Enterrer 2013, année Camus, par la lecture des « Carnets » de l’écrivain

Ne prêtant guère attention à la commercialisation mémorielle de tel événement ou anniversaire, ce n’est qu’à la toute fin de l’année Camus célébrant le centenaire de sa naissance que je me suis laissé séduire par un coffret de trois livres de poche contenant ses « Carnets » (1935 – 1959)(Folio, Gallimard, 2013). Je les ai lus avec plaisir, retrouvant au fil des pages les matériaux préparatoires de la plupart des livres qui il y a bien longtemps nourrirent mon adolescence. A part L’Étranger et La Peste que j’ai lus et relus avec mes élèves, je dois avouer que le reste de l’œuvre de Camus est resté dans l’armoire des souvenirs de jeunesse. Très tôt, chevauchant mon siècle et ses modes, je me suis senti de profondes affinités avec Sartre dont la capacité de philosopher (malgré l’ombre sinistre de Heidegger qu’il faisait semblant de ne pas voir) ne souffrait pas de concurrents. Sartre régnait, sûr de lui, sans craindre les contradictions. Camus, en artiste, faisait du lecteur le juge de ses doutes, mais se rongeait les sangs faute d’être capable de prendre position sur la guerre d’Algérie. Il me semblait à l’époque que ces hésitations étaient avant tout d’origine affective, liées à son enfance, à sa condition d’orphelin, à ses liens très forts avec sa « maman ».

A lire aujourd’hui ces notes qui couvrent l’essentiel de sa vie active – un quart de siècle, il est mort si jeune – je découvre un Camus assez différent, ancré dans son Algérie natale (« mon pays », « mon peuple », « ma terre ») en gommant complètement la réalité de la conquête militaire et réagissant donc en colon contesté. Et puis, dès sa jeunesse, une obsession permanente, récurrente, de la mort que la fameuse scène de l’éblouissement dans L’Étranger est loin de rendre dans toute sa plénitude. De même bien sûr que sa propre mort en voiture contre un platane à moins de 47 ans.

Des doutes, mais aussi un grand désarroi comme en témoigne cette note écrite au printemps 1959, quelques mois avant sa mort. Il avait reçu le Nobel un an et demi plus tôt :

« J’ai voulu vivre pendant des années selon la morale de tous. Je me suis forcé à vivre comme tout le monde, à ressembler à tout le monde. J’ai dit ce qu’il fallait pour réunir, même quand je me sentais séparé. Et au bout de tout cela ce fut la catastrophe. Maintenant j’erre parmi des débris, je suis sans loi, écartelé, seul et acceptant de l’être, résigné à ma singularité et à mes infirmités. Et je dois reconstruire une vérité – après avoir vécu toute ma vie dans une sorte de mensonge. » (Carnets, III, 301)

 

 

 

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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