Suisse et Siebenbürgen deux pays jumeaux sur les marges occidentales et orientales de l’Allemagne

A force de parcourir le sud de la Transylvanie, une région défrichée et bonifiée il y a plus de huit siècles par des colons allemands appelés par un roi de Hongrie, j’ai fini par me laisser séduire par les ressemblances de ces Siebenbürgen avec la Suisse. Racontant ces découvertes au rédacteur en chef de Revista 22, un hebdomadaire politique et culturel créé au lendemain de la chute de Ceauşescu, il se dit que cela pourrait intéresser ses lecteurs et me demanda d’en faire un article qu’il publie dans le numéro de cette semaine. Voici l’original en français :

Journaliste et historien suisse romand, j’ai toujours pensé qu’il y avait une certaine parenté entre la Suisse et les Siebenbürgen avant même de connaître les mystères de la Transylvanie. Mais comme souvent c’est après un choc qu’une vérité s’impose à la conscience. Ma prise de conscience survint au cours d’une promenade dans les rues basses de Sibiu quand entré dans la Biserica Azilului flanquée de l’Azilul de bătrâni je découvris, sidéré, que mentionnés dès 1292 ils n’avaient jamais cessé de fonctionner. Dans un même mouvement j’appris que la présence saxonne dans la région était attestée depuis 1243 alors que l’alliance fondatrice de la Suisse par les paysans d’Uri, Schwyz et Unterwald date de 1291 ! Or nous autres Helvètes nous nous glorifions volontiers de l’ancienneté de nos institutions. Cela m’incita à en savoir plus. Un nouveau choc m’attendait quand je sus que la région où je me suis installé – un village de Marginimea Sibiului – au pied des Carpates s’appelle Unterwald pour les Saxons. Faire tant de kilomètres pour passer d’un Unterwald à l’autre, n’est-ce pas cocasse ?

Mes découvertes s’enchaînèrent. A commencer par la colonisation germanique voulue en plein 12e siècle par un roi hongrois désireux de faire défricher et cultiver le plateau transylvain pour mieux se protéger des invasions venues de l’Orient en contrôlant les cols des Carpates. Arrivent ainsi des paysans germaniques attirés par des avantages politiques et économiques : privilèges spéciaux, franchises, liberté de s’organiser, jouissance de la terre. L’église de Rome aide aussi les colons : des moines cisterciens venus de Bourgogne fondent près de Sibiu, à l’entrée des gorges de l’Olt, la superbe abbaye de Cârţa (1202). A la même époque, mais à 100 km de là, de remuants chevaliers teutoniques fondent Braşov au pied de deux passages stratégiques donnant accès à la mer Noire. Or dans les Alpes centrales et helvétiques, dès 1200, on fait la même chose : des paysans libres défrichent les vallées du Gothard, du Simplon et d’autres passages alpins. Cette effervescence témoigne de la vigoureuse reprise économique qui donna alors un nouveau souffle l’Europe.

 

Au moyen âge, Suisses et Saxons se donnèrent chacun de leur côté des institutions stables et républicaines, en marge du système féodal. Les villages ou communautés de paysans sont sujets des villes elles-mêmes gouvernées par des familles patriciennes. Ce sont elles qui structurent politiquement et juridiquement les Şapte Scaune qu’en Suisse nous avons appelés cantons. Jusqu’à Bonaparte, la Suisse s’appelait Confédération des Treize Cantons. Dans un esprit typiquement médiéval, ces juridictions ont même un rang protocolaire : Sighişoara, Sebeş, Cincu font écho, dans l’ordre à Uri, Schwyz et Unterwald.

Organisés en corporations (Zünfte) les marchands et artisans dominent l’économie et dictent les relations extérieures. La politique locale se fait dans les conseils (Rat) et au niveau du pays dans les diètes (Tag) sous le signe de la démocratie. Une visite attentive de la Biserica Neagra de Braşov permet de lire ces traits démocratiques dans son ordonnancement. Suisses et Saxons ont des patriciens mais pas de nobles. Mais la Transylvanie est plus complexe que la Suisse dont les ethnies sont clairement compartimentées dans quatre territoires aux frontières immuables depuis l’époque de Charlemagne. Ici, les Saxons une fois réglées les affaires internes des Siebenbürgen, siégeaient aussi dans la diète transylvaine (Landtag) aux côtés des représentants des nobles hongrois (Erdély) et des Secui. L’Ardeal roumain n’ayant pas d’existence politique. Pour un Suisse cette interpénétration, cette imbrication des habitants d’une Transylvanie pluriethnique n’est pas chose facile à se représenter.

Au début du 17e siècle la révolution qui secoue le catholicisme romain (Réformation) et donne naissance au protestantisme part d’Allemagne et de Suisse (Luther, Zwingli, Calvin). Quelques mois après que la diète transylvaine a reconnu la suzeraineté du sultan (1542), l’humaniste Johannes Honterus de Braşov convainc les Saxons de quitter le pape en faveur de Luther, ce qu’ils font avec une belle unanimité. De leur côté Magyars et Secui se divisent. Certains restent romano-catholiques, d’autres calvinistes, d’autres encore unitariens. Il y a un prince transylvain, Bocskai István, sur le mur des Réformés à Genève. Les villes suisses soutiennent les protestants transylvains en offrant des bourses à leurs étudiants. Mais – c’est une des grandes différences entre les deux pays – grâce à un édit de tolérance du prince Sigismond, la Transylvanie contrairement à la Suisse, à l’Allemagne et à la France ne connaîtra jamais de guerres de religions. Pour avoir une idée de l’importance de l’implantation religieuse dans la Transylvanie à la fin du Moyen Age et du drame que la Réformation a représenté pour l’évêque catholique romain d’Alba Julia, il faut savoir qu’en ne tenant compte que du pays saxon ce sont environ 1500 églises fortifiées qui sont devenues des églises « évangéliques ». Le plus souvent d’origine romane comme à Cârţa ou à Sebeş, elles ont été fortifiées après la grande invasion tartare de 1241 et enrichies ensuite par des apports gothiques ou baroque, nombre d’autels ou d’orgue datant du XVIIIe siècle. Ces églises, aujourd’hui abandonnées pour la plupart en raison de l’exode massif des Saxons, représentent un capital architectural et religieux colossal pour la Roumanie, mais il est hélas en voie de destruction.

Ce qui me fascine dans la ressemblance entre la Suisse et les Siebenbürgen est que ces deux pays n’ont jamais été allemands à proprement parler. Les Allemagnes, celles qui du nord au sud et d’est en ouest ont été concernée historiquement par la construction de l’Allemagne d’Angela Merkel ont été flanquées au pied des montagnes par la Suisse, l’Autriche (sauf la parenthèse nazie) et la Transylvanie. Germanité occidentale et germanité orientale. Cela commence à Genève et s’interrompt à Braşov. Arrivant à Sibiu, ville autrefois germanophone parlant maintenant le roumain, j’ai été frappé par une lourdeur architecturale typiquement germanique qui rappelle beaucoup Lausanne, ville francophone colonisée jadis par le canton de Berne.

Ces parallèles valent bien sûr ce que l’on veut bien leur prêter. Placée au cœur de l’Europe occidentale, sur l’axe Méditerranée – mer du Nord, la Suisse profita miraculeusement de la prospérité de cette minuscule péninsule eurasiatique. Jugez plutôt : Berne, la capitale suisse, fondée comme Sibiu en 1191, ne fut envahie qu’une seule fois dans sa riche histoire, par les troupes de Bonaparte en mars 1798. Au cœur de l’Europe centrale, la Transylvanie n’eut pas cette chance, c’est le moins que l’on puisse dire.

Jusqu’à Napoléon, les deux pays traversèrent néanmoins les siècles d’un même pas. Avec leurs caractéristiques propres : si la Transylvanie a toujours été une mosaïque de peuples et de religions, la Suisse fut allemande jusqu’à Napoléon, francophones et italophones n’obtenant la citoyenneté qu’en 1815. C’est après que les routes divergèrent. Le formidable éveil des nationalismes dressa les uns contre les autres des populations (Magyars, Saxons, Roumains) qui jusqu’alors avaient vécu vaille que vaille en bonne intelligence dans un territoire qu’ils se partageaient sans trop se marcher sur les pieds. Il fallut les folies nationalistes et guerrières du 20e siècle pour provoquer le départ d’une grande partie des Magyars et de la quasi-totalité de ses Allemands. Ces passions empêchant aujourd’hui encore le recours au fédéralisme pour tenter d’atténuer les problèmes de coexistence entre Roumains et Hongrois.

Cherchant leur voie vers la modernité, la Suisse postrévolutionnaire, après un demi-siècle de tâtonnements et d’hésitation, se paya en 1847, une guerre civile sur fond politique et religieux qui donna libre champ aux vainqueurs, les radicaux progressistes protestants et citadins. Ces derniers, nationalistes comme tout le monde à l’époque, eurent l’habileté de ne pas humilier les vaincus, ruraux, catholiques et conservateurs. Pour ce faire ils inventèrent des ancêtres communs mythiques ni paysans ni citadins, ni catholiques ni protestants, ne parlant pas l’allemand ou le français, encore moins l’italien. C’est ainsi qu’à l’école j’appris que mes ancêtres n’étaient autres que les lacustres. Des gens couverts de peaux de bêtes, vivant dans des cahutes construites sur pilotis au bord des lacs. Cela tombait bien : si la Suisse est connue pour ses montagnes, elle compte aussi 1400 lacs. Il est peut-être dommage qu’il n’y ait pas eu de lacustres en Transylvanie.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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