Ioan Hudiţă, l’homme dont le « Jurnal politic » éclaire la Roumanie en guerre

Dans les conclusions de l’essai qu’il a consacré au maréchal Antonescu (Dennis Deletant, Aliatul uitat al lui Hitler (L’allié oublié d’Hitler), Humanitas, Bucuresti, 2006) l’historien britannique spécialiste depuis un demi-siècle de l’histoire roumaine s’étonne que le conducator du peuple roumain pendant les années de guerre n’ait pas suscité beaucoup d’intérêt chez les Anglo-Saxons:

« Vu l’importance de la Roumanie pour la machine de guerre d’Hitler. Le fait que les historiens anglophones aient négligé Antonescu est pour le moins énigmatique. D’aucuns pourraient être tentés d’expliquer la chose par les difficultés linguistiques, mais cette raison serait aussi valable pour le guide militaire finlandais, maréchal Carl Gustav Emil Mannerheim, sur lequel existent de nombre de livres en anglais, ou bien pourle leader hongrois pendant la guerre, Amiral Miklós Horthy. Je suggère que la peur des historiens anglophones d’aborder Antonescu a sa source en la difficulté de saisir les ambiguités et les ambivalences des actions de la Roumanie pendant la guerre qui font que la mission d’évaléuer le rôle d’Antonescu apparaît décourageante » (p.292). (Trad. GD)

Avec quelques années d’avance Deletant annonce le pamphlet de Lucian Boia dont le titre De ce este România altfel? (Pourquoi la Roumanie est-elle différente?) Humanitas, Bucarest, 2012, exprime en un superbe concentré toute la singularité roumaine. Si après un demi-siècle d’études roumaines Deletant en est encore à s’étonner des ambiguités de la classe politique roumaine, j’aurais tort, moi le néophite, de gémir sur les difficultés rencontrées pour comprendre les grands tournants du vingtième siècle roumain. Un vingtième siècle qui fut pour le pays celui de tous les bouleversements. Comme il arrive fréquemment, c’est par hasard, chez un bouquiniste bucarestois, que j’ai découvert le livre qui m’a ouvert les yeux sur les années 1930-1940. Il s’agit du Jurnal politic d’Ioan Hudiţă, historien et dirigeant national-paysan, bras droit pendant des années de Iuliu Maniu [leader très populaire avant et pendant la guerre du principal parti du pays, le Parti national-paysan] et expert en politique internationale. Ma chance a même été multipliée par le fait que le hasard me mit entre les mains le volume couvrant l’année 1938, celle où le roi Carol II suspendit le parlement élu en décembre 1937 et supprima les partis pour instaurer sa dictature personnelle dans une Europe qu’Hitler était fermement décidé de mettre à feu et à sang.

Chaque soir, dans ce monde en ébullition, Ioan Hudiţă note d’une plume que l’on devine ferme et régulière les principaux événements de la journée. La lecture de ces notes rédigées par un observateur attentif représente une porte ouverte sur un monde politique qui autrement serait inaccessible. A ce jour le Jurnal politic d’Hudiţă compte 16 volumes d’une moyenne de 500 pages chacun couvrant la période du 1er janvier 1938 au 25 avril 1946

Deux éléments caractérisent la carrière de Hudiţă : la solidité de sa formation de spécialiste en histoire diplomatique et la fermeté de son engagement politique. Hudiţă est devenu historien à Paris au lendemain de la Première Guerre mondiale, entre 1921 et 1927. Pendant six ans, il va se frotter aux grands noms de la Sorbonne, à commencer par son directeur de thèse, Charles Seignobos. Comme historien, Seignobos appartient à l’école positiviste. En disciple fidèle, Hudiţă privilégie l’étude critique des documents avant de chercher à les interpréter. Ainsi, sa thèse sur la diplomatie française en Transylvanie est-elle accompagnée par la publication de deux volumes de documents. La rédaction de son Jurnal est tout entière soutenue par ce souci : il tient à donner les faits bruts, son action et son expérience de politicien sans se laisser fourvoyer par d’autres aspects de son existence que cela soit sa vie familiale avec son épouse et ses deux filles (quand il parle d’elles c’est pour vanter leurs succès scolaires) ou son enseignement dont le lecteur n’apprend rien sauf que lorsqu’il était ministre et chef de parti il donnait avec ponctualité son cours deux matins par semaine. En plus il note au passage que tel document (décision politique, article de presse) sera adjoint au volume de l’année en cours. Au fil de ses pages quotidiennes, on constate que ses analyses politiques ne reposent pas sur des réactions émotionnelles (même pendant les moments difficiles de la guerre) mais sur une étude approfondie de sources journalistiques diverses ou de témoignages de première main.

Outre la méthode, Seignobos compte aussi pour sa rigueur morale et politique. Il est de confession protestante: en France, aujourd’hui encore, cet ancrage religieux est synonyme de rigueur morale, d’honnêteté et de modestie. Seignobos était républicain convaincu et, partisan du capitaine Dreyfus, opposé à tout antisémitisme. Sous son influence Ioan Hudiţă développa et mit en pratique toutes ces qualités. En 1938, il n’a pas de mots assez durs pour rabrouer les antisémites qui gouvernent sous la houlette de Carol II. Il n’a pas de mots assez durs (crapule, faux savants, sans vergogne…) pour critiquer l’opportunisme des hommes politiques qui changent d’allégeance comme de chemise, passant d’un parti à l’autre. Que cela soit en 1938 quand Carol II recrute des dirigeants pour son régime personnel ou en 1944 lorsque les communistes cherchent à le rallier à leur cause, il n’a qu’une réponse : «Commencez par organiser des élections démocratiques et le vainqueur gouvernera ! » Quand on sait que cette réponse peut valoir la prison, elle ne manque pas de panache. Il est par contre permis de sourire en voyant l’homme de pouvoir devenu ministre céder au népotisme le plus ordinaire en truffant, le 5 novembre 1944, son ministère de l’agriculture de parents et d’amis. Il faut reconnaître que la pression est forte :

« Mon cousin, Vasile Spiridon, a tellement de demandes qu’il n’ose presqu pas me les présenter. Comme quelqu’un qui connaît les hommes et leurs malheurs, illes comprend tous, les écoute et me transmet tous leurs besoins. Panaitescu veut que je le nomme dans le conseil de direction de la Chambre d’agriculture du département d’Ilfov. Le général Ilcuş en tant que grand propriétaire de vignes aimerait être nommé président du syndicat des viticulteurs du pays (…) Vasile me demande de trouver un poste dans la capitale pour son frère Nicuşor et sa femme Lucica et, si possible, la direction d’une école primaire pour avoir un logement… « (Vol. 12, p. 39)

Le véritable intérêt du Jurnal politic réside dans la magnifique chronique qu’il donne de temps très difficiles pour la Roumanie. Les gesticulations d’une classe politique qui se laisse entraîner dans les dérives totalitaires sévissant dans le reste de l’Europe sont certes intéressantes, mais avec le recul historique la trajectoire personnelle de Hudiţă apparaît comme encore plus intéressante. Elle prouve que même lorsqu’un pays est pris en tenaille par deux puissances agressives comme l’Allemagne nazie et l’Union soviétique ses dirigeants peuvent rester patriotes et démocrates et sauver leur honneur à condition hélas de sacrifier leur carrière. Considérée par rapport au débat lancé par le livre de Lucian Boia De ce este România altfel ? la vie de Hudiţă est exemplaire. Il ne souffre d’aucun complexe par rapport à la France ou aux autres cultures occidentales. Il échange avec ses amis français (des politiciens de droite ou du centre) sur un pied d’égalité qui va de soi: ils sont du même monde. Ses entretiens à Londres avec Churchill donnent la même impression. Envoyé par Iuliu Maniu à Paris et Londres en automne 1938 pour prendre le pouls de ces deux capitales sur le risque de guerre avec l’Allemagne, il doit rentrer précipitamment à Bucarest tant la situation est tendue.

Sans complexes par rapport à l’Occident, il est aussi sûr de lui. Parce qu’il s’est préparé, qu’il a fait des études sérieuses, que ses trois licences et son doctorat d’Etat ne sont pas du toc. Tous les jours, qu’il soit à Bucarest ou en voyage, il prend le temps de lire la presse, d’écouter la radio et d’écrire son journal. Pendant l’hiver 1944 lorsqu’il est ministre il ne change rien à sa règle de vie qui lui donne une force et une confiance qui manifestement impressionnent les gens avec qui il a affaire. En janvier et février 1945, quand la pression de l’occupant soviétique se fait plus forte, quand les communistes (G. Gheorghiu-Dej, A. Pauker, E. Bodnăras) sont pressés par Moscou de prendre le pouvoir, il reste d’un calme impressionnant, répond à toutes les sollicitations mais quel que soit son interlocuteur, il ne varie pas d’un iota : – La réforme agraire ? Elle est prête, mais on doit attendre le retour des soldats, la guerre n’est pas finie ; – Un nouveau gouvernement ? Oui, dès que le peuple aura choisi librement ses députés.

Pour mettre en place la « démocratie populaire » qu’elle réservait aux Roumains, l’URSS avait envoyé à Bucarest un redoutable proconsul, Andrei I. Vişinski, le grand organisateur des Procès de Moscou. Ce dernier commença par demander à Ana Pauker de convaincre Hudiţă de prendre la tête d’un gouvernement de large union allant des nationaux-paysans aux communistes. Elle se heurta à un mur, mais les deux entretiens Hudiţă – Pauker sont des morceaux d’anthologie. Puis Vişinski prit le relai mais se heurta au même mur. Pour finir les Soviétiques durent renoncer à obtenir l’appui des noyaux durs libéraux (Brătianu) et nationaux paysans (Maniu, Lupu, Mihalache). A ce moment-là, Ioan Hudiţă avait cinquante ans. L’attendait une brillante carrière comme ministre des Affaires étrangères ou dans la diplomatie. Sa droiture, sa rigueur morale, son patriotisme l’en empêchèrent. Plutôt la prison que collaborer à un gouvernement dont le chef serait désigné par une ambassade étrangère. Il alla en prison, dix ans, sans procès, sans jugement.

Le dixième volume du Jurnal politic est particulièrement intéressant parce que du 1er janvier au 24 août 1944, il suit pas à pas les contorsions des élites politiques contraintes par le sort des armes de choisir entre la peste hitlérienne et le choléra stalinien. Le récit qu’il donne des huit mois qui précédent le basculement du gouvernement roumain dans le camp des Alliés est tout simplement magnifique. C’est le soliloque d’un sage lucide et résolu dans l’adversité : il sait qu’à cause de la folie de son allié hitlérien la Roumanie n’a d’autres choix que de se lancer dans les bras des Soviétiques. Mais il sait aussi que la pieuvre russe va le broyer.

Ce qui n’interdit pas les espoirs les plus fous. Le jour de Nouvel-An 1944, il écrit que ses amis et lui sont d’accord pour admettre que l’année qui commence “va amener une paix générale et rétablir les régimes démocratiques dans le monde entier, y compris en Russie Soviétiqueˮ. Ce ne serait que justice, pense-t-il, pour le peuple russe qui a fait de si grands sacrifices pendant la guerre. Et il ajoute : “Sinon, si les maîtres actuels du Kremlin n’ont pas compris qu’il s’agit de mettre fin au régime actuel de tyrannie, je suis convaincu qu’ils seront forcés de le faire par leurs alliés anglo-saxons qui les ont sauvés des griffes d’Hitler.ˮ (Vol. 10, p. 49). L’adversité est souvent mère de grandes illusions ! Il ne met pas en doute la bonne foi des Anglo-Saxons, de Churchill en particulier qui le 12 octobre 1944 écrivait pourtant de Moscou : « On voit ainsi tout naturellement que la Russie soviétique possède des intérêts vitaux dans les pays riverains de la mer Noire dont l’un, la Roumanie, l’a attaquée sans l’ombre d’un motif avec 26 divisions (Churchill, La deuxième guerre mondiale, Plon, Paris, vol. 11, p.242)». Hudiţă croit aussi naïvement que dans la grande redistribution des cartes d’après-guerre, la Roumanie ne paiera pas les erreurs de Carol II, ni celles du maréchal Antonescu. Après avoir obtenu des Alliés au sortir de la guerre de 14-18 un accroissement inouï de son territoire et avoir compromis ces avantages dès 1936 en renversant ses alliances au profit de l’Allemagne hitlérienne comment la Roumanie aurait-elle pu à nouveau trouver grâce et indulgence auprès de ces Alliés ? Et cela d’autant que le plus coriace et le plus mécontent d’entre eux, la Russie soviétique, occupait déjà une partie de son territoire.

Il ne faut pas oublier qu’au début 1944, les armées roumaines combattaient encore sur le front russe aux côtés des Allemands. La dictature militaire antisémite du maréchal Ion Antonescu ne rencontre pas d’opposition armée, les discussions au sommet de l’Etat se déroulent dans une ambiance feutrée où les divers protagonistes quoiqu’opposés politiquement ne manquent pas de refaire le monde autour d’un café au Capşa ou au bar de l’hôtel Continental, en se bornant à ignorer les officiers allemands qui font de même en préférant la bière. Jamais au fil des pages de son Jurnal Hudiţă ne fait allusion à d’éventuels risques policiers encourus. Son téléphone est surveillé mais il a accès quand il le désire au premier ministre. Plus surprenant : dans ce pays balloté entre Berlin et Moscou, le dictateur Ion Antonescu, le roi Michel et le chef de l’opposition Iuliu Maniu ont un même représentant auprès des Alliés au Caire, le prince Barbu Ştirbei qui communique par radio les mêmes informations aux uns et aux autres !

Cette promiscuité entre le régime militaire et son opposition est encore rendue plus ambiguë par les jeux et manœuvres auxquels se livrent nombre de politiciens « du juste milieu » ayant trahi à un moment ou un autre les engagements de leurs partis. Deux exemples : Gheorghe Tătărescu du parti libéral et le national-paysan Mihai Ralea dont les carrières seront d’une sinuosité sans pareil. Le libéral Tătărescu commence dans les années 30 en misant sur la carte allemande par hantise du communisme. Pour les mêmes raisons, Ralea (auteur d’une thèse en Sorbonne intitulée « L’idée de révolution dans les doctrines socialistes » !), soutient à partir de décembre 1937 la dictature instaurée par le roi Carol II qui suspend le régime parlementaire et constitutionnel pour nommer un gouvernement officiellement antisémite. A ce moment-là Ioan Hudiţă et son chef Iuliu Maniu sont déjà dans une opposition résolue au roi suite au tournant imposé à la politique étrangère du pays. Alors qu’à Montreux, en juillet 1936, les ministres des affaires étrangères soviétiques (Litvinov) et roumains (Titulescu) étaient parvenus à négocier un accord de bon voisinage malgré le contentieux bessarabe, Carol II renvoie brusquement son ministre (Moscou fait de même avec Litvinov) et choisit de privilégier l’alliance allemande. Une alliance qui avec une intensité variable durera jusqu’au 23 août 1944.

Pendant toutes ces années, les nationaux-paysans, excluant tous ceux (nombreux) qui dans leurs rangs cédèrent aux sirènes pro-allemandes, ne cessèrent d’exiger des élections libres et démocratiques et le retour dans le camp allié. Pour Hudiţă, spécialiste de politique étrangère, tenu par ses amis de parti pour le futur ministre des affaires étrangères d’un hypothétique gouvernement Maniu, cet accord est la pierre d’angle de toute sa stratégie politique. Cela lui a construit une réputation de prosoviétique et explique pourquoi, sur ordre de Staline, V. Molotov, A. Vîşinski, E. Bodnăraş ou A. Pauker tenteront avec entêtement d’en faire le premier ministre de la transition après la fin de la guerre. Mais imperturbablement, Hudiţă leur répondra : «  – Retirez vos troupes, organisez des élections libres, le parti gagnant choisira le premier ministre », ouvrant ainsi par son refus la voie à Petru Groza.

Fin août 44, entre la poignée d’irréductibles démocrates et la poignée de communistes roumains aux ordres de Moscou, le vaste marais des politiciens compromis par leur soutien ou complaisance au roi Carol II, aux légionnaires de Codreanu ou au conducator Antonescu peut facilement être soumis au chantage par les Soviétiques vu leurs faiblesses envers les nazis. Les Soviétiques jouent cette carte à fond et suscitent l’apparition de petits partis dirigés par Ralea, Tătărescu et d’autres encore, des partis qui donneront un peu de chair au front populaire indispensable à Moscou pour transformer « démocratiquement » une monarchie constitutionnelle en dictature de parti unique. Pour eux, les récompenses seront nombreuses. Ils se verront couverts d’honneur et même admis à partager quelques miettes de pouvoir. Mais surtout on ne les poursuivra pas pour leur collaboration passée avec les dictatures de droite.

Le Jurnal d’ Hudiţă témoigne des grands débats suscités par la présence pesante et inquiétante de l’Armée rouge dans une Roumanie qu’elle avait de la peine à considérer comme un allié et par les exigences soviétiques (soutenues par les Anglo-Saxons) en matière d’armistice. Sans être aussi optimiste qu’au premier janvier 1944, Hudiţă se donne du courage en se forçant à croire que l’URSS ayant approuvé la Charte atlantique, les Américains ne la laisseront pas piétiner les libertés des Etats de l’Europe centrale et balkanique. Mais le cœur n’y est plus : ministre de l’agriculture dans les deux gouvernements de coalition censés, entre novembre 1944 et février 1945, ramener la démocratie, il prend conscience au cours de l’hiver de l’impasse dans laquelle se trouve le pays et de la puissance de la Russie. Sa clairvoyance reste intacte. Au matin du 6 mars 1945, quand il apprend que le jeune roi Michel a eu peur des menaces de Vîşinski et qu’au cours de la nuit il a accepté la formation d’un gouvernement dirigé par Petru Groza, la marionnette des communistes, il note avec amertume :

Comment a-t’il été possible d’en arriver avec une telle inconscience à un gouvernement détesté par toute l’opinion et qui, comme tout le monde le sait, n’a d’autre but que de préparer la bolchévisation du pays ? En me levant, en me rasant je ne pense qu’à ça. Dans tous les cas, le malheureux roi a signé, en acceptant le gouvernement Groza, sa décapitation et celle de la monarchie qui vont inévitablement suivre dès que les Soviétiques auront trouvé le moment opportun. .(Vol. 13, p. 493).

Quelle clairvoyance !

 ***

Une œuvre colossale

Retrouvé dans des boites enterrées dans le jardin de sa maison à Bucarest le Jurnal politic de Hudiţă est publié depuis 1997 par l’historien académicien Dan Berindei, son gendre. A ce jour 16 volumes sont publiés, couvrant la période du 1er janvier 1938 au 25 avril 1946. Il y en aura probablement d’autres tant Hudiţă se voulait témoin de son temps. D’ailleurs en date du 11 avril 1946 (vol. 16, p.377) il fait une allusion à son Jurnal de l’année 1926 ! Ce texte, peu connu et pratiquement introuvable, mériterait un sort meilleur. Sa valeur est telle que s’il avait été écrit dans une langue véhiculaire, il alimenterait les séminaires des étudiants en histoire et en sciences politiques et serait sans cesse cité par les cheercheurs.

Pour l’édition, Dan Berindei a réalisé un travail de titan. On peut imaginer le temps passé à la relecture et aux corrections de ces milliers de pages manuscrites, or il a aussi doté chaque volume d’un studiu introductiv, de note, et d’un précieux indice. Mais c’est encore insuffisant: il manque notamment une histoire du texte. Car, à n’en pas douter, au cours de ses longues années de retraite, Ioan Hudiţă a eu le temps de le peaufiner, voire de le remanier ici ou là. Lucian Boia qui ne l’apprécie guère y fait une brève allusion dans son Capcanele istoriei (Humanitas, 2012, p. 226). Il est avéré que parfois Hudiţă a « arrangé » certains faits pour ne pas nuire à son parti, mais les historiens ne prêtent jamais un foi totale à des documents purement subjectifs comme les correspondances ou les journaux intimes. Ils s’en inspirent pour vérifier des découvertes solidement documentées. Ils les respirent pour s’imbiber d’une atmosphère, d’une ambiance, d’un climat. Dans ce sens le Jurnal vaut toutes les études approfondies.

 

***

Une vie brisée

Né en 1896 à Bogdănești dans une famille d’instituteurs, Ioan Hudiţă a fait ses études à Fălticeni et Iaşi où il obtient en 1918 une licence en droit et une autre en géographie. L’année suivante il passe, toujours à Iaşi, une licence en histoire. Après deux ans d’enseignement au lycée de Chișinău, il obtient une bourse pour aller prépare un doctorat d’histoire diplomatique à Paris. Sujet: les relations entre la France et les Princes de Transylvanie au 17e siècle. Rentré au pays, il enseigne l’histoire diplomatique à Iaşi (dès 1928) puis Bucarest (dès 1935). Nommé professeur à l’Université de Bucarest en 1944. Inscrit en 1931 aux Parti paysan-démocrate de Nicolae Lupu,il est élu député en 1932. Régulièrement réélu, même en 1946. Après la fusion des partis de Nicolae Lupu et Iuliu Maniu, il se rapproche de ce dernier, devient son bras droit, puis secrétaire général adjoint du PNŢ. Après le coup d’Etat du 23 août 1944, il est ministre de l’agriculture dans les gouvernements Sănătescu et Rădescu du 4 novembre 1944 au 6 mars 1945. Emprisonné sans procès ni jugement du 1er septembre 1947 au 22 décembre 1955, puis de l’automne 1961 à juillet 1962. Il meurt à Bucarest en mars 1982.

 

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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