Le génie suisse de la dépendance

Demandez à un Suisse de définir son pays en quelques mots, il vous parlera à coup sûr en se redressant fièrement d’indépendance et de neutralité. C’est dire la charge provocatrice du titre du dernier livre de Joëlle Kuntz : La Suisse ou le génie de la dépendance (Ed. Zoé, Genève, 172 p.). Non contente de l’affirmer en titre, elle le prouve dans une belle démonstration longuement développée en s’appuyant sur les arcanes de la diplomatie confédérale. Partant du malaise qui plombe la vie pays depuis une quinzaine d’années, elle affirme que pour le comprendre « un autre regard historique est nécessaire, qui déplace légèrement l’angle de vue ». Pas journaliste pour rien, elle connaît bien les questions d’angle, aussi veut-elle « là où était célébrée la seule victoire de l’indépendance, voir dans quels nouveaux liens le pays s’engageait avec ses voisins. Privilégier l’histoire des astreintes, des attaches, des obligations, plutôt que toujours l’histoire des séparations et des ruptures comme si elles avaient seules accouché de la Suisse ».

Né du refus populaire d’entrer dans l’Espace Economique Européen (1992), puis quelques années plus tard de l’affaire des fonds juifs en déshérence déclenchée par l’administration Clinton et vécue comme une attaque directe contre la place financière helvétique, le malaise est prolongé aujourd’hui par l’offensive victorieuse contre le secret bancaire. Cela fait beaucoup en peu de temps. Cela finit par désorienter les braves gens et favoriser le blochérisme. En décrivant comment, au fil des siècles, une habile diplomatie le plus souvent bilatérale a permis d’assurer à la Suisse sa place dans le monde – 132ème pays par la surface, mais dixième place financière du globe – Joëlle Kuntz nous force à la modestie et nous contraint à relativiser les problèmes. Qui se souvient face à l’afflux de réfugiés des énormes problèmes créés par l’afflux de huguenots chassés de France par la révocation de l’Edit de Nantes. Ou des menaces d’interventions militaires de nos voisins pour déloger les réfugiés libéraux au XIXe siècle.

Sur la Suisse moderne, l’argumentation de l’auteur tient parfaitement la route. Pour l’ancien régime en revanche, je ne suis pas convaincu par l’importance donnée à l’appartenance de la Suisse au Saint-Empire romain germanique. Cette appartenance avait certes son poids symbolique mais restait très formelle suite à diverses prises de distance militaires ou diplomatiques. Question dépendance (dans le sens propre de manque de souveraineté) ce qui compte jusqu’à la Révolution française c’est la paix perpétuelle imposée (pas négociée !) par la France au lendemain du désastre de Marignan. Ce Traité de paix perpétuelle signé à Fribourg le 29 novembre 1516 ne laissait aux Suisses selon Chateaubriand «que le stérile honneur de verser leur sang pour la France sur les champs de bataille de l’Europe ». Et, poursuit Alexandre Daguet à qui j’ai emprunté le mot de Chateaubriand, « cette dépendance de la Suisse à l’endroit de la France ne commencera cependant à proprement parler que cinq ans plus tard, où la paix perpétuelle se convertit en alliance offensive et défensive de douze cantons et de leurs alliés avec François Ier, à la diète de Lucerne, le 5 mai 1521 (…) La libre et glorieuse terre des Winkelried et des Nicolas de Flüe semblera souvent s’être transformée en une colonie et une pépinière de soldats de la France. » (Daguet, Hist. Confédération suisse, 1879, p. 420).

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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