Suisse allemande: Une identité nationale inachevée

Dans L’Hebdo du 15 février, Jacques Pilet s’est livré à une fine analyse du « nationalisme champêtre » qui a triomphé en Suisse allemande le 9 février dernier avec l’acceptation de l’initiative blochérienne dite « contre l’immigration de masse ». Cela m’a rappelé une réflexion que je m’étais faite il y a quinze ans dans les colonnes du Temps (reprise ensuite dans mon essai La Suisse à contrepoil, Antipode, Lausanne, 2006). Stimulée par la lecture du bel ouvrage d’Anne-Marie Thiesse (La création des identités nationales, Ed. du Seuil, collection L’Univers historique, Paris, 1999, 300 p.) il me semble que cette analyse est toujours d’une actualité brûlante.

Crise d’identité. Depuis une dizaine d’années, les Suisses se cherchent. La préparation des manifestations du 700e anniversaire de la Confédération, coïncidant avec la disparition de la menace soviétique, servit de révélateur au malaise. Le vote sur l’Espace économique européen du 6 décembre 1992 en confirma la profondeur et installa le pays dans une sorte de pessimisme marqué du sceau de la fatalité. Une fois épuisées les analyses attribuant les causes de la crise à une résurgence de la division entre Suisse française et Suisse allemande, il apparut avec toujours plus de clarté (Christoph Blocher aidant) que le problème est avant tout alémanique. En quel équipage la grande majorité des citoyens de ce pays entend-elle affronter la modernité et le changement ? Le bel essai d’Anne-Marie Thiesse  consacré à l’histoire des idées dans l’Europe du XVIIIe au XXe siècle nous livre quelques clés indispensables à la compréhension de notre position actuelle.

L’originalité du livre tient à ce que l’auteur a choisi d’étudier la formation des soubassements culturels de la construction des nations en Europe. Partant d’une interrogation que beaucoup de militants de la cause européenne ne peuvent se dispenser de se poser – « Et si les Pères de l’Europe l’avaient instituée en oubliant de la construire ? » – elle analyse dans le détail le lent processus qui a mené au foisonnement des États-nations caractéristique de cette fin de millénaire.

Ce n’est qu’au milieu du XVIIIe siècle qu’apparaissent les premiers signes d’une préoccupation identitaire chez les peuples européens. Selon Anne-Marie Thiesse ce sentiment se développa par réaction contre l’omniprésence de la culture française chez les élites européennes. Les premiers à lancer le mouvement furent suisses et britanniques. « Ce ne fut pas par hasard, écrit l’auteure, si [ces deux espaces] furent les deux plus ardents foyers de la lutte contre l’impérialisme culturel français. Ils étaient terre d’asile pour les victimes de son despotisme. Les attaques contre l’absolutisme culturel et les appels à la résistance prenaient forme dans les lieux les plus avancés, à leur époque, de la démocratie politique. »

Que la Suisse de l’Ancien Régime, engoncée en des cités étriquées et mesquines, phagocytée de surcroît par des oligarchies prétentieuses autant que bornées, passe pour un lieu avancé de démocratie politique peut surprendre. Ce serait oublier que l’invraisemblable enchevêtrement des liens entre souverains, alliés et sujets dans l’espace suisse ménageait des poches indiscutables de libertés. Rousseau et Voltaire purent, à certains moments, y penser et écrire dans une paix relative, Casanova courir le guilledou sans entrave, les imprimeurs de Neuchâtel et d’Yverdon couvrir le continent de libelles incendiaires. Et le roide, le rigoriste, l’intransigeant Albert de Haller d’écrire en 1729 – à 21 ans ! – Les Alpes, poème célébrant les beautés de la montagne et l’art de vivre de ses rustiques habitants. Trente ans plus tard, Rousseau publie La Nouvelle Héloïse, roman fondateur de l’enthousiasme universel pour les Alpes. En donnant le branle à l’helvétisme, mouvement appelé à se développer par la suite dans les salons et cabinets d’étude de Zurich et Bâle, le jeune savant bernois frayait la voie à ces quêtes identitaires qui n’allaient, dès lors, jamais cesser de préoccuper les Européens de quelque nation qu’ils fussent.

Mais les Alpes de Haller, elles au moins, ne relevaient pas de l’imposture. La Jungfrau se dressait fièrement sous ses yeux. On ne saurait en dire autant de l’autre point de départ des mythes fondateurs du nationalisme européen, l’épopée attribuée à Ossian. Anne-Marie Thiesse analyse en détail la genèse de cette œuvre, les conditions de sa fabrication, le bricolage auquel se sont livrées les Highland Societies de Londres et Edimbourg pour mettre au point une machine à fabriquer un passé sur mesure digne des glorieux ancêtres celtes. Car notre New Age n’invente rien, les Celtes, leurs druides et leurs légendes étaient déjà à la mode au milieu du XVIIIe siècle !

Parti des montagnes bernoises et écossaises, le mouvement de valorisation des racines propres à chaque peuple trouve sa terre la plus fertile dans l’espace allemand. Le succès de l’épopée d’Ossian pousse ainsi les frères Grimm à rechercher les vieilles légendes germaniques et à les transcrire pour leurs contemporains. C’est un philosophe, Johann Gottfried Herder, né en Prusse orientale et formé par Kant à Königsberg, qui se fera le grand théoricien de la nation allemande. En 1769, à l’âge de 25 ans, il a l’occasion de faire un voyage en France. Les contacts qu’il prend à Paris avec quelques encyclopédistes le détournent du rationalisme et de la culture française. Peu après, il rencontre Goethe à qui il fait partager son engouement pour les Anglais et… Ossian. Il est âgé d’une trentaine d’années quand il s’installe à Weimar où il fréquente Goethe, Schiller et Wieland. Commence alors une période d’intense production philosophique où il développe notamment la thèse selon laquelle la conscience d’une nation passe par sa langue. Selon lui, chaque langue est l’expression vivante d’un peuple. En recourant au français (langue dominante à l’époque) les élites trahissent le peuple. Pour connaître les langues, il s’agit de récolter les anciennes légendes, de redonner corps à la culture populaire. Dans le sillage de Herder qui se place lui-même dans la lignée d’un Macpherson se développe un vaste mouvement de recherche des racines des divers peuples, de la Scandinavie aux Balkans et à la Russie.

Au moment où la Révolution cède le pas au Consulat, la France se joint au mouvement comme en témoignent par exemple les peintures de Girodet et de Gérard vers 1802. Dans leur recherche des origines authentiques du peuple français, les érudits vont puiser dans divers fonds. En Bretagne bien sûr, mais on va aussi assister à la fameuse bataille des Francs et des Gaulois, ces derniers personnifiant le vrai peuple soumis pendant des siècles au bon vouloir d’une aristocratie descendant en droite ligne des envahisseurs francs, donc germaniques. Un fait est certain : dès le début du XIXe siècle, la France, comme la plupart des autres nations du continent, modèle par touches successives la culture nationale dans laquelle germera quelques décennies plus tard un nationalisme très agressif.

Chère à Herder, la question linguistique va dominer le processus de formation des États-nations. La donnée de base est connue : chaque nation ne peut qu’avoir sa langue. Aussi assiste-t-on à partir de 1800 à un formidable mouvement de transcription et de codification de langues que, jusqu’alors, personne n’aurait songer à priver de leur statut de langues parlées populaires, les élites recourant au français ou au latin pour leurs échanges. Ce mouvement, étroitement lié au développement politique d’une conscience nationale, n’est pas encore achevé à l’heure actuelle : l’albanais (en 1972 !), le corse ou le romanche comptent parmi les ultimes synthèses linguistiques européennes codifiées au cours de ce dernier quart de siècle.

Ces éléments fondateurs posés, Anne-Marie Thiesse détaille l’appareil culturel mis en place pour donner de la substance à ces langues nationales. Erudits, poètes et idéologues conjuguent leurs efforts pour doter chaque nation d’épopées dignes des traditions les plus échevelées. Au Guillaume Tell de Friedrich von Schiller fait écho le Chant de la troupe d’Igor de Moussine-Pouchkine. Ces œuvres sont reprises à l’opéra au cours du XIXe siècle. Le terreau des antiquités nationales féconde aussi une littérature historicisante inaugurée par Walter Scott et servie en France par des plumes aussi habiles que celles de Balzac ou Hugo.

Le phénomène n’est pas propre aux grandes cultures, chaque nation se taille un passé à la mesure de ses ambitions, à la manière de la Roumanie redécouvrant ses ancêtres daces. Partout des chercheurs réunissent d’anciennes légendes, recueillent les mélodies populaires, façonnent des costumes nationaux plus vrais que nature. L’État n’est pas en reste qui multiplie les monuments historiques, remodèle des ruines quasi oubliées, édifie au centre des capitales de somptueux bâtiments pour accueillir académies, musées et bibliothèques définitivement qualifiées de « nationales », avant de confisquer à son profit les manifestations folkloriques ou sportives de masse.

Il ressort clairement de l’ouvrage d’Anne-Marie Thiesse que la Suisse des radicaux (1848-1914) et de leurs précurseurs du siècle des Lumières s’est immergée dans ce mouvement, quand elle ne l’a pas précédé. A la fin du XIXe, l’invention culturelle de l’État-nation suisse est achevée (Ecole polytechnique fédérale, Musée national, Archives fédérales et Bibliothèque nationale, etc.) et ses particularismes (juxtaposition de cantons, de langues et de religions) sont cités en exemple. D’où vient dans ces conditions le sentiment d’inachevé qui prévaut aujourd’hui ? Pour prolonger l’analyse de Thiesse, risquons une interrogation.

Si l’on part des théories de Herder sur le rôle de la langue dans la construction nationale, il apparaît que le nationalisme suisse n’est pas allé jusqu’au bout de son évolution en renonçant à se doter d’une langue alors qu’il s’est donné tous les autres attributs. La difficulté – elle nous saute aux yeux aujourd’hui – ne tiendrait-elle pas à la double fonction de la Suisse alémanique qui s’est vécue à la fois comme « nation » en refusant la moindre concession au pangermanisme et comme élément dominant d’une Confédération plurielle ? Culturellement, le choix du Hochdeutsch comme langue nationale répond à une triple nécessité : il s’agit, d’une part de renforcer la cohésion fédérale par rapport à des minorités parlant français, italien et romanche, ensuite de maintenir l’unité d’un espace alémanique lacéré par le Sonderbund et, enfin, de ne pas donner la primauté à l’un des pôles importants du XIXe siècle : Bâle, Zurich, Lucerne ou Berne.

L’éclatement progressif du corset social a libéré ce refoulé historique, congelé auparavant par la prédominance du parti radical, puis par la politique du hérisson face au danger extérieur au cours des guerres du XXe siècle. A partir des années 1970, la Suisse alémanique, décomplexée, s’est joyeusement mise à pratiquer sa langue. Non seulement à la maison, mais à l’école, sur le lieu de travail, à la radio et à la télévision, à l’exception – déterminante – de la presse écrite. Le décalage entre la majorité et les minorités est frappant. Ne parlons pas de la Suisse romande où les patois ont été balayés par le puissant mouvement lancé par la IIIe République française, mais prenons l’exemple du Tessin. Voilà un canton où la quasi-totalité de la population pratique quotidiennement le dialecte à la maison, au travail ou dans la rue. Or ce même dialecte est rigoureusement banni des médias, de tous les médias. Il n’apparaît à la radio ou à la télévision que dans des cases strictement réservées à cet effet, comme le patois à la radio romande. Il y a dans cette manière d’agir le respect d’une identité culturelle (appartenance à l’espace italien ou français), le respect d’une identité nationale et la sauvegarde minimum d’une culture locale. [N.-B 2014: sauf erreur, les dialectes tessinois ont un rôle politique identitaire plus marqué mais sont moins parlés par les jeunes. ]

Le cas de la Suisse alémanique est différent. Elle dispose théoriquement de tous les attributs d’une nation (majoritaire dans un espace homogène) mais se prive en catimini d’un élément essentiel, la langue. Ce manque d’un des points de référence identitaire essentiels se traduit par des hésitations, des balbutiements qui deviennent cocasses. Ainsi, le Suisse romand normalement scolarisé et désireux de suivre un débat culturel ou de regarder le principal journal télévisé (« 10 vor 10 ») choisira la chaîne germanophone DreiSat qui sous-titre les émissions suisses-alémaniques en allemand plutôt que la DRS. On ne saurait avoir une preuve plus concrète de ce que si l’allemand est une des langues officielles de la Confédération, nul ne saurait prétendre, dans la mesure où les mots ont un sens, qu’il en est une des langues nationales. Le débat ouvert depuis quelque temps sur la langue à enseigner dans les écoles romandes (Hochdeutsch ou Schwyzertütsch ?) est une autre preuve de cette étrange contradiction. Pour ne pas parler de la Constitution prochainement soumise au vote qui fait prudemment l’impasse sur le sujet.

Pour débloquer la crise identitaire que cette situation fait peser sur tout le pays, le passage obligé ne serait-il pas l’institution du dialecte comme langue nationale ? Son usage s’étant répandu, il ne reste qu’à lui donner une forme écrite pour en faire une langue à part entière. Pour une bonne équipe de linguistes, c’est l’affaire de quelques mois. Qui sera le premier à faire tomber le tabou des tabous en publiant un journal en alémanique, achevant ainsi le processus de formation de l’identité alémanique? La Neue Zürcher Zeitung, le Tages Anzeiger ou le Blick  ?

(Le Temps, 20 avril 1999)

 

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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2 commentaires pour Suisse allemande: Une identité nationale inachevée

  1. Je pourrais lire des heures sur ton blog, j’aime beaucoup !

  2. Martin dit :

    Je découvre un peu tard cet article déjà ancien. Mais comme de toute façon il s’agit de la reprise d’un article de 1999, ça n’a pas d’importance. La question traitée se situe dans la longue durée. On peut la reprendre n’importe quand.

    Je suis tout à fait d’accord avec la suggestion de faire un journal en « Dialekt ». Je suis sur que ça marcherait. Je ne comprends pas pourquoi les patrons de presse de notre beau pays, ils ne sont pas nombreux, n’y ont pas encore pensé. Il faut croire que ce ne sont pas des gens très intelligents.

    Ce serait peut-être dommage de standardiser le patois alémanique en une langue commune. On y perdrait une diversité qui a beaucoup de charme. Si je faisais ce journal, je demanderais à chaque rédacteur de rédiger dans son dialecte cantonal et peu importe si l’unité de style y perd. De toute façon les Alémaniques se comprennent entre eux, par delà les différences de dialectes. Il ne faut pas oublier que l’Alémanique descend du Mittelhochdeutsch, qui était une langue littéraire: la langue de cour du duché d’Alémanie, dont les souverains furent les Hohenstaufen. Cette langue a donc sa noblesse au moins autant si ce n’est plus que l’Allemand du nord fixé par la Bible de Luther et qui peu à peu s’est imposé par l’hégémonie de dynasties protestantes comme les Hohenzollern.

    L’Alémanique s’est maintenu dans nos contrées comme un patois, tout comme le Provençal. Il a donc perdu au passage l’élégance d’une langue de cour, littéraire. Il est devenu une langue de paysans. Mais il garde le souvenir de ses origines. Nos Conféférés d’outre-Sarine se sont attachés de plus en plus à ce patois au cours du XXe siècle, en grande partie pour se distinguer du « grosser Kanton »: l’Allemagne, redoutée, secrètement admirée, mais crainte et parfois même détestée comme au temps d’Hitler. Ainsi la Suisse allemand est un cas unique en Europe, de dialecte ou patois qui gagne du terrain de plus en plus alors qu’ailleurs ils ne font qu’en perdre. Je ne sais pas si on franchira un jour le pas de le proclamer langue à proprement parler. Mais c’est une langue. On pourrait aussi la qualifier de démotique comme en Grèce, ou il y a deux langues, la langue du peuple, la langue parlée, et la langue savante, le katharévousa, qu’on écrit dans les journaux, qui en Suisse allemande est le Schriftdeutsch dans laquelle les gens ne sont pas à l’aise.

    Pour nos patois welsches, qui contrairement au Suisse allemand ont presque complètement disparu, je ne suis pas d’accord avec vous quand vous dites que c’est l’influence de la IIIe république française. En France la IIIe république a commis un génocide culturel en éradiquant le breton, le basque et d’autres langues régionales. Mais en Suisse romande à mon avis le coupables sont surtout les pasteurs protestants. Les patois se sont maintenus beaucoup plus longtemps dans les cantons catholiques.

    Malgré tout quand on pense à tant de mots romands, et expressions idiomatiques, qui se retrouvent souvent de Besançon à Lyon, on doit bien admettre que si notre dialecte a été éradiqué, le dialecte d’Ile de France n’est pas vraiment devenu notre langue, juste un vernis. Nous parlons en français mais nous sentons dans une autre langue. Ramuz l’a bien montré: nous sommes francophones mais nous ne sommes pas de France. En fait nous appartenons à une aire linguistique spécifique (je ne sais pas comment l’appeler, les mots de franco-provençal et arpitan ne me satisfont pas), survivance lointaine du royaume de Haute Bourgogne lequel incluait le Valais (évêché de Sion), tous les cantons romands, la Franche-comté, les Savoies, le Dauphiné (Viennois) et le Lyonnais.

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