Quand Russes et Américains se mettaient d’accord pour protéger l’Ukraine

Les deux erreurs de l’Occident face à Moscou

Il y a deux cents ans exactement Alexandre Ier, tsar de toutes les Russie, suivi comme son ombre par son conseiller culturel vaudois Frédéric-César de la Harpe assiégeait Paris à la tête de ses milliers de cosaques, de ses dizaines de milliers de fantassins et bien sûr des autres forces coalisées contre le despote qui avait semé le feu et le sang pendant si longtemps à travers l’Europe. Pourquoi mettre Alexandre en tête de la vaste coalition qui vint à bout de Napoléon ? Parce ce que c’est la détermination du Russe dont la capitale fut mise à sac par les Français qui donna l’impulsion nécessaire pour amener les coalisés aux portes de Paris, puis le 31 mars 1814, entrer dans la capitale. La Harpe qui avait eu le temps de connaître la ville pendant son exil put faire visiter à son tsar tout ce que la capitale comptait comme richesses scientifiques. En fait, dans sa folie conquérante, Napoléon avait introduit la Russie dans le concert des nations. Lui avait en quelque sorte donné l’onction de grande puissance mondiale. Dès lors Moscou donna son avis sur le cours des choses : congrès de Vienne, guerre de Crimée, congrès de Berlin. En 1905, l’infamante défaite face au Japon inaugura sa descente dans les enfers révolutionnaires dont elle ressortit plus puissante que jamais. Les Américains durent en prendre acte le 4 octobre 1957 quand un petit spoutnik de 83 kg les nargua de son bipbip du haut des cieux. S’ensuivit une course poursuite homérique qui, à plusieurs reprises – au début des années 1980 notamment – faillit faire flamber la planète. Une fois l’équilibre apparemment atteint, tout – c’est-à-dire le monde communiste, son idéologie porteuse, les diverses structures étatiques, les systèmes d’échanges économiques – tout donc s’écroula d’un coup, d’un seul. Plutôt que laisser les victimes de cet effondrement faire leur deuil, l’Occident – Etats-Unis et Union européenne – s’engouffrèrent dans les multiples brèches pour pousser leur avantage au maximum. Et que je t’offre un partenariat otanesque. Et que je t’intègre dans mon système mercantile. Et que je recrute ta jeunesse pour animer mes usines et mes cultures. Aucune réflexion. Aucune évaluation des besoins. Vive le profit ! Pas question de laisser passer une telle aubaine !

Dans l’affaire l’Occident commis deux erreurs grossières dont il est aujourd’hui appelé une partie de la facture.

a) Même gouvernée par un ivrogne (Eltsine), même victime d’une crise économique et politique sans précédent, la Russie restait une grande puissance comme le prouve son rétablissement sur la scène internationale. Parce qu’elle a un poids économique, démographique, géopolitique, incomparables. Avec en plus un sentiment patriotique qui imbibe sa population à un point que nulle puissance occidentale ne saurait contester.

b) l’encerclement militaire via l’OTAN mis stupidement au point par les stratèges américains ne pouvait que, à moyen terme, appeler le retour de manivelle. Qui peut désigner aujourd’hui l’armée occidentale capable d’assumer dans les faits la protection de l’Ukraine et de ses f4rontières ? Or voici l’annonce d’un traité de non-prolifération nucléaire signé par l’Ukraine trois ans après la proclamation de son indépendance. C’est un article paru dans Le Monde du 18.11.94

EUROPE UKRAINE

Kiev ratifie le traité de non-prolifération nucléaire en échange de garanties de sécurité

Le Parlement ukrainien a finalement accepté, mercredi 16 novembre, de ratifier le traité de non-prolifération nucléaire, en échange de garanties internationales sur la sécurité du pays. Ce geste était attendu par les Occidentaux depuis la désintégration de l’URSS.

Le Parlement ukrainien a voté, mercredi 16 novembre [1994], la ratification du traité de non-prolifération nucléaire (TNP), qui entrera automatiquement en vigueur dès l’obtention officielle de garanties internationales pour la sécurité de ce pays. De telles garanties étant pratiquement acquises, les Occidentaux et la Russie ont immédiatement salué le pas franchi par les députés ukrainiens. Depuis la désintégration de l’URSS, ceux-ci refusaient obstinément de se priver du moyen de pression que donnait à leur pays son statut, même théorique, de troisième puissance nucléaire mondiale.

Ce vote, qui intervient au moment où l’Ukraine se lance dans des réformes économiques – elles aussi longtemps attendues –, peut en effet ouvrir la voie à un redémarrage du processus de désarmement nucléaire, tout en levant les conditions mises à l’octroi d’une aide financière conséquente à un pays charnière de la nouvelle Europe. Les députés de Kiev se sont engagés à ce que leur pays adhère au TNP en tant qu’Etat non nucléaire, dès la signature par les Etats-Unis, la Russie et la Grande-Bretagne d’un mémorandum garantissant sa sécurité. Or une telle cérémonie est déjà prévue le 5 ou le 6 décembre prochain à Budapest, en marge du sommet de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE). Une telle assurance a du moins été donnée au Parlement par les dirigeants ukrainiens avant le vote, acquis ensuite par 301 voix pour, 8 contre et 13 abstentions.

Une déclaration annexe

Cette majorité écrasante et inattendue s’explique par le vote d’une déclaration annexe, prévoyant les garanties que devra comporter le mémorandum international. Il s’agit d’une part de la définition des circonstances menaçant l’Ukraine qui devront justifier une réaction des puissances garantes – menaces sur son indépendance politique, son intégrité territoriale ou  » pressions économiques. D’autre part, les députés affirment que l’Ukraine, garde la propriété de ses armes nucléaires jusqu’à leur démantèlement, avec le droit de commercialiser leurs composants à des fins pacifiques (cette exigence a déjà été pratiquement acceptée par un accord ukraino-russo-américain en janvier 1994).

Malgré ces réserves, l’ambassadeur américain à Kiev, William Miller, a affirmé qu’il considérait le vote du Parlement ukrainien comme  » une adhésion entière au TNP « . Le département d’Etat s’est refusé à préciser les garanties que Washington est prêt à accorder à l’Ukraine (qui sera alors le premier pays de l’ex-bloc communiste à obtenir une forme de protection occidentale contre son seul  » ennemi  » actuellement visible, la Russie). Mais il a souligné que les Etats-Unis, étant  » très attachés à l’indépendance de l’Ukraine, à sa souveraineté et à ses frontières actuelles « , attendent, du 21 au 23 novembre, la première visite officielle dans leur pays de son nouveau président, Leonid Koutchma.

Le Foreign Office, saluant le vote de Kiev, a de son côté confirmé avoir donné deux types d’assurances à l’Ukraine :  » Celle de ne jamais utiliser contre elle ses armes nucléaires et celle de porter son cas devant le Conseil de sécurité si elle faisait l’objet d’une attaque extérieure.  » En ce qui concerne Paris, un diplomate à Moscou a pour sa part souligné que la France, n’étant pas dépositaire des instruments de ratification du TNP, elle signerait avec l’Ukraine un document bilatéral au contenu semblable à celui qui se prépare entre Londres, Washington et Moscou. La Russie enfin a salué le vote des députés ukrainiens comme  » un pas extrêmement positif « , qui aurait aussi  » une influence positive sur le déroulement des négociations russo-ukrainiennes « .

D’autres problèmes en suspens

Ces négociations russo-ukrainiennes restent en effet le point sensible de toute l’affaire,  » et le resteront encore dix ans « , selon la formule d’un diplomate occidental. L’arrivée au pouvoir à Kiev cet été d’un président mieux disposé à l’égard de Moscou n’a pas levé toutes les difficultés, même si M. Koutchma a obtenu du président russe des garanties écrites pour la sécurité de son pays en cas de ratification du TNP. Les problèmes en suspens sont ceux du partage de la flotte de la mer Noire (refusé par les amiraux russes) et ceux de la dette ukrainienne.

C’est d’ailleurs l’ampleur de celle-ci et  » l’incapacité financière de l’Ukraine à assurer l’entretien de ses armes nucléaires sans renoncer à sa souveraineté au profit d’un autre Etat nucléaire  » qui ont été mises en avant par Leonid Koutchma pour arracher le vote des députés, avant son départ pour les Etats-Unis. Il s’y rend désormais renforcé, avec l’espoir que l’Ukraine, ayant perdu sa capacité de  » faire peur « , ne perdra pas pour autant de son intérêt pour l’Occident. La nouvelle majorité républicaine au Congrès, encline à contenir l’influence russe, devrait l’encourager. (MOSCOU, de notre correspondante SHIHAB SOPHIE)

Voilà comment la Russie et les Etats-Unis s’entendaient il y a 20 ans pour assurer la sécurité et la protection des Ukrainiens. Quand je pense au moment où j’écris ces lignes que les morts « protégés » se comptent par dizaines et que 45 millions d’Ukrainiens des deux camps sont plongés dans une atroce angoisse, je me dis qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans l’affaire. Comment se fait-il qu’aujourd’hui 4 mars à 22h personne n’ait rappelé l’existence de ce traité ?

Publicités

A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
Cet article, publié dans Politique, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Quand Russes et Américains se mettaient d’accord pour protéger l’Ukraine

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s