Jean-Paul Sartre à Bagdad

La photo de couverture est irrésistible : assis dans un fauteuil Jean-Paul Sartre coiffé d’un fez, louchant comme jamais, gesticulant d’un air profond, paraît si vrai dans l’artificialité du montage photographique que si l’on a eu une fois quelque sympathie pour l’illustre auteur de La Nausée, on entre dans la librairie pour humer le bouquin et l’on en ressort avec dans la poche de quoi passer quelques heures désopilantes. Papa Sartre d’Ali Bader, un écrivain irakien exilé à Bruxelles, est tout simplement un petit bijou burlesque bien tourné mais au fond attaché – sans le claironner – à rappeler que Bagdad fut naguère autre chose que le champ de ruines que l’opération humanitaire mais lourdement armée lancée par G. Bush il y a onze ans nous a laissé.

Copyright: René Saint-Paul/RDA/Getty Images

L’histoire se passe au tournant des années soixante quand le père de l’existentialisme était au faîte de sa renommée. Un écrivain sans le sou est chargé d’enquêter sur la mort mystérieuse d’une gloire de la philosophie existentialiste bagdadienne, en réalité un agité du bocal pour qui le sommet du bonheur, de l’orgasme, est d’atteindre un état nauséeux ( !) comme d’autres se projettent dans le nirvâna. Par ses rebondissements multiples, voire emberlificotés, le récit n’en finit pas de surprendre un lecteur de toute manière conquis par l’humour et la finesse de l’auteur. N’empêche, l’atmosphère des années existentialistes est si bien rendue que je voyais des visages amis mais perdus de vue de longue date (un demi-siècle !) se profiler derrière les personnages d’Ali Bader qui lui n’a pas encore quarante ans. Comment s’est-il imprégné de cette culture désormais oubliée pour en faire une parodie à ce point maîtrisée ? C’est une question que j’aimerais lui poser si d’aventure j’avais l’occasion de le rencontrer. Le fait est que  des cafés de Saint-Germain-des-Prés Papa Sartre rayonne sur des microcosmes aussi lointains que les cafés de Bagdad ou ceux de Lausanne (Barbare, Lyrique, Evêché…) Et replonge dans le souvenir de ses lointaines années de dévergondage un étudiant qui, à l’abri de libertés académiques encore vivaces, avait alors beaucoup moins à branler de ses études que de refaire le monde.

« Papa Sartre », d’Ali Bader, roman traduit de l’arabe (Irak)

par May A. Mahmoud, Seuil, 260 pages

Extraits :

Le cher défunt était un immense philosophe… Il était marié à la cousine de Sartre. C’est grâce à lui que la génération des années soixante a appris ce que signifiaient l’absurde ou la nausée. Souheil Idriss, le chef de file de l’existentialisme à l’époque lui vouait d’ailleurs une grande admiration ! De notre temps cette philosophie avait un vrai poids… Mais hélas cette génération n’est plus… Et hélas, elle était la seule à avoir lu Les Chemins de la liberté, La Nausée, L’Être et le Néant… Notre foi dans le néant était authentique ! Si vous saviez le nombre d’espions et d’agents qui nous ont combattus parce que nous avions saisi l’essence de l’être ! (p. 24)

Abdel-Rahman était par la suite rentré en Irak, non avec un titre de docteur en philosophie existentialiste – puisqu’il n’avait jamais obtenu son diplôme –, mais avec une blonde épouse française. La pratique était assez courante chez les étudiants irakiens qui émigraient sur les terres du savoir : au bout d’un ou deux ans, nombre d’entre eux renonçaient à leurs ambitions, décidant de laisser la science dans sa patrie d’élection et les diplômes au pays des diplômes, préférant ramener chez eux une belle blonde. (p. 48)

C’est peut-être en se fondant sur une idée de cet ordre que l’un des truands du quartier de Taht al-Takiya surnommé « Abbas-Woujoudyia », faisait irruption dans les cafés en brandissant un kandjar et s’exclamait : « Les existentialistes d’un côté, les nihilistes de l’autre ! Celui qui a quelque chose contre l’existentialisme sur cette Terre, qu’il le dise : je le plante tout de suite ! » (p. 196)

Publicités

A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
Cet article, publié dans Littérature, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Jean-Paul Sartre à Bagdad

  1. Johnk894 dit :

    I really like your writing style, good information, regards for putting up ededafbagdad

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s