EN MARGE Suivre Adriano Sofri dans une balade avec Machiavel

De passage en Italie, je me suis arrêté dans une petite librairie Feltrinelli d’aéroport non sans une pensée pour le fondateur de la maison, guérillero lunaire sombrement décédé en 1972, pour y glaner quelques livres légers mais si possible consistants. Mon attente ne fut pas déçue. Le premier bouquin à me faire sursauter fut une réédition augmentée d’un fort appareil critique de textes d’Enrico Filippini (L’ultimo viaggio. Nuova edizione. A cura di Alessandro Bosco. Feltrinelli, Milano, 2013, 202 p.), un écrivain avangardiste et journaliste tessinois que j’ai connu il y a une cinquantaine d’années à Lugano. Il était alors très agité à propos de la création du Gruppo 63 dont je n’ai jamais compris s’il voulait refaire à l’italienne le coup du Nouveau roman de Robbe-Grillet et consorts ou se situer (ce serait plus dans la tradition italienne) dans le sillage des écrivains du Gruppe 47. Le fait est que ce Gruppo 63 fit long feu, mais qu’un de ses fondateurs, Umberto Eco atteignit les sommets de la gloire. « Nani » Filippini renonça assez vite à la littérature pour devenir un des éditeurs-traducteurs de la maison Feltrinelli puis un brillant journaliste culturel du quotidien La Repubblica fondé par Eugenio Scalfari au milieu des années 70. Mais pour Nani l’aventure romaine ne dura guère : en 1988, le cancer qui le rongeait depuis quelques années l’emporta. Je viens de découvrir que son souvenir est cultivé au Tessin par la fondation récente d’un Prix littéraire Enrico Filippini distribué pour la seconde fois le 12 avril dernier dans le cadre des Eventi Litterari Monte Verità où des personnalités aussi augustes que Mario Botta, Frank A. Meyer, Daniel Cohn-Bendit ou Marco Solari eurent l’occasion de se presser autour de Herta Müller, Nobel de littérature 2009, qui leur adressa un petit laïus à l’occasion de l’ouverture de ces festivités culturelles placées cette année sous le signe de l’utopie.

J’achetai bien sûr la réédition de ses textes, mais entre Naples et Genève j’eus le temps de constater que cette prose ne m’attirait pas plus qu’à l’époque et qu’il valait mieux que je rende grâce à ses mânes en levant un verre de merlot en leur honneur. Avec si possible un formaggino bien mûr à côté. J’avais dans mon autre poche un bouquin dont le titre énigmatique, Machiavelli, Tupac e la Principessa, m’intriguait vivement. De son auteur, Adriano Sofri, je ne connaissais que les activités politiques et les interminables et scandaleuses vicissitudes judiciaires dont il fut victime avant d’écoper,pour des raisons politiques, d’une condamnation à 22 ans de prison ferme qu’il fit intégralement entre sa 48ème et sa 70ème année. Doué d’une virtù toute machiavellienne, il refusa toujours, lui l’innocent, de demander grâce à une justice et un système corrompus. Un livre publié de surcroît par une maison d’édition (Sellerio à Palerme) qui est avec la milanaise Adelphi ma préférée en Italie pour l’élégance et la classe de leurs livres. Le bouquin avait tout pour me plaire. Il me plut.

Au fil d’un peu plus de trois cents pages réparties en dix-huit chapitres, Sofri se livre à une longue réflexion sur le siècle – le nôtre, je suis de 1941, lui de 1942 – inspirée, guidée, dirigée par Machiavel et son œuvre. Les analyses les plus fines portent, Machiavel oblige, sur le pouvoir et ses diverses manifestations, mais plus encore, peut-être, sur la fortune, le destin – l’histoire de la Principessa, Caterina Sforza en lutte avec César Borgia, est à elle seule emblématique des affres de la première modernité.

La Principessa, Caterina Sforza / Wikipedia Commons

Évidemment on tourne beaucoup autour des péripéties hautes en couleur (et en génie artistique) de la Florence du début du Cinquecento. Mais pas seulement, loin de là. Il faut en effet une certaine habileté pour, partant de textes machiavéliens non machiavéliques consacrés à des réflexions sur la succession, retomber sur les problèmes liés au départ de Benoît XVI et au faux départ de Giorgio Napolitano. Encore que c’est assez dans la droite ligne d’un commentaire contemporain de textes portant allègrement leur demi-millénaire de vie. Où je suis resté pantois, c’est quand dans un chapitre intitulé David e i montanari svizzeri, David et les montagnards suisses, Adriano Sofri cite le Machiavel de L’art de la guerre :

Et sans doute, qui voudrait actuellement fonder une république trouverait plus de facilités chez les montagnards, là où il n’y a pas de civilisation, que chez qui est habitué à vivre en ville, là où la civilisation est corrompue. (Trad. –GD)

Voilà qui anticipe de près de trois siècles le bon sauvage de Rousseau et sa lettre sur le Valais dans La Nouvelle Héloïse. Sofri enchaîne comme il se doit sur les vertueux Walser en se référant aux recherches de Luigi Zanzi, un historien d’une originalité et d’une érudition rares que j’avais eu le bonheur d’inviter à un colloque sur la Suisse et l’Europe organisé en 1991 dans le cadre des célébrations du 700ème anniversaire de la Suisse. Avec son ami Rizzi, Zanzi a publié dans les années 1980 une somme sur la question walser (I Walser nella storia delle Alpi, Jaka Book, Milano).

Quant au David associé aux Suisses dans le titre du chapitre, je vous laisse deviner le lien, ˮhypertexteˮ devrais-je dire, qui le renvoie de Michel-Ange aux valeureux Helvètes.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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Un commentaire pour EN MARGE Suivre Adriano Sofri dans une balade avec Machiavel

  1. Cela fait un bail que je n avais pas trouve un billet de cette qualite !!!

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