L’UE s’est assez plantée en Ukraine pour tenter de rectifier le cap

Andrei Pleşu qui fut ministre roumain des Affaires étrangères à la fin des années 1990 raconte dans un de ses derniers livres (Din vorbă-n vorbă, Humanitas, Bucarest, 2013) que cette fonction lui a permis de découvrir une preuve supplémentaire de l’existence de Dieu. L’inculture des hommes politiques est telle, dit-il, que si Dieu n’existait pas notre monde ne résisterait pas. Il donne deux exemples de cette inculture à propos du bombardement de Belgrade par l’OTAN au printemps 1999. Ayant appris qu’un de ces bombardements devait avoir lieu le jour de Pâques, le ministre roumain appelle Madeleine Albright pour lui faire remarquer que cela ne se fait pas et qu’un bombardement pascal serait mal pris en terre orthodoxe, de même que ce ne serait pas une bonne idée de bombarder une terre musulmane pendant le Ramadan. A quoi la secrétaire d’Etat [juive tchèque scolarisée en Suisse -GD] rétorqua : – « Mais combien avez-vous de catholiques ? » Pleşu surpris lui répond : – « Environ 4%. ». – « Bon, alors c’est pas un problème ! » Pleşu comprend alors que pour cette grande dame la Roumanie est un pays musulman. Toujours à la même occasion, Pleşu appelle aussi Javier Solana, physicien espagnol, puis homme politique, ministre et enfin secrétaire général de l’OTAN et lui fait part du même souci : – « Un bombardement le jour de Pâques n’est pas une bonne idée. » Et Solana de demander : ­ « Chez vous Pâques c’est à quelle heure ? ».

Andrei Pleşu est un homme très sérieux qui ne se permettrait pas de raconter des bobards. Ses anecdotes me renvoyèrent illico à ces malheureux Ukrainiens qui se font depuis trois mois écharper par les molosses de Viktor Ianoukovitch. Ce qui m’inquiète, c’est la légèreté avec laquelle les médias occidentaux présentent le conflit, comme s’il s’agissait du choc de deux parties inconciliables d’un pays. Que n’ai-je lu ces dernières semaines sur « la partie orientale russophone » ou « l’ouest pro-européen ». Voilà une différenciation qui s’il s’agissait d’un conflit franco-français reviendrait à opposer avec la même finesse le Midi latin et le nord normano-germain ! Et alors ?

Ma comparaison avec la France ne doit rien au hasard : les deux pays ont la même superficie, une histoire aussi ancienne (Ah ! l’or des scythes !) et jusqu’à il n’y a pas longtemps (avant que les gens n’émigrent en masse à la chute de l’URSS) un nombre d’habitants assez proche. La grande différence tient à ce l’Ukraine n’a jamais donné naissance à un Etat au sens où nous l’entendons. Ses habitants firent une première tentative après la première révolution russe de 1917. Cela ne marcha pas et le pays fut transformé en république soviétique. Pendant la Deuxième guerre mondiale, par haine des Russes qui les avaient affamés, les Ukrainiens se rangèrent du côté des Allemands et massacrèrent les juifs. Tout en se faisant massacrer eux aussi par les nazis en tant que sous-hommes. A la fin de la guerre, par une sorte de dérision stalinienne, l’Ukraine fut faite avec la Biélorussie cofondatrice des Nations Unies. Un comble pour un Etat qui n’avait même pas le droit de décider de la couleur de l’uniforme de ses policiers ! En août 1991, profitant de l’éclatement de l’URSS et de l’effondrement de la Russie quelques bureaucrates plus vifs que les autres proclamèrent l’indépendance. Et s’emparèrent des richesses du pays. Viktor Yanoukovitch est aujourd’hui le garant du bien-être de ces gens-là.

Du point de vue religieux (dans l’est européen la religion a un poids que l’on ne connaît plus à l’ouest, même en Italie) les Ukrainiens sont orthodoxes, mais une orthodoxie divisée, fragmentée par l’histoire. Trois courants : l’église orthodoxe officielle alignée sur le patriarcat de Moscou (30%) ; une église orthodoxe ukrainienne – patriarcat de Kiev (40%) fondée après la proclamation de l’indépendance et une église orthodoxe autocéphale (3%). Les gréco-catholiques (rite byzantin, prêtres mariés mais obéissant au pape) implantés à l’ouest dans Galicie sont quelque 4 millions. Pour prendre la mesure des traumatismes subis par les populations, à part les deux guerres mondiales, les guerres civiles qui suivirent la révolution d’Octobre et la famine provoquées par Staline en 1933, je rappellerai que la Galicie (décrite comme nationaliste ou pro-européenne par nos journaux) était autrichienne à la Première guerre mondiale, polonaise dès 1921, soviétique en 1939, allemande en 1941, puis, puis à la fin de la Deuxième guerre mondiale partagée entre l’URSS (Ukraine) et la Pologne. Rien de simple ou de rectiligne dans cette histoire-là.

Bref, si la Commission européenne en venait à se dire qu’elle devrait peut-être prendre garde au sort d’une cinquantaine de millions d’Européens dispersés sur 600000 km2, la première chose à souhaiter est qu’avant de bouger les gentils bruxellois revoient sérieusement leurs fiches et se gardent de chausser leurs grands sabots pour approcher un monde compliqué, traumatisé, pillé et miséreux. Ils se sont suffisamment plantés en Europe de l’est pour faire un effort afin de rectifier le cap.

 

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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