Inaugurer 2014, année russe et rude, en lisant le « Limonov » d’E. Carrère »

Bucarest, début janvier 2014. Depuis des jours et des jours, même ciel bas, blanchâtre, ouateux. Fort heureusement la ville plongée dans un état semi-comateux ne dégage que peu de pollution : il est encore possible de faire quelques pas sans suffoquer comme cela m’est arrivé parfois. Temps idéal pour la lecture. J’avale au pas de charge l’essai d’un plaisantin (Gabriel Zucman, La richesse cachée des nations, enquête sur les paradis fiscaux, Ed. Seuil, 115 p) qui explique que les larmes des banquiers suisses et des journalistes leurs affidés sur les pertes subies en raison d’un certain recul du secret bancaire ne sont que larmes de crocodiles. En réalité leurs gains ont augmenté de manière exponentielle car la gêne des petits clients n’empêche pas les gros de faire marcher à une allure soutenue la machine à blanchir les fraudes fiscales. Zucman me convainc d’autant plus facilement que le gouverneur de la Banque nationale de Roumanie vient de prévenir le gouvernement  que les caisses sont vides, mais que 45 milliards d’euros ont fui le pays pour cause d’évasion fiscale. Et je me précise in petto : en Suisse. Pauvre parmi les pauvres la Roumanie produit tout de même assez pour qu’écrémée par des armées d’aigrefins joufflus et ventrus elle fournisse encore 45 milliards à l’exportation clandestine de capitaux.

Pour Zucman qui se soucie plus de la riche France que de la pauvre Roumanie, de tels procédés sont intolérables. Comment lui donner tort ? Où il se ridiculise, c’est quand pontifiant comme se doit de l’être un professeur à la London School of Economics, il prétend résoudre le problème de l’évasion fiscale dans les grands Etats européens en frappant non pas les coupables mais les méchants banquiers qui acceptent d’abriter le fruit de cette évasion. Selon Zucman, il suffirait d’imposer une sorte de blocus à la Suisse en taxant à 30% ses importations pour récupérer les fonds perdus. Que voilà une idée géniale ! Plutôt que résoudre leurs problèmes à l’interne en se donnant les moyens de lever l’impôt par une réforme en profondeur de la gestion de leurs finances, Hollande, Merkel et compagnie devraient étrangler les Suisses d’un seul coup d’un seul. Et après ? Rien. Que le Suisse qui se sent menacé par une stratégie fiscaliste aussi redoutable lève le petit doigt.

J’avais par bonheur autre chose à me mettre sous l’œil. Au moment où des bombes forcément tchétchènes explosent à Volgograd, au moment où la Russie poutinienne revient à la une des journaux avec la libération inattendue de Khodorkovski, il m’a paru judicieux de m’emparer du Limonov d’Emmanuel Carrère récemment publié en Folio et ramené de mon dernier passage en Suisse. J’avais il y a quelques décennies commencé à lire un bouquin de Limonov Le poète russe préfère les grands nègres (Ramsay, 1980) qui m’était vite tombé des mains. Les aventures américaines d’un Russe déjanté jouant à l’excentrique façon Henry Miller à Clichy n’avaient rien de passionnant. Ayant vu le Limonov de Carrère en livre de poche, je me souvins qu’un copain m’en avait dit le plus grand bien. Je l’embarquai. C’est une biographie où le biographe se met en scène et parle à la première personne peut-être pour compenser ce qu’en jargon de journaliste on appelle un manque de biscuit. En effet : Carrère n’a passé que quelque heures quotidiennes pendant deux semaines aux côtés de son héros national-bolchevique. Pour le reste (un grand reste, le bouquin fait 500 pages !), il a glané des infos ici ou là et décortiqué ses fort nombreux écrits. Du travail d’enquête. Mais Carrère parlant d’un Russe vivant en Russie a un avantage immense sur tous ses collègues. Il est lui-même descendant de Russes blancs et sa mère n’est pas n’importe qui. Hélène Carrère d’Encausse est une des gloires parisiennes des études russes. Comme de surcroît il est doté d’une plume alerte, plaisante, voire décapante, cela donne de la belle ouvrage. L’histoire qu’il raconte – les gesticulations d’un écrivaillon qui se rêve chef révolutionnaire – sur fond d’effondrement de l’Union soviétique, de concurrence Gorbatchev-Eltsine, d’émergence des oligarques Berezovsky, Khodorkovski et autres, de prise de pouvoir par Poutine, bref de vingt années de folie furieuse est génialement racontée. Et lire ce brillant rappel de l’histoire russe récente quand on sent que de nouveaux dérapages s’annoncent fait oublier les brumes bucarestoises les plus denses et persistantes.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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4 commentaires pour Inaugurer 2014, année russe et rude, en lisant le « Limonov » d’E. Carrère »

  1. Dominique dit :

    Limonov est effectivement un très grand livre, même si Carrère s’est beaucoup inspiré des ouvrages de Limonov.
    Le véritable Edouard Limonov est encore plus incroyable que cela, comme je le raconte sur ce site, avec beaucoup d’informations inédites :
    http://www.tout-sur-limonov.fr/

    • Votre site est intéressant. Que Carrère s’inspire des textes de Limonov est évident. N’empêche: je préfère Carrère racontant les 20 dernières années de la Russie aux gesticulations ridicules de Limonov. GD

  2. Bruno11 dit :

    L’ha ribloggato su Le news di PONTEROSSOe ha commentato:
    Uno sguardo acuto sui misteri della Russia attuale

  3. Florani dit :

    Oui effectivement comment dans un pays « pauvre » écrémer 45 milliards … que dire de la Russie et de l’Ukraine où certains oligarques se précipitent pour acheter appartements à Londres et New York ou des clubs de Football sans compter le reste et après certains s’étonnent qu’à Kiev des jeunes et des moins jeunes , oui de moins jeunes , tiennent la rue dans l’espérance d’un monde meilleur .
    Apparemment les oligarques actuels n’ont même pas le désir de construire un avenir meilleur à leurs concitoyens , simplement de la prédation .
    … de 20 années de folie … et de nouveaux dérapages qui s’annoncent .

    Permettez-moi de vous convier à lire « La fin de l’homme rouge ‘ de Svetlana Alexievitch sur le quotidien …

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