Autour du film L’EXPERIENCE BLOCHER de Jean-Stéphane Bron (2)

En décidant de se lancer dans un portrait filmé de Christophe Blocher le cinéaste Jean-Stéphane Bron affrontait un formidable défi. Il connaissait l’homme de près pour avoir tourné son documentaire à grand succès Mais im Bundeshuus / Le génie helvétique (2003) dans le Palais fédéral à Berne à une époque où Blocher hantait ce même palais en quête de soutiens pour l’élection au Conseil fédéral de décembre 2003. De 1992 (date de son triomphe lors de la votation sur l’EEE) à 2003 (date de son élection au Conseil fédéral), Christophe Blocher était alors au mieux de sa forme surfant sur les succès politiques, industriels, financiers. C’est juste après que son aura commença à ternir. Un militant, un agitateur politique, n’est pas forcément compatible avec le pouvoir, une fois qu’il l’a conquis. Blocher ne le fut pas.  En voyant le film de Bron, cette trajectoire du perdant saute aux yeux. Surtout à la fin, quand, excité en diable, l’ancien magistrat prépare son assaut gagnant contre Philipp Hildebrand, président de la Banque nationale.Piètre revanche.  Alors seulement Blocher retrouve son sourire carnassier. Et Bron, sans doute, la paix car le Blocher n’a pas été facile à ferrer.

Dès que je l’eus vu, L’expérience Blocher me rappela l’expérience de Ferdinand Hodler acceptant en 1916 de faire le portrait du général Ulrich Wille. Il y a juste un siècle, ce Wille aujourd’hui bien oublié se voulut un affreux sabreur, prêt à entraîner la Suisse dans les folies (au sens propre) de l’empereur Guillaume II, son parent par alliance. La guerre de 14 ayant éclaté, Wille, aussi unschweizerisch que Blocher, faillit réussir dans son rêve prussien au risque de faire imploser la Suisse, mais se heurta vite, comme Blocher, aux pesanteurs démocratiques helvétiques. La fin de sa carrière fut pitoyable.

A Genève, peintre reconnu, au faîte de sa carrière, Ferdinand Hodler avait au début de la guerre pris une position courageuse en signant une protestation d’artistes contre le bombardement de la cathédrale de Reims par l’artillerie allemande. Cette signature fit scandale en Allemagne et coûta à Hodler ses relations avec les officialités artistiques d’outre-Rhin. D’où son trouble lorsqu’il fut approché pour faire le portrait du général. L’entreprise ne fut pas facile, les séances de pose plus nombreuses que prévu, mais le résultat est là :

 

Ulrich Wille par Hodler (1916)

Ulrich Wille par Hodler (1916)

 

Ce n’est pas la réputation de Blocher comme collectionneur de Hodler qui m’a induit à faire ce rapprochement entre le film et le portrait, mais la proximité des mentalités du général et du colonel Blocher. L’article qui suit a été publié par L’Hebdo en automne 2007.

***

 AUTOPORTRAIT DE CHRISTOPH BLOCHER EN CHEF

Dans un entretien avec un journaliste, le conseiller fédéral dévoile ses méthodes de direction. Edifiant, tant dans la forme que dans le fond. Au passage, il livre quelques pans de sa biographie, juste assez pour nous donner envie d’en savoir plus.

Que savent les Romands de ce Christoph Blocher dont le nom apparaît quotidiennement à la une des médias et pour lequel ils votent de plus en plus ? Pas grand-chose. L’étroite vallée grisonne où, sur 6 millions de m2, s’étalent les établissements d’EMS-CHEMIE, l’entreprise familiale, est pour nous fort éloignée. Meilen, la bourgade truffée de milliardaires où il est domicilié, n’a rien à montrer aux touristes. Les quelques ouvrages que des journalistes lui ont consacrés ne sont pas traduits. Personnalité de tout premier plan, il reste cantonné dans l’espace alémanique où il règne en maître. Comme ses derniers succès électoraux ont conforté son implantation de Genève à Delémont et qu’il s’agit de faire fructifier cette avancée, il s’est soucié de faire publier chez un éditeur de Schaffhouse la traduction d’un ouvrage dont le titre sonne étrangement : Le principe Blocher. Manuel de direction. Comme s’il s’agissait d’une marque déposée. Il n’y manque que le symbole ®.

En homme qui ne perd pas de temps, le fils de pasteur qu’il est expose d’emblée les dix commandements qui dirigent son action de chef : 1) Tu ne vivras pas de ton entreprise, mais pour ton entreprise ; 2) Tu aimeras tes collaborateurs comme toi-même ; 3) C’est la tâche qui prime, pas les hommes ; 4) En période de prospérité, on te courtisera, en temps de crise tu seras seul ; 5) Même si l’esprit d’équipe est à la mode, la responsabilité est indivisible ; 6) Tu assumeras toutes les responsabilités de ton domaine ; 7) Respecte la sagesse populaire : « Chacun son métier et les vaches seront bien gardées » ; 8) Présente-toi tel que tu es, avec tes forces et tes faiblesses ; 9) Tu ne diras que ce que tu penses, mais pas tout ce que tu penses ; 10) Tu te rappelleras que la vie n’est pas qu’une ascension, qu’il y a aussi des chutes et qu’après l’ascension reprend, c’est une question de confiance en Dieu.

La confiance en Dieu vient chez Blocher des tréfonds d’une culture religieuse piétiste transmise par ses père et grand-père. Son grand-père, figure hors norme de la politique zurichoise d’avant la seconde guerre mondiale, fonctionna comme aumônier d’un hôpital et s’agita beaucoup en faveur d’un pangermanisme d’extrême droite. Le père Wolfram Blocher était lui du genre fondamentaliste. Appliquant à la lettre le « Croissez et multipliez » de la Genèse, il engendra onze enfants dans la cure de Laufen am Rheinfall, Christoph, né en 1940, étant le septième.

En 1958, les paroissiens se fatiguèrent des prêches intégristes de leur pasteur et décidèrent de le licencier. Après 25 ans de ministère. Malgré ses onze enfants. Malgré ses 61 ans. Il ne faut pas avoir fréquenté la Pythie pour imaginer l’ampleur du drame et la secouée que se prit le jeune Christoph alors âgé de 18 ans. Il n’en parle jamais. Dans son livre, il donne une vision irénique de la vie familiale à Laufen et des rapports avec son père – « J’ai toujours été aimé de manière sévère et aimante par mon père » – mais certains dans la fratrie parlent de conflits violents, ce qui n’est pas surprenant. Une forte tête l’est déjà au berceau. Le fait est qu’à quinze ans l’adolescent s’engage chez un paysan de la région. A l’époque l’agriculture manquait de bras. « Le métier de paysan est le seul que j’ai appris » dit-il aujourd’hui. Nul n’en doute.

Après la campagne et l’école de recrue, la ville. Grâce au soutien de son parrain, un juge fédéral socialiste, il se lance dans une maturité, puis des études de droit. Au début des années soixante, Zurich, encore corsetée par les Frauenverein qui veillent aux bonnes mœurs, est en pleine mutation. Elle bourgeonne économiquement et politiquement. Peu tenté par les idées de son parrain, l’étudiant Blocher tombe dans la droite extrême. « En tout premier lieu, c’est le combat contre le socialisme qui m’importe, je suis un soixante-huitard de l’autre bord » confiera-t-il à l’un de ses biographes. En face, il a un de ses futurs collègues au Conseil fédéral, Moritz Leuenberger, fils de pasteur lui aussi. Combattant de la guerre froide, il met dans le même sac tous les progressistes, oubliant que les sociaux-démocrates furent le plus souvent des anticommunistes acharnés. Cet amalgame idéologique se concrétisera, en avril 2000, en un curieux tous-ménages La liberté plutôt que le socialisme aux relents des années 60, un pamphlet visant les socialistes au-dessous de la ceinture, mais propagandistiquement efficace.

Aujourd’hui alors que la droite domine plus que jamais le pays, son angoisse reste la même. A son interlocuteur qui lui demande si, à part une non-réélection au Conseil fédéral, il pourrait encore lui arriver quelque chose de grave, il affirme craindre d’autres événements : « Que se passera-t-il si la Suisse glisse encore plus à gauche ? ». L’angoisse est psychotique.

Le tournant dans la carrière de Blocher a été marqué par son rachat de l’entreprise EMS-CHEMIE. Un rachat qui outre la fortune lui a apporté pouvoir économique et politique. Un rachat discutable et discuté qui attend toujours son historien. Pour Blocher, l’affaire est limpide : suite à la mort subite du patron en 1979, les héritiers décidèrent de vendre. Les choses traînèrent, le chiffre d’affaires baissa, on licencia quelques dizaines d’ouvriers, les dividendes furent suspendus. L’exercice 82/83 est très mauvais. En 1983, pour éviter un rachat par une multinationale américaine, Blocher, pratiquement dépourvu de fonds propres, ose se lancer dans le rachat. A l’entendre aujourd’hui, comme hier d’ailleurs, il s’agissait de sauver des emplois dans une vallée reculée et d’éviter une mainmise étrangère. Appliquant son neuvième commandement, il ne répète pas trop fort qu’il est entré encore étudiant dans l’entreprise, que grâce au soutien du propriétaire et de sa femme, il y a fait une ascension fulgurante : président de la direction en 1973 à l’âge de 33 ans, délégué du conseil d’administration en 1979 et, en tant que tel, membre du conseil d’administration de l’Union de Banques Suisses dès 1981. Il ne s’attarde pas trop non plus sur le fait que c’est lui qui, comme patron intérimaire, fut chargé de la vente par la famille. Il ne s’attarde pas non plus sur la surprise de la veuve qui découvrant le nom de l’acheteur s’exclame : « Je ne savais pas que le vendeur était aussi l’acheteur ! »

Tout cela relève du secret des affaires. La presse de l’époque en témoigne, rien ne filtra des intentions blochériennes. Or en 1983 l’homme ne vivait pas dans l’ombre, d’autant plus que c’était une année électorale. Il avait déjà conquis l’UDC zurichoise depuis belle lurette et siégeait au Conseil national. Dès l’annonce de l’achat, les rédactions s’agitent. Comment un homme qui déclare en 1982 une fortune de 740 000 francs peut-il se payer une entreprise de 1700 ouvriers, au chiffre d’affaires de plus de 300 millions de francs ? La réponse jaillit, avec une perfidie toute radicale, de la Neue Zürcher Zeitung (02.09.1983) : les banques assurent, avec en tête la Eidgenössische Bank.

Cette Eidgenössische Bank / Banque fédérale aujourd’hui oubliée eut ses heures de gloire. Avant la première guerre mondiale, elle était de loin la banque la plus importante du pays. En 1945, elle compta parmi les trois grandes banques suisses emportées par la chute du IIIe Reich avec lequel elles eurent le tort de collaborer trop intimement. En juillet 1945, pour se débarrasser de la pestilence nazie, elle fusionne avec l’UBS qui communique alors : « L’ensemble des actifs de toute nature que la Banque fédérale possédait en Allemagne et qui ont été groupés dans une société créée dans ce but, la Gesellschaft für Hypotheken und Immobilienwerte AG à Coire, demeure la propriété exclusive des anciens actionnaires de la Banque Fédérale ». En janvier 1997, en pleine tourmente des fonds juifs en déshérence, un jeune gardien de nuit mettait le pays en émoi en prouvant que l’UBS détruisait des archives. Des archives à l’en-tête de la Eidgenössische Bank. Celle justement qui, selon la NZZ, permit l’irrésistible ascension économique et politique de Christoph Blocher.

Toujours en vertu de son neuvième commandement « Ne dis pas tout ! », Blocher est peu disert dans son autoportrait sur l’affaire de Kaiseraugst, la centrale nucléaire dont le peuple ne voulait pas. Il raconte avoir plaidé en faveur de la centrale pendant la campagne électorale de 1987, alors qu’il avait déjà en poche un plan pour renoncer à un projet condamné politiquement et techniquement. Or ce plan comporta un étonnant tour de passe-passe sur les compensations touchées par la société Kaiseraugst SA. En 1988, le conseiller national Blocher propose au parlement d’abandonner Kaiseraugst en indemnisant la société. Au fil des négociations, décision est prise d’indemniser Kaiseraugst SA à hauteur de 136 millions pour l’uranium enrichi que la société avait déjà acheté. L’écrivain Daniel de Roulet qui a enquêté sur l’affaire vient de découvrir que, stocké en France, l’uranium avait déjà été payé une fois par l’Afrique du Sud qui l’avait utilisé pour démarrer sa centrale nucléaire de Koeberg, à vingt kilomètres du Cap. Christoph Blocher (comme Hans-Rudolph Merz d’ailleurs) était à l’époque très branché sur l’Afrique du Sud et présidait l’officine chargée de promouvoir les importants échanges économiques entre la Suisse et le pays de l’apartheid.

Tout cela appartient désormais à l’histoire. Quand il est interpellé sur le passé, Christoph Blocher botte en touche en disant, avec son solide bon sens de paysan, que c’est du passé, comme pour dire que cela ne compte plus. Mais dans son autoportrait, il avoue : « Je n’étudierais plus le droit, mais l’histoire. J’estime que l’histoire est une des choses les plus essentielles ». Comme si les historiens n’avaient pas déjà suffisamment de colonels dans leurs rangs !

Car, quoi qu’il en dise, notre homme est né casqué. Le militaire a régi et régit toujours son existence. Au moment culminant de sa vie d’entrepreneur, pour la toute première prise de contact avec les ouvriers d’Ems, il chausse instinctivement ses souliers militaires. Sinon, lever à 0530 h sans réveil. Pas de pertes de temps, pas de gaudrioles, le travail, toujours. Six jours par semaines, le samedi jusqu’à 17 h, l’heure où les paysans d’autrefois balayaient la cour avant d’aller prendre leur bain hebdomadaire dans un baquet de la zinguerie de Zoug. Dimanche, repos et culte. On est chrétien.

Dans ses principes de directions, il n’est question que de respect du chef (« Gérer l’agenda est l’apanage du chef », etc.), de refus des questions pour n’accepter que des propositions réfléchies, de motivation, de mission à accomplir. Ingénument, le conseiller fédéral Blocher reconnaît que son apprentissage du commandement, il l’a fait comme sous-officier. Comment juger du management d’une entreprise ? Par la tenue vestimentaire des cadres ou la propreté du hall d’entrée. Tip top, propre en ordre. Nous entrons dans le mythe blochérien, dans le mystère d’un homme qui tel le Dr Jekyll et Mr Hyde est capable de se dédoubler en se faisant acheteur de ce qu’il vend. L’acheteur est un redoutable requin de la haute finance, un spéculateur sans scrupules qui a accumulé des millions. Le vendeur se voudrait au centre d’une toile d’Albert Anker, ce peintre capable d’exprimer « de manière exemplaire et immédiate la grâce de Dieu ». Candeur, piété, innocence.

« Le principe Blocher. Manuel de direction », propos recueillis par Matthias Ackeret. Traduction de Laurent Duvanel. Meier Buchverlag, Schaffhausen, 2007, 178 p., 39 francs.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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Un commentaire pour Autour du film L’EXPERIENCE BLOCHER de Jean-Stéphane Bron (2)

  1. Bruno11 dit :

    L’ha ribloggato su Le news di PONTEROSSOe ha commentato:
    Ajoutez votre grain de sel personnel… (facultatif)

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