A propos du film L’EXPERIENCE BLOCHER de Jean-Stéphane Bron

Le film de J.-S. Bron sur Christoph Blocher va sortir en Suisse romande dans quelques jours. En 2004, j’ai publié un essai sur le développement historique l’esprit suisse, forme autochtone du nationalisme : Aux sources de l’esprit suisse. De Rousseau à Blocher. Quand Jean-Stéphane Bron préparait son film, nous avons discuté de mon bouquin, puis il me demanda de lui situer historiquement la carrière de Blocher. Je lui ai notamment fourni les éléments biographiques publiés ci-dessous.

1) Une famille bourgeoise

La famille Blocher est d’origine allemande. Johan Georg Blocher, l’arrière-arrière-grand-père de CB, quitte le Wurtemberg pour la Suisse dans la première moitié du XIXe siècle. Deux versions pour cette immigration: a)  il est venu comme missionnaire piétiste, b) il évite le service militaire (version préférée de CB) Il s’établit en 1833 à Schattenhalb (BE) près de Meiringen où il enseigne dans une école piétiste privée.

Son fils Emanuel Blocher est directeur de la filature de coton Sarasin & Heusler à Bâle-Campagne. Emanuel B. était solidement imbibé des idéologies racialistes en vigueur dans la seconde moitié du XIXe siècle. Il était même convaincu que la Suisse ne durerait pas et serait partagée entre ses voisins.

Fils d’Emanuel, Eduard Blocher (1870-1942), grand-père de CB, pasteur à Sion et Zurich, militant d’extrême-droite (raciste et antisémite), pangermaniste déterminé, est salué à sa mort par les nazis suisses, bien qu’il se soit toujours opposé à Hitler pour des raisons religieuses. Fondateur du Deutschschweizerischen Sprachverein dont son fils Wolfram et son petit-fils CB seront membres cotisants. (Voir le chap. que je lui consacre dans mon Esprit suisse, p.137-146).

Grand-oncle de CB, frère d’Eduard, Hermann Blocher (1872-1942) meurt en Suède, patrie de sa femme où il avait émigré suite à sa rupture avec le parti socialiste bâlois en 1917. Conseiller d’Etat bâlois dès 1910, il prend des vacances en 1912 lors de la fameuse visite du Kaiser pour ne pas le recevoir officiellement. Directeur de la police, il a la main trop lourde. En 1917, critiqué, il quitte le parti et la politique du jour au lendemain et part la Suède. La Basler Arbeiter-Zeitung note dans sa nécrologie: « Il connaissait Marx comme sa poche ».

Autre grand-oncle : Eugen Blocher. Socialiste, abstinent, sans église. Etudie le droit à Bâle. En 1912, il commence une carrière de juge. Président du parti socialiste bâlois, il doit le reconstruire après la fondation de la IIIe Internationale car une majorité de militants sont passés au communisme. En 1928, élu juge fédéral, il s’installe à Lausanne.

2) Père sévère et fils rebelle

Wolfram Blocher, père de CB épouse une fille de paysan plus jeune que lui d’une dizaine d’années. (Les biographes ne parlent pas de la famille maternelle de CB) Pasteur à Laufen am Rheinfall, village situé à la frontière avec l’Allemagne. Né en octobre 1940, CB est aux premières loges à la fin de la guerre.

Le père est un intégriste protestant, autoritaire, distant, qui consacre peu de temps à ses enfants et vit dans son bureau. Quand, dès l’âge de 13 ans, CB passe son temps libre dans la ferme des voisins, le père s’inquiète peu, se bornant à exiger que l’enfant se change avant d’entrer dans la maison. Mais en 1956, quand il décide d’entrer en apprentissage dans une ferme, c’est le drame. CB quitte la maison familiale en avril 1956 pour Osingen (ZH). Il a un dimanche de libre par mois et une semaine de vacances par année. Pendant la troisième, il suit les cours d’une école d’agriculture à Winterthur et fait des stages, dont le traditionnel (à l’époque !) séjour en Suisse romande, à Pampigny. Il explique sa méconnaissance du français par le fait que ni les vaches ni les cochons ne le lui ont appris. Aujourd’hui encore CB est très fier de son choix et le revendique : « Je suis un paysan » aurait-il dit une fois à Daniel Vasella. Comme ce dernier s’étonnait, CB précise: « Oui, j’ai appris le métier ». Comme si c’était vraiment ce qu’il sait faire.

Politiquement, c’est fondamental : il connaît le peuple, il en fait partie et sait lui parler. En général, les gens qui font carrière ou qui se déclassent perdent le contact avec le peuple, changent de langage, oublient toute spontanéité. Blocher officier supérieur, industriel mondialisé, politicien de haut vol se comporte encore comme un paysan zurichois avec un naturel stupéfiant et une capacité extraordinaire d’adaptation à son interlocuteur. Même son corps est resté celui d’un paysan et quand, à l’Albisgüetli, il entraîne sa femme dans une valse pour ouvrir le bal, il est tout simplement étonnant.

Son apprentissage terminé, il se rend compte que sans ferme à hériter, il ne peut être paysan. De surcroît, partant pour l’école de recrue, il ne peut selon son vœu choisir la cavalerie faute d’avoir un cheval. Il opte pour la défense aérienne où il deviendra colonel, commandant du régiment 41, que par pure provocation et à l’émoi de l’EMG, il fait défiler en février 1992 (à la veille de la votation EEE) au cœur de Zurich ; 750 hommes et leur matériel sur la Sechseläutenplatz. Le tout expédié en quelques minutes avant que les Linken (soit : les gauchistes abhorrés) n’aient le temps de réagir. Mais les photos sont restées.

3) Destitués de père en fils

Drame familial chez les Blocher. En 1958, à 61 ans, le pasteur Wolfram Blocher est destitué par ses ouailles par 900 voix contre 800 pour inflexibilité (conservatisme). Et ce, malgré sa nombreuse famille (onze enfants !) et la proximité de la retraite. Il devra quitter le village, survivre avec des remplacements en attendant de toucher l’AVS. Selon CB, son principal opposant était le directeur de la fabrique.

En 1977, son fils, Gerhard Blocher, pasteur à Flawil (SG) est lui aussi destitué de sa charge pour intransigeance. Il retrouve une paroisse à Hallau (SH). Il est très proche de CB dont il est l’aîné de 6  ans.

En décembre 2007, ce sera au tour de Christoph Blocher d’être destitué du Conseil Fédéral pour cause d’intransigeance, de manque de collégialité, incompatibilité politique, etc.

4) La formation d’un chef

Payant ses galons de caporal, CB y trouve le juste complément à sa formation de paysan pour apprendre à diriger sa vie. Cela tombe bien car, comme je l’ai écrit dans L’Hebdo (nov. 2007) et cela transpire de chacune des pages de son Principe Blocher, un manuel de direction, « notre homme est né casqué. Le militaire a régi et régit toujours son existence. Au moment culminant de sa vie d’entrepreneur, pour la toute première prise de contact avec les ouvriers d’Ems, il chausse instinctivement ses souliers militaires. Sinon, lever à 0530 h sans réveil. Pas de pertes de temps, pas de gaudrioles, le travail, toujours. Six jours par semaines, le samedi jusqu’à 17 h, l’heure où les paysans d’autrefois balayaient la cour avant d’aller prendre leur bain hebdomadaire dans un baquet de la zinguerie de Zoug. Dimanche, repos et culte. On est chrétien. »

Bardé de principes, le jeune Blocher décide en 1961 d’entreprendre des études supérieures. Conseillé et soutenu par son parrain et grand-oncle, le juge fédéral Eugen Blocher (1882-1964), il s’inscrit à la Minerva Schule pour préparer une maturité fédérale (Type C en 1963). Quelques jours en agronomie à l’EPFZ lui prouvent qu’il se fourvoie. Il décide de devenir juge, passe (1964) le préalable de latin qui lui permet de s’inscrire en droit. Licence en 1969, doctorat sur un sujet agricole en 1971. La thèse de doctorat est son dernier contact avec l’agriculture. Comme politicien, bien que dirigeant un parti paysan à l’origine, CB est très mal à l’aise avec la politique agricole. Le néolibéral qu’il est sait que sans subventions la paysannerie suisse meurt. Contradiction gênante.

Ces années d’études sont extrêmement fécondes, probablement parce qu’il est plus mûr que ses condisciples. Désargenté, il recourt à des petits boulots pour s’entretenir (concierge, répétiteur, porteur à la Sihlpost…). Le hasard veut qu’il ait comme camarade de classe à la Minerva Schule un des fils de Werner Oswald, industriel, propriétaire de la Ems-Werke une entreprise chimique de Domat-Ems. Le jeune homme organise avec le prof de chimie une visite de l’usine paternelle. Blocher est de la partie. L’intelligence de ses questions attire l’attention de Werner Oswald. Racontant l’épisode trente ans plus tard à Christoph Schilling, la femme d’Oswald dit que « son mari et CB se sont mutuellement magnétisés » et qu’Oswald préférait CB à ses propres fils et le favorisa par la suite. On y reviendra. Dans l’immédiat, Blocher est invité à venir habiter chez les Oswald dans leur villa de Horgen. En échange, il coache le fiston pour sa matu.

5) Le patron : Werner Oswald

Werner Oswald (1904-1979), jeune capitaine, mobilisé dans le service de renseignements, participe en été 1940 à la conjuration des officiers. Réagissant à l’allocution radiophonique (défaitiste) tenue le 25 juin 1940 par le président de la Confédération, Marcel Pilet-Golaz, les capitaines Alfred Ernst, Hans Hausamann et Max Waibel, auxquels se joignit August R. Lindt, décidèrent de fonder une ligue secrète d’officiers. Objectif : amener l’armée à poursuivre le combat même si son commandement et le Conseil fédéral capitulaient. La réunion constituante eut lieu le 21 juillet à Lucerne. Homme de droite, libéral, Oswald fonda en 1935 avec l’appui de la Confédération la Howag AG (saccharification du bois) future Ems-Werke, puis Ems-Chemie. Grand patriote, mais amitiés nazies en Allemagne et en Suisse après la guerre où il accueille dans son usine des nazis en fuite. Disciple du leader paysan Ernst Laur (un des fondateurs du PAB/UDC), il partage ses idées racialistes et construit l’usine d’Ems pour donner du travail aux indigènes et sauver la race alpine menacée de disparition en raison de l’émigration.

6) Célébrer Marignan

En 1965, nous retrouvons CB, jeune étudiant en droit, dans un rôle qui lui ouvrira de grandes perspectives. A la mi-septembre 1965, il est dans la voiture qui emmène deux personnalités près de Milan, sur le site de Marignan où ils se recueillent devant l’ossuaire rappelant le désastre subi par les Suisses le 14 avril 1515. Dans la voiture, outre le chauffeur et CB, il y a Alfred Schaefer, président de la direction générale de l’UBS et Werner Oswald. Amis de longue date, ils se sont connus dans la cavalerie militaire. Ces Messieurs ont fondé un Comité pour la commémoration de la Bataille de Marignan et ses conséquences. Pour Oswald et ses amis, il s’agit avec Marignan de célébrer le succès de la neutralité et du Sonderfall au cours des siècles. CB est secrétaire du comité, c’est lui qui gère les contacts, reçoit les dons, organise les réunions. Le Comité publiera deux livres à cette occasion, dont un est traduit en français par Maurice Zermatten, colonel et écrivain valaisan, prof de littérature française à l’EPFZ. Il est étonnant de voir comment les nationalistes peuvent prendre de sanglantes défaites militaires comme emblème de leur combat. Les Serbes avec la bataille de Kosovo. Les Suisses avec Marignan. Ils prétendent que c’est le début de la neutralité alors que n’importe quel être sensé constate que les conséquences de Marignan sont a) la soumission sans condition à la puissance française ; b) la mise en vente des hommes suisses dans le cadre du développement mercantile du service mercenaire.

7) Apprentissage politique

CB fait ses études de droit pendant les années 1964 à 1969 en fréquentant trois universités : Zurich, Montpellier et Paris. Ses biographes sont discrets sur ses séjours en France qui apparemment l’ont peu marqué puisqu’il n’y appris pas le français. 1967, CB se marie avec Silvia Kaiser et vit en Thurgovie où elle enseigne. Elle abandonne ses études de mathématiques pour l’enseignement gagnant ainsi la vie du couple.

CB est culturellement et politiquement confronté au formidable mouvement étudiant qui s’est développé ces années-là. Un mouvement qui avant le déclenchement de mai 68 à Paris fut beaucoup plus virulent dans les universités allemandes, notamment sous l’impulsion du SDS (Sozialistischer Deutscher Studentenbund). C’est en 1968 surtout, suite aux événements parisiens, que le gauchisme se développe à Zurich. CB en prend le contre-pied. Il se revendique comme « soixante-huitard de l’autre bord » et fonde avec quelques camarades (le sinologue Harro von Senger, l’industriel Stephan Schmidheiny, le médecin philanthrope Beat Richner…) un groupe d’extrême-droite, le Studentenring, fièrement anticommuniste. CB a présidé le comité (Fakultätstudentenschaft) des étudiants en droit et économie. Avec Moritz Leuenberger, il fait partie du Grand conseil des étudiants de l’université (AGE en Suisse romande).

Dans ces groupes et parlement étudiants, on apprenait le b.a.ba de la pratique politique : comment recruter des sympathisants, comment rédiger et utiliser des statuts, comment faire des tracts et collecter des fonds, organiser la propagande ou des conférences de soutien, etc. Et surtout comment manœuvrer pour gagner une majorité dans une assemblée. Fort de cette expérience, CB pourra peu après gagner son premier combat politique à Meilen.

En 1969, alors qu’il travaille à sa thèse et se plaint du manque d’argent, la femme de Werner Oswald, lui fait remarquer qu’un stage dans une entreprise ne l’empêcherait pas de devenir juge par la suite. Il s’engage à temps partiel au Service juridique de Ems-Werke. Deux ans plus tard il est vice-directeur et secrétaire général d’une entreprise qu’il ne quittera que pour entrer au Conseil fédéral.

En 1970, comme sa femme vient d’accoucher, il prend un appartement dans un immeuble locatif à Meilen. Il arrive au moment où la Municipalité défend un projet de construction d’un centre administratif d’Alusuisse créant 1600 emplois. Projet contesté. Il se lance dans la bagarre et participe au « Comité pour un sain développement de Meilen » qui s’oppose au projet. Devient rapidement un dirigeant de l’opposition communale. Après la victoire, les radicaux tentent de le recruter, mais il s’inscrit à l’UDC locale. Pour achever son implantation locale il devient président de la Mittwochgesellschaft (société de lecture à la mode du XIXe s.), la fusionne avec le Gemeindehausverein (dont il vend les terres pour un million), augmente les membres de ces sociétés de 100 à 1400 membres. En reste président jusqu’en 1988.

8) La prise de l’UDC

CB commence sa carrière politique en devenant en 1974 conseiller communal UDC de la ville de Meilen. L’année suivante, en 1975, il est élu député au Grand Conseil zurichois. Il s’occupe dès lors de prendre le contrôle du parti cantonal zurichois, chose faite en 1977. Il le réorganise de fond en comble selon les principes de direction qu’il appliquera aussi plus tard à Ems-Chemie, (principes exposés dans le livre Blocher Prinzip déjà cité). En 1975, l’UDC zurichoise faisait 11,3 % des voix, en 2007 33,9 %. En 1979, il est élu au Conseil national, en 2003 au Conseil fédéral.

S’inspirant des méthodes léninistes (reprises par l’extrême-droite dans les années 1920), il en fait un parti de militants qui s’engagent sérieusement dans la vie du parti comme le faisaient autrefois les communistes. Le parti devient aussi une organisation sociale qui étonne ceux qui n’en sont pas et force l’admiration. Etre membre de l’UDC blochérienne est un engagement, un choix de vie. Ce qui entraîne des comportements sectaires qui marquent les campagnes électorales. Patron de l’UDC zurichoise dont ses fidèles tiennent les postes clés, CB n’arrivera pas à contrôler l’ensemble de l’UDC suisse avant que n’intervienne la scission provoquée par son remplacement (décembre 2007) au Conseil fédéral, par Eveline Widmer-Schlumpf. Par contre, depuis 1999, CB a fait en sorte d’intégrer dans son parti toute l’extrême-droite (sauf à Genève et au Tessin). Aux élections de 2003, CB parvient pour la première fois, en affaiblissant le PDC, à unifier le vote des conservateurs protestants et catholiques C’est un tournant historique.

Sous la férule de Blocher, l’UDC traite surtout trois thématiques:

a) politique étrangère (repli, patriotisme, glorification de la Suisse, armée forte : Sonderfall et Alleingang)

b) populisme de droite (étrangers, asile, drogue, sécurité)

c) néolibéralisme en économie

Sur le plan fédéral, les campagnes fondatrices du blochérisme sont :

1985 : campagne contre le nouveau droit du mariage. C’est la première grande campagne de CB, son baptême du feu.

1986 : campagne contre l’entrée de la Suisse dans l’ONU. CB chevauche le succès d’un refus qui convainquit même les Genevois. Refus à 75% le 14 mars 1986.

1992 : campagne contre l’adhésion de la Suisse à l’EEE.

9) La prise d’Ems-Chemie

CB est entré à Emser-Werke fin 1968 comme conseiller juridique à mi-temps. En 1971, il est vice-directeur et secrétaire général, puis membre de la direction (1973) et administrateur délégué de tout le groupe (1979). En 1981, il entre au conseil d’administration de l’UBS dont il connaît le patron Holzach (banquier, colonel, radical) depuis longtemps. C’est lui qui financera l’acquisition d’Ems. Estimation : 20 millions environ que CB remboursera en 2 ans et demi, intérêts compris pour une entreprise estimée à 80 millions par la presse spécialisée.

CB annonce le 1er septembre 1983 qu’il a pris le contrôle d’EMS-Chemie.

Les conditions dans lesquelles Blocher s’est emparé de l’entreprise n’ont jamais été vraiment éclaircies. Oswald, fondateur et actionnaire majoritaire, meurt subitement en 1979 en pleine séance de discussion avec des banquiers. Blocher, qui a, au cours de la décennie précédente, révélé des talents exceptionnels d’entrepreneur et qui passe à juste titre pour le dauphin, se retrouve seul à la barre. La famille Oswald, pas intéressée par la succession, le charge de trouver un repreneur. Les biographes racontent l’opération en détail, de même que l’écho qu’elle a eu dans la presse. En gros, il en ressort qu’intéressé par l’achat, Blocher joue sur la discrétion et s’attache à minorer le coût d’une entreprise vouée par la conjoncture à la restructuration. Soudain les affaires vont si mal que les dividendes ne sont plus versés. En 1983, grâce à d’importants soutiens bancaires de la part de la SBS, du Crédit Suisse, mais surtout de l’UBS dont le grand patron Holzach lui fait une confiance aveugle, il se porte acquéreur de la majorité des actions pour 20 millions alors que ses fonds propres sont estimés à 700000 francs. Des experts extérieurs à Ems-Chemie estimaient sa valeur à 80 millions de francs, c’est dire si Blocher a fait une bonne affaire. Quelques mois plus tard, à la bourse, la cote de l’entreprise remonte… A Schilling, un biographe, la veuve déclare que ses enfants voulaient certes toucher rapidement leur héritage en argent comptant, « mais que le vendeur soit en même temps l’acheteur, ça ils ne le savaient pas ». Un des fils Oswald, Christoph, ne se plaint pas des conditions de la vente de l’usine. C’était selon lui la meilleure solution pour sauver les emplois dans cette région reculée. Des actionnaires minoritaires protestèrent, mais la contestation se termina par un arrangement en 1992. Reste le fait que Christoph Blocher, une fois son pouvoir bien assis, sut faire preuve de qualités entrepreneuriales indiscutables. En 2002, la valeur boursière d’Ems Chemie tournait autour de 3,3 milliards de francs, selon les dires mêmes de son propriétaire.

Ainsi, en 1983, CB âgé de 43 ans est au faîte d’une carrière des plus classiques dans la vieille Suisse : il est colonel, entrepreneur, chef de parti. Il lui reste encore à faire fortune pour se donner les moyens de son ambition. Il va s’atteler à cette tâche avec l’aide de son vieux copain d’études, Martin Ebner, qui lui a déjà soufflé le montage délicat du rachat d’Ems-Chemie. Ebner s’est formé à la banque Vontobel dont il est éjecté à 1984 en cause de son ambition insatiable. Il fonde alors sa propre banque, la BZ-Bank.

10) Fortune faite

Bien gérée, Ems-Chemie rapporte depuis toujours de coquets bénéfices à son propriétaire, mais sans mesure néanmoins avec l’état de sa fortune estimée globalement à deux ou trois milliards de francs au moment où, préparant son entrée au Conseil fédéral, il en partageait un peu entre ses enfants. Avant son élection au Conseil fédéral CB avait promis qu’il céderait non seulement l’entreprise mais aussi les actions (72%) qu’il possède. Une fois élu, il se ravisa et ne céda que l’entreprise.

C’est après avoir payé ses dettes pour l’achat d’Ems qu’il se lance dans la spéculation avec son copain Ebner. Ainsi, en été 1991, CB est-il président du conseil d’administration de Pharma Vision 2000 AG, une société fondée par les héritiers Roche trois ans plus tôt, puis administrée par Merryll Lynch. CB en prend le contrôle avec BZ Gruppe (Ebner) et Rolex Holding. Un socialiste, Kurt Schiltknecht, en est le directeur exécutif. Fin 93 Pharma Vision atteint une valeur boursière de 3,5 milliards de francs. Blocher et Ebner deviennent propriétaires d’une part importante des actions Roche. Grisés par leur succès, ils se lancent à l’assaut des grandes banques.

« Mais, écrit Michel Guillaume dans L’Hebdo (11.12.2003), cela tourne mal comme en témoigne Nikolaus Senn. L’ancien patron de l’UBS a été l’homme chargé d’inciter Christoph Blocher à démissionner du conseil d’administration lors de la crise du printemps 1993. Trop proche du financier Martin Ebner et de sa banque BZ, mais aussi père de l’ASIN qui traitait les pro-Européens de «traîtres à la patrie» lors de la campagne de votation sur l’Espace économique européen, Christoph Blocher était devenu persona non grata à l’UBS. «L’ambiance était devenue si mauvaise que certains conseillers d’administration ne voulaient tout simplement plus siéger en la présence de Blocher», se souvient Nikolaus Senn, aujourd’hui âgé de 77 ans. Rien n’y fait: le trublion refuse de démissionner. Le 29 avril, le président de l’UBS vit sa plus houleuse assemblée des actionnaires, avec 4500 personnes rassemblées au Hallenstadion de Zurich. Christoph Blocher est évincé. »

Cette éviction de CB du conseil d’administration de l’UBS dont il fait partie depuis 1981 compte parmi un de ses grands échecs. Ce qui ne l’empêche de gagner des dizaines de millions en spéculant sur Alusuisse.

Sources: A côté de mes propres archives journalistiques, j’ai consulté les ouvrages suivants : Christoph Schilling, Blocher : Aufstieg und Mission eines Schweizer Politikers und Unternehmers, Limmat Verlag, Zürich, 1994 (De loin l’ouvrage le plus intéressant, notamment sur la manière dont CB a construit sa fortune).

Fredy Gsteiger, Blocher : ein unschweizerisches Phänomen, Opinio Verlag, Basel, 2002 (Bon travail de journaliste).

Markus Somm: Christoph Blocher: Der konservative Revolutionär. Appenzeller Verlag, Herisau 2009 (Hagiographie béate).

Quelques exemplaires de mon essai Aux sources de l’esprit suisse. De Rousseau à Blocher sont encore disponibles aux Editions de l’Aire.

(A suivre)

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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Un commentaire pour A propos du film L’EXPERIENCE BLOCHER de Jean-Stéphane Bron

  1. Un vrais plaisir de vous lire avec ce billet, je vous remercie chaudement !!!

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