Faire l’histoire de l’histoire

François Hartog est un historien historicisant aux analyses séduisantes. Dès les premières pages, son dernier livre Croire en l’histoire (Flammarion, 310 p.), me cloue à ma chaise :

« Ce qui lui a porté [à l’historien] le coup le plus rude a été le progressif basculement de nos rapports au temps, du futur vers le présent : la fermeture du futur et cette montée d’un présent omniprésent, que j’ai nommé présentisme. (…) Or l’histoire, celle du concept moderne d’histoire, était structurellement futuriste. Puisqu’elle était une manière de désigner l’articulation des deux catégories du passé et du futur, le nom moderne de leur toujours énigmatique rapport. Elle était concept d’action et impliquait la prévision. Dans nos sociétés, la montée de la mémoire, au cours des années 1980, a été un indice fort de ces déplacements. A Clio a succédé sa mère, Mnêmosunê : Mémoire, la mère des Muses. La « vague mémorielle » a peu à peu envahi, recouvert le territoire de l’histoire. » (p.30-31)

Mnémosyne, mère de Clio

Hartog parle des historiens qui effectivement privés d’un futur devenu une méprisable « illusion » ont dû s’engager dans moult voies de traverses, mais que dire du désarroi des militants politiques ? Il me renvoie directement à mon expérience : après avoir, pendant des années, consacré mes jours et mes nuits à la possibilité d’une révolution, je me suis, avec le reflux, retrouvé nu sur une grève « au milieu d’un champ d’écueils » pour reprendre les mots de Valéry. Puis, sans même le rechercher consciemment, fort de ma culture politique et historique, je me suis bricolé pour survivre une spécialité journalistique alors inédite en Suisse romande, la mise en perspective du présent par le recours au passé.

Créée dans L’Hebdo au milieu des années 80, une petite chronique intitulée Le passé du présent (1500 signes ornés d’une photo timbre-poste) ne laissa pas le lecteur indifférent. Quand il fut question de lancer Le Nouveau Quotidien, Jacques Pilet m’offrit une pleine page baptisée Mémoire vive dans l’édition dominicale, ramenée à un tiers de page quand le NQ du dimanche disparut. Lorsque le NQ disparut à son tour pour donner naissance au Temps, la place de l’histoire était acquise : j’eus droit dès les débuts à une page hebdomadaire. Par la suite, ma chronique se déplaça au Matin Dimanche. Mis à la porte pour cause de rénovation du journal en mai 2010, j’ai pris ma retraite, mais je vois avec plaisir que le concept inventé il y a près de 30 ans est toujours prisé. Dans Le Temps, Joëlle Kuntz tient ses lecteurs en haleine le samedi en racontant Il était une fois et la RTS a enfin décidé d’exploiter ses fabuleuses archives en permettant à Pierre Bavaud de réaliser à la radio et à la télé un Passé Présent au temps trop chichement compté.

Cet usage journalistique de l’histoire doit beaucoup au développement des instruments de recherche. Si j’ai pu à l’époque assurer sans difficulté ma chronique c’est parce que Lausanne où je résidais disposait d’une superbe bibliothèque universitaire en libre accès où je pouvais, une fois le sujet repéré, butiner de précieuses informations en feuilletant les bouquins concernant l’événement recherché. Ainsi lorsqu’en avril 1986, les médias du monde entier rapportèrent le bombardement de Tripoli ordonné par Ronald Reagan, m’étant souvenu avoir lu quelque part que les Tripolitains avaient déjà eu maille à partir avec les Américains, je me précipitai à la bibliothèque où il me fallut tout de même quelques heures pour glaner de quoi nourrir ma chronique. Aujourd’hui un simple clic sur Tripoli me livre l’essentiel. Nous avons le passé, tout le passé, de partout, à portée de quelques clics. Mais cela ne nous avance en rien pour esquisser une ligne de conduite pour le futur…

D’ailleurs qui peut se vanter de dire le futur ? Dans son très beau livre, François Hartog passe en revue avec l’aide des historiens du passé mais aussi, beaucoup, en s’appuyant sur nombre d’écrivains charnières de Balzac à Sebald les réponses apportées à cette question. Et le vide actuel : « Au cours des trente ou quarante dernières années, le changement le plus notable a été ce recul du futur (…) On a parlé de crise du futur, de sa fermeture, alors que, simultanément, le présent tendait à occuper toute la place. Cette transformation de nos rapports au temps est venue dessiner une configuration inédite, que j’ai proposé de nommer le présentisme. Comme si le présent, celui du capitalisme financier, de la révolution de l’information, de la globalisation, mais aussi de la crise actuelle absorbait en lui les catégories (devenues plus ou moins obsolètes) du passé et du futur. Comme si, devenu à lui-même son propre horizon, il se muait en un présent perpétuel. »

Le malaise vient aussi du bouleversement de nos repères : « Nous découvrons, de façon de plus en plus accélérée et de plus en plus précise, que le futur, non seulement s’étend de plus en plus loin devant nous, mais que ce que nous faisons ou ne faisons pas aujourd’hui a des incidences sur ce futur si lointain qu’il ne représente rien à l’échelle d’une vie humaine. Dans l’autre sens, vers l’amont, nous avons appris que le passé venait de loin, de plus en plus loin (l’époque de l’apparition des premiers hominidés n’a cessé de reculer).

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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Un commentaire pour Faire l’histoire de l’histoire

  1. Bruno11 dit :

    Una riflessione fondamentale, e oggi necessaria per poter affrontare anche una nuova tematica, rispetto alla lettura del passato: quella dei criteri ( parametri ) con i quali leggiamo il passato DENTRO il presente. Se può sembrare una banalità dire che il presente ( individuale, collettivo ) non esisterebbe senza il suo passato a monte, non è invece così evidente capire ( e mettere a fuoco ) il fatto che qualsiasi passato, per come lo interpretiamo, passa attraverso il filtro dei codici interpretativi che il nostro passato ci ha trasmesso. Ragione per cui esiste spesso un decalage tra il presente vissuto e l’ interpretazione che ne diamo, applicando criteri generati e costruiti in un passato le cui strutture più non esistono. La cosiddetta « sparizione del futuro » è in realtà il risultato della accelerazione dei cambiamenti negli ultimi cent’anni: il futuro non « esiste » solo nella misura in cui non è più possibile rappresentarselo utilizzando i criteri del passato che sottintendevano una « continuità » nella storia delle culture, che è invece stata « spezzata » dai mutamenti globali cui stiamo assistendo. Appare illusorio oggi fare qualsiasi previsione sul futuro, senza rimettere in discussione i criteri interpretativi che abbiamo finora applicato al passato.
    Non conosco Hertog e il suo « Croire en l’histoire » , ma da quanto scrive Gérard mi pare di capire che egli si appoggia anche su alcune opere letterarie di scrittori che hanno anticipato quanto stiamo vivendo. Questo possibile apporto della letteratura, indicato anche da altri ( per l’area italiana posso citare il lavoro di Enzo Paci e, più recentemente, le opere letterarie ed i saggi di Antonio Tabucchi ), credo potrebbe essere utile per individuare in modo più esplicito gli strumenti necessari per poter costruire una nuova lettura dei criteri della storiografia.

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