Autour du film « L’EXPERIENCE BLOCHER » de Jean-Stéphane Bron (3)

Le film de Bron sort la semaine prochaine (mercredi 30 octobre) dans les salles de Suisse romande. Cela fait plus de vingt ans que le phénomène Blocher me passionne, tant il est en rupture avec la tradition politique suisse. Curieusement cette aspiration à la rupture est surtout une spécificité de l’extrême droite. J’ai fait allusion dans le post précédent à la tentation germanique (wilhelminienne plus précisément) d’Ulrich Wille, général commandant en chef de l’armée suisse pendant la première guerre mondiale. Il faudrait compléter l’analyse en parlant de l’aristocrate fribourgeois Gonzague de Reynold (1880-1970), écrivain politique séduit par le salazarisme qui, à la veille et au début de la deuxième guerre mondiale eut une forte influence sur le Conseil fédéral, en particulier sur Philipp Etter, et n’avait qu’une idée en tête : renverser les institutions démocratiques et instituer un État corporatiste. J’ai analysé ces divers aspects de la droite helvétique dans Aux sources de l’esprit suisse. De Rousseau à Blocher paru en 2004 aux Editions de l’Aire. J’en publie ci-dessous le portrait politique de Christoph Blocher que je fis à l’époque.

***

Rhäzüns et son châtelain

S’il est un endroit où ce que l’on convient, depuis Denis de Rougemont, d’appeler le bonheur suisse saute aux yeux, c’est bien le fief grison de Christoph Blocher dans la vallée du Rhin supérieur. Une fois franchie la cluse du Walensee en passant une série impressionnante de tunnels et de ponts, la route traverse des bourgades qui toutes ont conservé des marques importantes de cette spécificité architecturale grisonne fondée sur un harmonieux mélange des influences romanes et alémaniques. Ici une blanche église aux lignes simples et pures, là un ensemble de maisons patriciennes armoriées à colombages, clochetons et vastes porches, aux alentours des villas cossues croulant sous les rideaux et les fleurs. La vallée est juste assez large pour laisser un peu de place à quelques cultures ou à des zones industrielles regroupant en un espace soigneusement délimité des petites entreprises aussi proprettes que les villas de leurs propriétaires. En ce début d’avril où le vert se fait attendre, les tons hésitent entre le grisâtre des forêts et de la caillasse et le jaunasse des prés encore récemment léchés par la neige. Au-dessus, le scintillement des Alpes, le pers du ciel – Segantini, Giacometti.

Après Coire la protestante accroupie au pied de son évêché catholique, la vallée rétrécit et, quelques villages plus tard, dépose le voyageur devant un complexe industriel monstrueux fait d’une accumulation de bâtiments, d’un entassement de hangars, d’une superposition de tubulures, de tuyaux, de galeries, de canalisations aériennes d’un gris sale et fumant, propre aux usines chimiques. Sur le fronton de l’édifice principal, un logo, EMS CHEMIE. Nous sommes devant l’usine de Christoph Blocher. Curieusement, l’initiale du logo est rouge.

Par une de ces coïncidences que j’adore – Carl-Gustav Jung les a étudiées sous le nom de synchronicités acausales et André Breton poétisées comme hasards objectifs – au moment même (le 2 avril 2004 à midi) où je contemple l’œuvre matérielle de l’homme fort de la politique suisse, la radio donne le compte-rendu de sa première conférence de presse de conseiller fédéral chargé de la Justice et de la Police faisant le bilan de ses cent premiers jours au pouvoir. Rien de neuf: la xénophobie occupe l’essentiel du propos.

Quelques kilomètres plus loin, après Reichenau, ce bijou médiéval juché sur un rocher battu par les eaux réunies des Rhin antérieur et postérieur, je m’engage sur la route qui, sur le flanc escarpé de la montagne, mène à Rhäzüns. La position du château de Rhäzüns est fabuleuse. La forte bâtisse épouse les contours d’un promontoire rocheux barrant sévèrement le cours du Rhin postérieur. La vallée est étroite, les montagnes vertigineuses, les forêts sombres à souhait, la clairière où s’étend le village paisible. Un vrai décor de légendes germaniques. Ou d’opéra wagnérien. Relié au coteau par une frêle passerelle, le château est protégé par des clôtures, de nombreux panneaux en interdisant l’accès sous peine de dénonciation en bonne et due forme à l’autorité. Je n’essaie pas d’approcher tant les regards soupçonneux des habitants du coin attirés par mes allées et venues sont dissuasifs. Le lendemain, les journaux m’apprendront que Blocher y passa le week-end et y accorda un entretien à des journalistes. Car le château de Rhäzüns appartient à Ems Chemie depuis plus de quarante ans.

Il y a, je crois, dans l’imaginaire des alpins un trait que l’homme de la plaine peine à comprendre, c’est l’attraction plus ou moins consciente vers les hauteurs, la pulsion irrépressible d’aller vers les sommets. En Suisse, mais pas seulement en Suisse, elle a été ritualisée par les fêtes marquant l’inalpe ou la désalpe et, surtout, celle célébrant l’Assomption de la Vierge le 15 août. Depuis l’instauration du 1er août comme fête nationale, le pays entier ce jour-là monte, grimpe, se juche sur les montagnes pour se recueillir un instant autour d’un feu puis, à grands renfort d’exclamations joyeuses, repérer les flammes sur les sommets avoisinants et comparer leur intensité. Le corollaire de cette attraction pour les hauteurs (et sa traduction en volonté de puissance) est le désir impérieux de posséder un nid d’aigle inexpugnable à la fois dominateur et protecteur. Les seigneurs du Moyen Age banalisèrent cette inclination en hérissant les vallées de châteaux plus haut perchés les uns que les autres, les paysans leur firent écho en accrochant des mayens aux endroits les plus surprenants. Hitler, l’Autrichien, nous en infligea naguère un remake sinistre à Berchtesgaden. Avec le château de Rhäzüns, stratégiquement situé au point de contrôle de l’une des passes majeures des Alpes depuis l’Antiquité, Christoph Blocher ne faillit pas à la règle. Il n’est pas difficile de l’imaginer jouissant de son pouvoir derrière les fenêtres du salon aux murs couverts d’œuvres d’Anker, de Hodler et de quelques autres, bercé par une musique de Mozart à peine troublée par le sourd tumulte du Rhin. Il n’est pas interdit non plus d’imaginer que, au faîte de sa carrière, le conseiller fédéral se permette à l’occasion – même si son tempérament le porte peu à la rêverie – de se remémorer les moments marquants de son parcours (1).

Petit-fils et fils de pasteurs, Christoph Blocher est né en 1940 à Laufen-Uhwiesen am Rheinfall, septième enfant d’une famille qui en compta onze. Le milieu familial baigne depuis des générations dans un protestantisme piétiste et fondamentaliste dont la rigueur morale fut soumise à de dures épreuves. Ainsi Wolfram, le père, pasteur de Laufen, régulièrement réélu par la paroisse pendant 23 ans, fut, sans égard ni pitié pour sa nombreuse famille, destitué en 1958 en raison de son intégrisme religieux. Christoph avait alors 18 ans et finissait son apprentissage de paysan dans une ferme. Cependant sa vocation agricole ne dura pas. Après son école de recrue, il se paie une maturité dans une école privée, puis des études de droit à Zürich (avec des séjours à Montpellier et Paris) en faisant des petits boulots. Il n’a pas terminé sa thèse qu’il travaille déjà pour Werner Oswald, le très autoritaire (et très à droite) propriétaire des usines d’Ems. Le jeune Blocher a été servi par la chance. Camarade de classe du fils Oswald, il se lie avec lui, devient son répétiteur, finit par être hébergé dans la famille. Comme il se pose déjà en forte tête, il ne craint pas d’affronter le maître de maison quand il est en désaccord avec lui. Oswald apprécie, repère le futur battant et, en 1968, l’engage comme juriste dans son entreprise. Trois ans plus tard, Blocher est déjà vice-directeur. En 1973 (à 33 ans!) il est président de la direction et en 1979 délégué du Conseil d’administration. En 1983, il est propriétaire de la firme après achat de la majorité des actions.

Sa carrière politique est tout aussi fulgurante. Cofondateur dans les années 1960 à Zurich d’un groupe d’étudiants de droite antigauchistes, il entre en politique à Meilen (ZH) où il s’est installé avec sa famille à l’occasion d’une lutte locale déclenchée par un groupe de propriétaires contre le projet d’implantation d’un centre administratif d’Alusuisse. Blocher se fait remarquer comme porte-parole du mouvement et est aussitôt courtisé par les trois grands partis bourgeois. Déjà à contre-courant – il déclarera plus tard que c’est le vent contraire qui nourrit son énergie – il choisit en 1972 de s’inscrire à l’UDC en pleine déliquescence au grand dam des démocrates-chrétiens et des radicaux. Son ascension est rapide: en 1974, il est conseiller communal de Meilen, député au Grand Conseil zurichois en 1975, président de l’UDC cantonale en 1977 et, last but not least, conseiller national dès 1979. L’étape suivante sera plus longue à franchir puisqu’il attendra vingt-quatre ans son élection au Conseil fédéral. Mais que de chemin parcouru! De parti moribond tombé sous la barre des 10% aux élections fédérales de 1975, l’UDC est devenue le premier parti suisse en 2003 (26,7%) avec pour la première fois une implantation nationale et des élus dans des cantons aussi rétifs à ses idées que Neuchâtel.

Il est communément admis que l’ascension de Blocher est lisse, irrésistible, sans bavures. Ce n’est pas exactement l’opinion de son premier biographe Schilling, ni celle de la veuve de Werner Oswald.

Dans son livre, Schilling raconte une étrange affaire d’espionnage économique qui eut lieu en 1977, à un moment où Blocher consolidait sa mainmise sur Ems Chemie. Nous plongeons en plein roman policier:

« Nous sommes en 1977 et nous nous rendons sur le lieu de l’action. Déclenchée par un bureau saint-gallois de détectives privés, l’opération « Poubelle » » démarre. Objectif : subtiliser le sac de détritus déposé devant l’immeuble de la Cora Engineering Chur AG. Un travail de routine, pourrait-on dire. Le 18 juillet 1977, à 12h 15 tapant, la secrétaire de l’entreprise dépose comme toujours le sac devant la porte. Quinze minutes plus tard, un détective privé, crâne chauve, chemise verte et lunettes de soleil, se dirige ostensiblement en direction de l’entreprise. Il fait semblant de se promener. Il joue, mais de manière à ce que l’on voie bien qu’il joue. Ne cesse de regarder sa montre-bracelet. A 12h 40, un fourgon Fiat emprunte la rue et s’arrête exactement devant le sac poubelle. Le chauve s’en saisit et le charge dans le fourgon. » (2)

C’est le début d’une ténébreuse affaire qui va provoquer l’intervention de détectives privés, de policiers grisons et d’agents fédéraux mandatés par le Ministère public de la Confédération qui, sur dénonciation, se croit en passe de démanteler un réseau d’espionnage économique en faveur de la Pologne. Nous sommes en 1977, année de l’affaire Jeanmaire. La guerre froide et la psychose antisoviétique battent leur plein. L’affaire finira en eau de boudin, le dossier n’ayant jamais été instruit, mais deux dirigeants d’Ems Chemie y perdront leur poste et découvriront avec stupeur, des années plus tard, les fiches rédigées à leur sujet par la police fédérale. La raison de ce déploiement policier? Une banale lutte de compétences, d’influence et de pouvoir au sein de l’entreprise. Les mandataires? A l’époque, la direction d’Ems Chemie était assurée par Werner Oswald et son proche adjoint, Christoph Blocher.

L’autre zone d’ombre concerne les conditions dans lesquelles Blocher s’est emparé de l’entreprise. Oswald, fondateur et actionnaire majoritaire, meurt subitement en 1979 en pleine séance de discussion avec des banquiers. Blocher, qui a, au cours de la décennie précédente, révélé des talents exceptionnels d’entrepreneur et qui passe à juste titre pour le dauphin, se retrouve seul à la barre. La famille Oswald, pas intéressée par la succession, le charge de trouver un repreneur. Les biographes racontent l’opération en détail, de même que l’écho qu’elle a eu dans la presse. En gros, il en ressort qu’intéressé par l’achat, Blocher joue sur la discrétion et s’attache à minorer le coût d’une entreprise vouée par la conjoncture à la restructuration. Soudain les affaires vont si mal que les dividendes ne sont plus versés. En 1983, grâce à d’importants soutiens bancaires de la part de la SBS, de l’UBS et du Crédit Suisse, il se porte acquéreur de la majorité des actions pour 16 millions de francs alors que ses fonds propres sont estimés à trois quarts de million. Des experts extérieurs à Ems Chemie estimaient sa valeur à 80 millions de francs, c’est dire si Blocher a fait une bonne affaire. Quelques mois plus tard, à la bourse, la cote de l’entreprise remonte… A Schilling, la veuve déclare que ses enfants voulaient certes toucher rapidement leur héritage en argent comptant, « mais que le vendeur soit en même temps l’acheteur, ça ils ne le savaient pas ». Des actionnaires minoritaires protestèrent, mais la contestation se termina par un arrangement en 1992. Reste le fait que Christoph Blocher, une fois son pouvoir bien assis, sut faire preuve de qualités entrepreneuriales indiscutables. En 2002, la valeur boursière d’Ems Chemie tournait autour de 3,3 milliards de francs, selon les dires mêmes de son propriétaire.

Une remarque glissée à Fredy Gsteiger lors d’un entretien me semble donner la couleur fondamentale de l’engagement politique de Blocher: « En tout premier lieu, déclare-il à son biographe, c’est le combat contre le socialisme qui m’importe, je suis en fin de compte un soixante-huitard de l’autre (3). Le propos est significatif à un double titre. Il explique d’une part son recours obsessionnel à l’anticommunisme même aujourd’hui malgré que cette idéologie ait été balayée de la scène politique. Il explique aussi ses diatribes antisocialistes comme le fameux libelle diffusé en 2000, La liberté plutôt que le socialisme, dans lequel il prétend que l’enjeu politique majeur du XXIe siècle est le choix entre l’un des deux termes de l’alternative. Comme si Blocher ne savait pas que la social-démocratie a fait son choix depuis plus d’un siècle. Comme s’il ne savait pas, lui qui compte sur la Chine pour assurer l’expansion d’Ems Chemie, que le dernier grand Etat prétendument communiste pratique un libéralisme économique si décapant qu’il mettrait au tapis la plupart de ses amis entrepreneurs toujours prêts à discourir sur le libéralisme à condition qu’il s’applique aux autres et qu’il ne remette pas en cause leur position, confits qu’ils sont dans un capitalisme prébendier, corporatiste et cartellisé couvé par la Confédération.

Ce propos explique d’autre part la souplesse blochérienne dans la pratique de la politique, une souplesse, un opportunisme, une absence de préjugés que d’autres politiciens de droite de la même génération que lui (je pense en Suisse romande à un Pascal Couchepin) sont incapables d’avoir. Avec sa lourde serviette noire en permanence bourrée de documents, avec son complet veston fatigué par les déplacements et les séances de travail, avec cet œil pétillant derrière les lunettes et le sourire narquois aux lèvres, Blocher offre depuis des années l’image de l’agitateur politique en permanence sur la brèche. Comme naguère certains gauchistes d’inspiration maoïste soucieux de défendre la cause du peuple ou encore de servir le peuple (4), il n’a que le mot « peuple » à la bouche et s’en gargarise au point de l’invoquer dans une phrase sur deux. Le « peuple » de Blocher n’a aucune existence objective, il n’est que le fruit de son imagination, le produit d’une invention, l’instrument d’une incantation. D’ailleurs, quand le Chef consent à consulter son « peuple » en provoquant un de ces scrutins dits de démocratie directe – initiative ou référendum – il est désavoué trois fois sur quatre malgré les tombereaux de démagogie déversés sur l’électorat.

Le fait qu’il soit entré en politique par le truchement de ce que les maoïstes auraient appelé un mouvement de masse (le mouvement de défense des propriétaires de la coquette ville de Meilen sur la richissime Goldküste zurichoise) est hautement symbolique de l’appréhension blochérienne de la politique. C’est un homme de mouvement dont le populisme est typiquement post-soixante-huitard en ce que, à l’opposé des partis classiques, il s’appuie sur une thématique venue de la société civile, mais de l’autre bord : xénophobie, criminalité, réfugiés… D’où son absence de vergogne dans l’action (il est capable de mentir effrontément, mais le mensonge n’est hélas pas l’apanage de la droite), d’où sa capacité à saisir le sens du vent et de penser – là il est vraiment à droite – que le vent contraire au prétendu establishment politique ne peut que traduire le désir profond du peuple, un peuple cousu sur mesure.

« Soixante-huitard de l’autre bord », Blocher a pu construire son mouvement politique comme les soixante-huitards de mon bord ont tenté de le faire. J’ai raconté plus haut comment l’industrialisation de l’après-guerre (les Trente Glorieuses) a vidé le parti conservateur-catholique de sa sève sociale au point de ne laisser à la démocratie-chrétienne qui prit son relais qu’une marge de manœuvre si réduite qu’elle ne parvint jamais à retrouver un réel dynamisme. Il en est allé de même pour son alter ego protestant, le Parti des paysans, bourgeois et indépendants qui pendant un demi-siècle attira massivement les suffrages de la paysannerie et de la classe moyenne rurale du Plateau suisse. Quand Blocher décide de se lancer à l’assaut de la structure organisationnelle de ce parti moribond, il fait à sa manière de l’entrisme. Peu lui chaut le passé du PAB, ce qui l’intéresse c’est de mettre la main sur l’appareil d’une organisation qui a déjà pignon sur rue, tout comme, en même temps, il utilise l’instrument Ems Chemie en le restructurant pour faire fortune et se donner les moyens de réaliser la mission politique dont, en protestant fondamentaliste, il se sent investi. Un détail non dépourvu d’importance témoigne du fait que dans l’optique blochérienne le parti est un instrument, rien qu’un instrument, c’est sa double appellation française et allemande. On ne saurait trouver qualifications plus antinomiques qu’Union démocratique du centre (UDC) et Schweizerische Volkspartei (SVP). Au centrisme romand, lénifiant mais démocratique, correspond pour les Alémaniques un concept précis, pointu et connoté. Qu’on le traduise en Parti suisse du peuple ou en Parti populaire suisse, il n’a rien de flou ni de mou, il suggère au contraire des masses en mouvement, bannières déployées. Si l’on optait pour Parti suisse du peuple, on entendrait même dans le lointain le sourd grondement des bottes sur le bitume, un grondement en parfaite syntonie avec le graphisme des affiches blochériennes. Le blochérisme ne s’est pas nourri du conservatisme catholique ou agrarien du Plateau et des vallées alpines, il est le fruit de leur décomposition et, la structure sociologique du pays ayant changé, la paysannerie disparu, il recrute dans une classe moyenne unifiée, urbanisée et tertiarisée dont la ruralité est idéalisée, chaque village ou presque s’étant transformé en cité dortoir même dans les vallées les plus reculées.

Un autre trait typiquement « mouvementiste » de l’action blochérienne est la fondation en 1986 de l’ASIN (Association pour une Suisse indépendante et neutre) dans le sillage de la votation sur l’adhésion à l’ONU. Dissociée du parti, rapidement épurée de ses adhérents trop centristes, l’ASIN est devenue le bras musclé du blochérisme, l’organisation qui peut oser ce qu’un parti tout de même gouvernemental ne peut se risquer à faire. Notamment de recruter dans les franges fascisantes et antisémites de la droite. Avec l’entrée du Chef au Conseil fédéral et le devoir de réserve que la magistrature suprême lui impose malgré tout, l’ASIN est promise à un bel avenir. C’est elle à coup sûr qui continuera de dénoncer l’establishment, de mobiliser sur les thèmes porteurs de la xénophobie et de la défense identitaire, de traduire en initiatives et référendums les arrière-pensées sournoises – mais ouvertement affichées dans le programme – que le conseiller fédéral, collégialité oblige, ne peut plus assumer en personne.

Après ces mutations sociales, la Suisse a connu dès 1973 sa première crise économique de l’après-guerre. Le choc, violent, a brutalement rappelé les ouvriers à l’ordre patronal et cassé les mouvements d’extrême-gauche. Je me souviens encore avec précision des ricanements avec lesquels mes camarades et moi – naïvement emballés par l’amorce d’une résurrection des luttes ouvrières – avons accueilli l’annonce par le conseiller fédéral Nello Celio chargé des Finances d’importantes vagues de licenciements. Il parlait de la suppression de dizaines de milliers de postes de travail. On se disait « Chiche ! qu’ils osent et des grèves éclateront partout ! ». Or les processus de rationalisation et restructuration détruisirent quelque 350 000 emplois sans susciter de réactions majeures. Alors que nous fantasmions usines occupées, piquets de grève et drapeaux rouges, nous dûmes assister, marris et médusés, au renvoi dans leurs pays d’origine de cohortes entières de travailleurs immigrés, éléments les plus combatifs de la classe ouvrière. Confrontés aux licenciements et au chômage, les travailleurs plièrent l’échine et se tinrent cois. Les cadences augmentèrent, la pause de neuf heures sur les chantiers ou dans les ateliers ne dépassa plus les quinze minutes syndicalement conquises. Magnanime, le pouvoir soucieux de préserver le consensus et la paix sociale en conjurant les révoltes sauvages créa l’assurance chômage obligatoire en guise de garde-fou, puis les caisses de pension généralisées. Christoph Blocher entre en politique au moment où la Suisse entre en crise économique et sociale et où la gauche est sur la défensive. Il saura exploiter à fond cette situation génératrice d’inquiétudes, d’incertitudes et d’insécurité quoique la région zurichoise et la Suisse orientale, berceau de son mouvement, aient été moins touchées que le reste du pays.

La crise identitaire amorcée à la fin des années 1980 va constituer le vrai terreau du blochérisme. L’arrivée au pouvoir en Union Soviétique de Mikhaïl Gorbatchev, sa politique de glasnost et de perestroïka, desserrent l’étreinte de la guerre froide. En Suisse, la pression anticommuniste se relâche. En 1989, trois événements signalent que l’on se trouve à un tournant : le scandale des fiches quand il apparaît que la police fédérale a systématiquement et impunément violé la sphère privée de plusieurs centaines de milliers de citoyens pendant des décennies, la célébration ressentie comme incongrue par une large partie de la population du cinquantième anniversaire de la mobilisation générale de 1939 et, en fin d’année, l’impensable succès d’estime (36% de oui) d’une initiative antimilitariste demandant la suppression pure et simple de l’armée, bastion du politiquement correct, de l’ »esprit suisse » bien compris. La même année, la chute du Mur de Berlin et l’émancipation des satellites soviétiques en Europe centrale privent l’idéologie dominante d’un de ses points forts en vidant le concept de neutralité de son contenu. La neutralité ne peut se définir que face à des dangers extérieurs, à un monde hostile, divisé et menaçant, quel sens a-t-elle dans un continent unifié ? Le 6 décembre 1992, le refus d’adhérer à l’Espace Economique Européen exprime la confusion et la perplexité d’un peuple peu habitué à être bousculé dans des certitudes qui passent pour ancestrales tant elles ont été idéalisées. Suite à ce vote, Christoph Blocher, tonitruant avocat du refus et de l’isolationnisme, prend son envol politique. Dès lors, élection après élection, il engrange les succès.

Un nouveau choc survient quelques années plus tard, lorsque le Congrès juif mondial soutenu par l’administration Clinton met la Suisse face à ses responsabilités pendant la Seconde Guerre mondiale et déclenche le scandale des fonds en déshérence qui prend de court les élites politiques et économiques du pays. Politiciens, banquiers et diplomates donnent des mois durant le spectacle désolant (et traumatisant pour beaucoup) de dirigeants incapables d’esquisser une ligne de conduite commune avant de capituler en signant un accord qui ne sera selon toute probabilité jamais appliqué faute de bénéficiaires qualifiés. Initiée sur une affaire d’argent, conclue à coups de centaines de millions, cette affaire porte un coup fatal à la bonne conscience suisse et surtout prouve, bien que personne ne le crie sur les toits, que la Confédération n’est qu’un pion parmi d’autres dans le jeu des puissants. Donc que son indépendance est aussi factice que sa neutralité inutile. La voie est ainsi largement ouverte à ce que par antiphrase on appelle le repli identitaire, alors que justement cette identité a volé en éclats, que plus personne n’est capable de la définir et que la première tâche, urgentissime, à réaliser serait d’en renouveler le contenu, d’en redessiner les contours, de proposer en somme un pacte fédéral inédit et réformateur capable de souder les éléments épars du puzzle helvétique pour lui donner une chance d’aborder dans de bonnes conditions les échéances du XXIe siècle. Malheureusement le peuple suisse est trop conservateur, trop imbu de la haute idée qu’il a de lui-même, trop habitué au confort de ses rentes de situation pour prêter l’oreille à des idées novatrices. Il préfère remâcher amèrement ses prétendues victoires passées en écoutant les sirènes blochériennes qui jouent à fond l’air de « Il n’y en a point comme nous » en prônant avec une démagogie soutenue le Sonderfall accouplé à l’Alleingang.

(1) Pour les données biographiques sur Christoph Blocher, je m’appuie sur deux ouvrages: Blocher. Aufstieg und Mission eines Schweizer Politikers und Unternehmers de Christoph Schilling (Zurich, 1994, 184 p.) et Blocher. Ein unschweizerisches Phänomen de Fredy Gsteiger (Bâle, 2002, 367 p.). .

(2) Schilling, op. cit., pp.15-16

(3) Im Vordergrund stand für mich der Kampf gegen den Sozialismus, schliesslich bin ich ein Achtundsechsiger von der anderen Seite », Gsteiger, op. cit. p.350

(4) « La cause du peuple » mouvement maoïste français soutenu par Jean-Paul Sartre. « Servire il popolo », organisation marxiste-léniniste italienne dont le dirigeant est aujourd’hui un ponte berlusconien.

 

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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Un commentaire pour Autour du film « L’EXPERIENCE BLOCHER » de Jean-Stéphane Bron (3)

  1. Bruno11 dit :

    L’ha ribloggato su Le news di PONTEROSSOe ha commentato:
    Ajoutez votre grain de sel personnel… (facultatif)

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