Ernst Jünger, écrivain à l’esprit libre en un siècle totalitaire

Quand on a passé une vie à guetter les flux éditoriaux et à se faufiler plusieurs fois par semaine dans les librairies pour humer et soupeser les nouveautés, il est difficile de ne pas s’impatienter lorsqu’un livre espéré vous fait sursauter dans une page littéraire. Et que vous savez qu’il est inaccessible. C’est ce qui m’arrive avec les œuvres d’Ernst Jünger mises en vente ces jours-ci, mais pas en Roumanie ! Pour prendre patience, et attendre un prochain passage à La Librairie de Morges, j’ai relu la nécrologie que je lui ai consacrée le 18 février 1998 dans Le Nouveau Quotidien au lendemain de la mort de l’écrivain à l’âge de 103 ans. Puis je me suis dit mon hommage pouvait encore intéresser. Le voici :

Un des grands plaisirs que procure la littérature tient à ces rencontres inopinées que ménage la lecture de quelques lignes happées au hasard d’un volume, lecture qui vous ouvre tout à coup le champ béant d’un univers insoupçonné. Pareille aventure m’est arrivée avec Ernst Jünger, le grand écrivain allemand mort hier matin dans sa petite maison de Wilflingen en Souabe. Je ne saurais préciser depuis quand le nom de cet auteur m’était connu. Le début des années 60, selon toute probabilité. Mais, à chaque coup, son abominable réputation de guerrier prussien, de chantre du nationalisme allemand, d’accoucheur littéraire du nazisme m’en détourna. Plus récemment, le numéro spécial que lui consacra le Magazine littéraire en novembre 1994 à la veille du centenaire de sa naissance ne parvint pas à retenir ma curiosité. De même, les innombrables rééditions qui accompagnèrent la célébration de cet anniversaire en mars 1995 allèrent s’empoussiérer sur les étagères réservées au rebut des services de presse de la rédaction. Il y a tant d’écrivains intéressants, pourquoi se préoccuper d’une vieille baderne teutonne, qui plus est imbibée de nazisme!

Mon erreur m’apparut dans sa vertigineuse stupidité en novembre 1996 quand, dans un moment de désœuvrement (d’égarement?), je me plongeai dans un énième service de presse échoué sur mon bureau. Il s’agissait du troisième volume de Soixante-dix s’efface (Gallimard) dans une traduction de Julien Hervier et comprenant le journal des années 1981-85. Au hasard de la page 536, je tombai sur ceci:

«Wilflingen, 2 septembre 1985 – Le homard aussi mérite qu’on lui rende hommage. Il brandissait ses pinces dentelées et me regardait d’un air méchant. Ses yeux brillaient comme des perles de jais. Pourtant je l’ai traité humainement – tué sur le coup et non plongé dans l’eau bouillante ou longuement laissé mijoter comme le font les gourmets. Il n’était ni trop petit ni trop gros, juste de la bonne taille. Amoureusement disposé sur un plat de porcelaine verte, c’était un régal pour les yeux, un vrai cardinal. Avec sa figure impeccable, je le trouve beaucoup mieux réussi que nous qui nous vantons d’être faits à l’image (Ebenbild) de Dieu. C’est un blasphème. Saint Paul parlerait même prétendument dans une épître aux Colossiens d’une «image (Ebenbild) de l’invisible»; la traduction est erronée. D’«image» (Bild) on est passé à «Imago» et enfin à «image semblable» (Ebenbild). Il me faut m’immerger en toi – nous sommes plus semblables que je ne pense et tu le sais mieux que moi. De même que pour moi tu es le bienvenu dans la marmite, je serais pour toi bienvenu, noyé au fond des mers; nous jouons ensemble une partie d’envergure. Quand un navire sombre, ta table est mise.»

Ce homard me laissa baba et dès lors il ne se passa plus une soirée que je ne butine quelques lignes jüngeriennes. Or il se trouve que pour le plus grand bonheur de ses admirateurs, l’œuvre d’Ernst Jünger est quasi infinie. On n’arrive pas à 103 ans en consacrant au moins deux heures chaque jour à l’écriture sans laisser de fortes traces éditoriales… Ainsi, en octobre dernier, alors que, sur une plage chypriote à quelques centaines de mètres des Bains d’Aphrodite, je refermais non sans quelque mélancolie le dernier volume de Soixante-dix s’efface disponible en français, une recension de la Neue Zürcher Zeitung m’apprenait que Jünger venait d’en publier un cinquième – le journal des années 1991-1995 – à l’occasion de la Foire de Francfort. A l’heure actuelle, une quarantaine d’ouvrages de Jünger sont disponibles en français et les principaux titres sont parus en livre de poche.

Une existence centenaire et activement remplie ne se résume pas en quelques phrases. Dans un passage de Sous le signe de Halley (Gallimard, 1989), Jünger esquisse les grands axes de sa vie:

«Après minuit, je fus réveillé par une vague de gratitude pour les parents, les professeurs, camarades, voisins, amis inconnus, sans l’aide desquels je n’aurais jamais atteint mon âge. Mes os blanchiraient au Sahara, pourriraient dans un entonnoir d’obus; j’aurais dépéri dans des camps ou des prisons. Qui sait qui intervint en ma faveur lorsqu’on négociait des têtes, qui falsifia ou fit disparaître des documents. On dit: «Les amis dans la peine, on les perd par centaine» mais un seul suffit; j’ai fait une bonne expérience soit pour les avaries légères soit dans les grandes catastrophes – il y avait toujours quelqu’un là. Ce ne peut pas être un hasard.»

Le premier qui fut là, c’est indiscutablement son père qui, en 1913, l’arrache à la Légion étrangère où il s’est engagé pour échapper aux bancs du lycée. Mais pour le jeune Jünger, la guerre n’est que partie remise: l’année suivante il s’engage comme fusilier volontaire et fait toute la guerre de 14-18. Il y écope 14 blessures et en garde vingt cicatrices. Il reçoit les plus hautes décorations allemandes dont la fameuse distinction de l’Ordre du Mérite attribuée à de rares individus. En 1920, il publie son premier livre, Orages d’acier, dont Gide, vingt ans plus tard, dira le plus grand bien dans son Journal. Avec Sur les falaises de marbre publié au tout début de la Seconde Guerre mondiale, Orages d’acier compte parmi les œuvres les plus célèbres de l’auteur. En 1923, Jünger quitte l’armée et reprend des études de zoologie et de philosophie. Nationaliste militant, il participe aux débats idéologiques qui accompagnent le naufrage de la République de Weimar. En 1927, il se lie aux nationaux-bolcheviks d’Ernst Niekisch, un mouvement de l’ultra-droite révolutionnaire, mais ces activités nationalistes ne l’empêchent pas de fréquenter des intellectuels de tendances très diverses, un de ses proches étant à l’époque un marxiste roumain! A partir de 1929, il prend ses distances par rapport à la politique et commence à laisser libre cours à sa curiosité. Sa conception élitaire de la société (il se proclame anarcho-conservateur) l’amène à mépriser un mouvement nazi qu’il évitera comme la peste. Après le désastre de 1945, on lui reprochera non sans raison ses textes nationalistes ou ses glorifications de la guerre et ses œuvres furent interdites par les Alliés jusqu’en 1949. Dès 1929, il commence ses innombrables voyages qui lui firent parcourir le monde entier, en d’innombrables Chasses subtiles (Bourgois, 1980), pour assouvir une passion d’entomologiste sans cesse renouvelée.

Je puise ces indications biographiques dans le N° 326 du Magazine littéraire. N’ayant pas lu les œuvres de l’écrivain publiées avant la dernière guerre mondiale, je me garderai de tout jugement personnel sur une matière aujourd’hui encore hautement explosive. Par contre, la lecture de Jardins et routes, le journal des années 1939-1940, permet de découvrir un Jünger peu belliqueux, en tout cas pas belliciste, et pas certain du tout, malgré la rapidité de l’avance des troupes allemandes, d’appartenir au camp des vainqueurs. Le journal de ces deux années où Hitler vole de victoire en victoire ne comporte justement pas le mot de «victoire». Et la chronique tenue par Jünger de l’occupation de la France par les Allemands en été 1940 compte parmi les textes les plus émouvants qu’il soit possible de lire sur la guerre et ses désastres. Dans des genres différents, il n’y a guère que Goya et Vassili Grossman qui aient atteint une telle pureté dans le dépouillement de la description. Antihitlérien, Jünger soutient la conjuration des officiers en juillet 1944. L’échec du complot marque la fin de sa carrière militaire. Jünger a alors cinquante ans. Il consacrera le demi-siècle qui lui reste à vivre à la littérature, à l’entomologie, aux voyages, à l’observation du monde et à la philosophie.

Au fil des années, sa pensée se fait plus pointue, la sagesse gagne et l’œuvre trouve sa juste dimension dans un style épuré. Quand au lendemain de son septantième anniversaire, le 30 mars 1965, il entreprend cette œuvre majeure qu’est Soixante-dix s’efface, il note: «Voici que j’ai l’âge biblique – sentiment  assez étrange pour un homme qui, dans sa jeunesse, n’avait jamais espéré voir sa trentième année. Même juste avant mon vingt-troisième anniversaire, en mars 1918, j’aurais volontiers conclu un pacte avec le diable: « – Donne-moi trente ans de vie, mais garantis, et qu’on en finisse!», le lecteur sent qu’âge biblique ou non, la vie ne fait que commencer. D’ailleurs, l’auteur, pas valétudinaire pour un sou, s’embarque aussi sec pour un voyage qui va le conduire d’Egypte en Malaisie, puis à Hongkong, au Japon, à Formose et à Ceylan. Mais les voyages peuvent aussi être artificiels: ami de Hoffmann, l’inventeur du LSD, Jünger ne craint pas de se lancer dans des expériences psychédéliques qui donneront bien sûr un livre, Approches, Drogue et Ivresse (Table Ronde, 1974). Décidément, la cuirasse du guerrier des années 20 dissoute dans la terrible histoire du siècle a fait place à la toge du sage.

L’œuvre de Jünger est l’objet ces jours-ci de nombreuses traductions et rééditions auxquelles il convient d’ajouter une biographie  :

Carnets de guerre 1914-1918par Ernst Jünger, traduit de l’allemand par Julien Hervier, Christian Bourgois Editeur, 576 p.

Ernst Jünger, dans les tempêtes du siècle, par Julien Hervier, Fayard, 540 p.

Les éditions Christian Bourgois republient Jardins et routes (Journal 1939-1940), les deux journaux parisiens (1941-1945) et La cabane dans la vigne (les années 1945-1948 en Allemagne).

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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