Le Temps est à vendre. Qui l’achètera ? Tettamanti ou Blocher ?

Il y a des matins où l’on s’en veut d’avoir ouvert son journal, même si ce n’est que sur le petit écran de son ordinateur. Ce fut le cas ce matin quand je découvris en une du journal que Le Temps était à vendre. A vendre ! Comme une vulgaire PME, un garage ou une start-up en mal de capitaux. Le coup est rude, mais moins dur que quand j’appris, il y a plus de quinze ans, le fin du Nouveau Quotidien. Je n’ai jamais aimé Le Temps. Trop à droite, trop néolibéral. Mais enfin, si l’alternative s’appelle 24 Heures ou Le Nouvelliste

A l’époque de son lancement (j’ai fait partie de l’équipe des fondateurs en 1998) mon élan (ou mettons ma bonne volonté) avait été brisé net par une clause de la charte rédactionnelle dont l’acceptation faisait partie du contrat que je devais signer. Cette charte, probablement voulue par David de Pury le fringant auteur néolibéral d’un Livre blanc qui fit quelque bruit à l’époque, stipulait que les journalistes du Temps s’engageaient à défendre l’économie de marché. Tu parles d’une liberté d’expression ! Je devais donc vendre ma force de travail en souriant aux idées du patron et pour une paie de misère : on ne répète pas assez qu’à Genève les journalistes gagnent moins que les flics ou les profs tout en travaillant le double. Je le sais : avant d’être journaliste, j’étais prof !

Issu de la fusion du Nouveau Quotidien et du Journal de Genève, Le Temps n’a jamais bien marché. Il a peut-être une fois où l’autre gagné trois sous. Mais jamais de quoi satisfaire les appétits des managers payés par les Ringier et les Lamunière pour leur faire gagner de l’argent. De restructuration en restructuration (la dernière date de la fin de l’année dernière), le journal est devenu cette feuille maigrichonne qui donne la parole à une foultitude de commentateurs et d’experts scrutateurs de leur propre nombril. Le ton de l’ensemble est donné par les chroniques de page 2. Pour être le « média suisse de référence » qu’il proclame en une, il lui faudrait un peu plus de poids, d’épaisseur. Peut-être une enquête approfondie de temps en temps. Voire, qui sait ? un scoop à l’occasion.

Petit à petit, de démissions en compromissions, Le Temps est devenu un canard boiteux dont on se demande qui diable pourrait bien vouloir l’acheter. Les vendeurs ne sont pas très clairs dans leur offre. Lisez plutôt : « Pour qu’une vente des participations de Ringier et Tamedia se concrétise, il faudra que se présente un acheteur crédible, à même de gérer Le Temps et d’en assurer le développement (…) Si aucune offre convaincante ne devait être retenue, alors soit Tamedia, soit Ringier examinera l’achat de la participation de l’autre. » Pourquoi ne le font-ils pas dès maintenant ? Pourquoi ce délai de trois mois ? Pour prouver à la Commission de la concurrence qu’ils sont certes dominants, mais que ce n’est pas leur faute s’ils doivent dominer encore plus ?

C’est peut-être aussi pour se justifier à l’avance d’une autre solution. Ces deux groupes sont suisses alémaniques, tous deux basés à Zurich. Serait-on en train de revivre le psychodrame provoqué au milieu des années 1990 par l’abandon de l’aéroport de Cointrin par Swissair au mépris de toute solidarité confédérale ? Il est de fait que vu de Zurich le sort d’un journal tiré à 40000exemplaires par rapport aux colosses que sont les Blick ou le Tagesanzeiger ne pèse pas lourd. Je parle de pub, de fric. Et alors qui pourrait s’intéresser, dans le monde de la presse, au gentil marché de niche du Temps ? Prenons la question par la bande : quelle est la force politique qui fait une percée impressionnante en Suisse romande depuis quelques années ? Le blochérisme. Et qui a jeté son grappin sur des journaux très présentables comme la Weltwoche ou la Basler Zeitung ? Toujours le blochérisme. Qui va se mobiliser contre Blocher et ses amis au cours des prochains mois ? A coup sûr, pas la rédaction du Temps. Elle ne saurait mettre des bâtons dans les roues de l’économie de marché. Par contre j’imagine qu’Uli Windisch, sociologue genevois d’extrême droite, doit déjà être à Zurich pour convaincre Tito Tettamanti, affairiste d’extrême droite, d’ajouter Le Temps à son portefeuille. Cela pourrait éviter à Christoph Blocher d’avoir à porter la main au sien.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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