoisse des dizaines de milliers de jeunes à qui l’on demande de sacrifier leurs belles pour des études ou des apprentissages dont ils savent au départ qu’ils ne leur permettront pas de gagner leur vie.

Pour l’instant Berlusconi tient du charlatan et de l’apprenti sorcier. Attendons de le voir à l’œuvre pour trancher.

Mais il tend surtout à un Occident désemparé par la crise le miroir cynique de sa grandeur antique. Alors que Rome commençait à déchoir les citoyens ne s’intéressaient qu’aux distributions de pain et aux jeux du cirque. Aujourd’hui, une majorité d’Italiens tente de se consoler avec le foot et la télé.

Largeur.com 15.04.2008

L’ITALIE ÉLIMINE LES COMMUNISTES

Triomphe de Berlusconi et de la Lega Nord. Recomposition du paysage politique institutionnel. Elimination des communistes. Les électeurs stabilisent la gouvernance du pays sans résoudre ses problèmes.

C’est avec 3,5 millions de voix d’avance que Silvio Berlusconi l’emporte sur son concurrent Walter Veltroni. Les chiffres sont impressionnants : alors que l’on avait l’impression que le désintérêt gagnait les électeurs, ils furent tout de même plus 80% à se rendre aux urnes. Et 17,1 millions (46.8 %) à voter Berlusconi contre 13,6 millions (37.5%) pour Veltroni, 2 millions d’électeurs restant fidèles aux centristes démocrates-chrétiens de Casini.

Berlusconi obtient une confortable majorité absolue tant à la Chambre qu’au Sénat ce qui devrait lui permettre de gouverner d’une main ferme pendant les cinq ans à venir. Pour viser ensuite la succession du président de la République Giorgio Napolitano. Le richissime homme d’affaires milanais aura ainsi pleinement rempli l’objectif qu’il s’était fixé en 1994 lorsqu’il entra en politique : sauver sa fortune, échapper aux juges et à la prison en se hissant au sommet du pouvoir.

Par contre pour les Italiens ce troisième retour au pouvoir de leur idole risque fort de se terminer comme les précédents par une déception à la mesure des espoirs suscités par le Cavaliere. Après quinze ans de rendez-vous politiques manqués, les électeurs sont toujours fascinés par ce personnage hors norme. Mais derrière ce succès se cache la remontée de la Lega. La droite aura de la peine à maintenir le calme dans ses rangs.

Pour expliquer ce succès les politologues accusent les télévisions berlusconiennes et leurs programmes indigents. Mais force est de constater que le propriétaire de ces chaînes est lui-même perçu par son public comme un héros de série télévisée. Et que dans cette « Star Academy » permanente, il est régulièrement plébiscité. D’ailleurs, n’adore-t-il pas pousser la chansonnette en public et rappeler ses débuts de musicien du samedi soir ?

Pour se faire une idée de la politique qui attend les Italiens ces prochaines années, il suffit de se reporter au cours chaotique de la première année du sarkozysme en France : des coups de tête ou de dés, des improvisations, des contradictions, des incohérences, peu d’avancées beaucoup de retraits. Le tout sur un fond de réaction néoconservatrice privilégiant la xénophobie, le refus de l’autre, un populisme au ras des pâquerettes. Et un retour aux valeurs prétendument sûres : la religion, l’armée, le patriotisme économique, l’euroscepticisme.

La grande nouveauté du scrutin tient à la bipolarisation de l’espace parlementaire italien, à son américanisation. Deux groupes feront désormais la pluie et le beau temps, ceux de Berlusconi et de Veltroni. Les autres partis, à de rares exceptions près (la Lega qui double ses voix, l’ancien juge Di Pietro qui fait aussi un joli score) sont éjectés du parlement.

Pour mesurer la nouveauté de la chose, il faut se souvenir que le gouvernement Prodi qui expédie toujours les affaires courantes, regroupe treize partis dans sa coalition ! Cela ne signifie pas que les courants ou les différences sont abolis : le groupe parlementaire de Berlusconi va réunir sous la même férule des démocrates-chrétiens, des ex-fascistes, des léguistes, etc. qui vont conserver leurs personnalités propres.

Mais le concept bariolé d’arc-en-ciel dont s’est inspirée la gauche radicale pour s’unir en vue du combat électoral (sinistra arcobalena/gauche arc-en-ciel : trois partis communistes et des verts se tirant dans les pattes) est balayé. Cette extrême-gauche dont le leader présidait le parlement sortant n’a, faute de quorum, ni députés ni de sénateurs.

Pour la première fois depuis soixante ans, il n’y aura plus de députés communistes en Italie. Le symbole est d’autant plus parlant qu’en 1948 la défaite de la gauche qui pensait alors tirer les bénéfices de la Résistance fut cinglante, tout à fait comparable à celle d’aujourd’hui.

La volatilisation des communistes italiens achève le processus de disparition du communisme dans les pays latins et catholiques d’Europe occidentale (Espagne, France, Italie). Cela devrait contraindre la gauche de renoncer à l’agitation papillonnante des groupuscules à la manière trotskiste pour rechercher les vraies réponses à apporter aux grandes questions du moment : quel développement, quelle croissance et à quel prix, quelle maîtrise de la globalisation tant pour les flux de capitaux et de marchandises que pour les flux humains, quel espace pour l’Etat-nation ?

Il suffit de jeter un coup d’œil à l’étal d’une librairie, du côté des revues qui devraient alimenter débats et réflexions pour se rendre compte que pour le moment la gauche pensante ne s’est pas encore remise des défaites subies dans les années 1970 et 1980. Les rares théoriciens qui subsistent sont âgés, coulés dans des moules idéologiques surannés, dépassés par le poids de la marche effrénée du capital financier.

Après eux, rien ou presque. Et quand on voit les prétendants à la succession (style Besancenot), la perception du vide générationnel prend toute son ampleur. C’est dire que le marasme va durer. Ces évolutions sont très lentes. Ne perdons pas de vue que la Commune de Paris de 1871 dont l’échec illumina tout de même les luttes ouvrières du XXe siècle prenait appui sur la Commune révolutionnaire de 1793 qui lui légua son idéologie insurrectionnelle de lutte pour la défense des artisans.

Héritier de cette tradition insurrectionnelle et putschiste, le communisme à la manière bolchéviste est désormais bien mort. Reste pour les gauches à s’inventer un avenir. Car les droites elles, Sarkozy et Berlusconi en tête, ne leur laisseront pas de répit. De leur bazar idéologique, elles peuvent faire surgir à tout moment n’importe quel singe savant.

Largeur.com:  20 novembre 2011

LE PUTSCH DES BANQUIERS

Ces banquiers parvenus au pouvoir détonnent par rapport à la récente histoire politique de l’Italie. Le pays est si malade que c’est la vieille et traditionnelle bourgeoisie du Nord qui vient panser ses plaies. C’est le retour de Cavour !

Manifestement le Cavaliere était fatigué ces derniers temps. Les bunga-bunga sans doute, à la longue ces jeunesses finissent par te pomper les énergies vitales. Mais aussi les misères faites à son ami Kadhafi, pas bonnes du tout pour l’amour-propre. Sans parler des agences de notations qui d’un coup de crayon te vident les caisses d’un État aussi sûrement qu’une volée de moineaux les miettes d’une terrasse au moment du café croissant.

Le fait est que Silvio Berlusconi n’a, semble-t-il, pas vu venir le putsch des banquiers. Certes les Merkozy râlaient sec depuis quelques semaines. Il avait été ostensiblement snobé au dernier sommet du G20. Même le Vatican avait osé quelques réserves morales. Mais pas de quoi impressionner un homme comme lui, capable de gouverner « à temps perdu » son « paese di merda » comme il aimait à dire. Il avait beau s’esclaffer en remettant à Mario Monti la petite clochette qui gendarme les conseils des ministres, le cœur n’y était pas. Une belle défaite électorale aurait été moins humiliante que ce congédiement tout au plus digne d’un valet. Sous les yeux de son digne et onctueux vainqueur, Giorgio Napolitano, cet horrible communiste devenu président de la République.

Pourtant Berlusconi avait été averti. Il y a en effet eu putsch, avec le consentement du président Napolitano qui nommait en vitesse Mario Monti sénateur à vie quelques heures avant de lui confier la formation d’un nouveau cabinet. On en saura plus quand les fils de l’imbroglio auront été démêlés. Pour le moment c’est le propre journal du Cavaliere, le quotidien Il Giornale, qui dénonce le complot. C’est normal direz-vous. Ce qui l’est moins, c’est d’avoir consacré sa une le 24 juillet dernier à un complot ourdi par quelques banquiers malintentionnés. En donnant le nom de Mario Monti comme futur président du Conseil. En ajoutant celui de Corrado Passera comme homme fort du nouveau cabinet.

Le journal ajoutait en outre que si le coup marchait bien, ces deux hommes pourraient se partager le pouvoir après les élections présidentielles et législatives de 2013 : Monti à la présidence de la République et Passera à la tête du gouvernement. Le journaliste du Giornale se pose en plus la question qui tue : il ne faut pas nous prendre pour des imbéciles, si Passera quitte sa banque et ses six millions d’euros de salaire, ce n’est tout de même pas pour faire pendant quelques mois par pur patriotisme le ministre à 150 000 euros.

C’est ainsi que l’Italie se retrouve avec un gouvernement « technique » de quinze messieurs et trois gentes dames dont la moyenne d’âge dépasse les 63 ans. C’en est fini des jeunes loups et des affriolantes ministresses. Pour faire bonne mesure, ce gouvernement prétendument apolitique ne compte pas moins de onze professeurs d’université, dont trois recteurs ! En lisant les notices biographiques, on constate qu’ils sont proches d’une mouvance de centre un peu gauche animée par Romano Prodi, ancien président du Conseil, grand spécialiste du développement industriel à l’époque de la démocratie-chrétienne. D’ailleurs la componction avec laquelle l’équipe pose devant les photographes dénote de manière caricaturale leur empathie pour l’Église, ses prélats et ses bénitiers.

Dans cette mouvance, outre la présidente du patronat, on retrouve aussi Carlo Di Benedetti, ennemi intime de Berlusconi à qui il n’a jamais pardonné de lui avoir piqué il y a vingt ans la maison d’édition Mondadori dans des conditions que la justice cherche encore aujourd’hui à éclaircir. A l’époque le patron de la Mondadori n’était autre que Corrado Passera, ministre vedette du nouveau gouvernement !

La nouveauté des visages de ce gouvernement (même Monti n’a rien d’un people du gotha politique) suscite de prime abord un trouble qui ne se dissipe qu’au moment où l’on comprend leur origine et ce qui les unit. Ce sont d’authentiques représentants de la vieille bourgeoisie capitaliste italienne. Il n’est pas étonnant qu’ils nous surprennent : ils ont été éjectés du pouvoir depuis la première guerre mondiale et n’y sont jamais revenus en tant que classe. Certains d’entre eux (les Agnelli) ont certes servi la démocratie-chrétienne à titre individuel, mais c’est tout.

Le fascisme, puis les partis de masse issus de la résistance, le berlusconisme et la Lega chère aux petits entrepreneurs n’ont politiquement rien à voir avec cette bourgeoisie qui pendant un siècle a cherché à faire fructifier discrètement son patrimoine et à maintenir une certaine idée de l’Italie triomphante du Risorgimento. Il est d’ailleurs intéressant de voir que plus de la moitié de ce gouvernement du nord-ouest (Milan/Turin) au détriment de Rome et du Mezzogiorno.

Le Piémont est connu pour sa modération, son aisance et son moralisme. Ce gouvernement de bourgeois « per bene » est à son image. S’il parvient à braver la tempête, à résister aux assauts des marchés comme à ceux des berlusconiens et des léguistes, il redonnera peut-être une certaine joie de vivre à un pays déprimé. Mais cela ne sera pas facile.

Publicités

A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
Cet article, publié dans Politique, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Silvio Berlusconi, fin de partie

  1. temps dit :

    Bonjour,
    Oui ce sera pas facile, car la pieuvre s’étend au moins jusqu’à Montpellier dans tous les rouages des pouvoirs et ceci même jusqu’à ce qui a gardé le nom de recherche mais qui n’est plus qu’une source de détournement de biens. Les carrières se font en famille soumis à corruption, les titres par lettre de recommandation, remplace ceux qui prouvent qu’ils savent, P2 n’était qu’un mauvaise imitation de ce qui est déja en d’autres lieux. Les découvertes sont niées de manière à ne pas perturber une corruption établie, ils en sont même à refuser les brevets, j’en ai en preuve plusieurs de mes projets ou mon format audio se trouvant derrière mon nom sur ce post.
    Cordialement

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s