Peter Sloterdijk, un philosophe ailé (classe affaires), léger et à la mode

Excursion en philosophie ces derniers par la lecture du journal de Peter Sloterdijk, un philosophe allemand très à la mode dont la notoriété tourne à la vitesse d’un Boeing au-dessus de nos tête : Los Angeles, New-York, Paris, Zurich, Frankfort, Vienne, Abu Dhabi, vacances corses ou italiennes… Il est partout, il n’est nulle part, mais il laisse un sillage large et nourri en papier. Le volume que je viens de lire n’est guère qu’un titre parmi les six autres couvrant les années 2008-2011. Heureuse éditrice, car ces livres se vendent bien si l’on se fie à leur auteur qui nous tient au courant de ses succès ! Et fâcheux philosophe, autant le dire tout de suite. Je sais, des carnets ne valent pas les traités (par acquis de conscience je m’en ferais un dès que j’aurais accès à une bibliothèque – une Sphère probablement donnée en trois volumes chez le même éditeur) mais tout de même ils permettent de prendre contact non seulement avec l’homme, mais aussi avec sa pensée. Est-ce parce que ma lecture allait de pair avec la campagne précannoise lancée par les producteurs du film sur DSK avec Depardieu, je dois admettre que cette compagnie hippopotamesque ne profita pas dans mon esprit au philosophe, guère fluet lui non plus, qui se contente, en bon Allemand encore sous le charme de la France, de ne boire que du champagne.

Instinctivement je me méfie d’un universitaire qui, recteur d’une université (Karlsruhe) se partage encore entre un enseignement à Vienne et des séminaires aux USA (à condition qu’il puisse voler en classe affaire), qui publie trois ou quatre bouquins par années, rempli quotidiennement des carnets de notes, donne des conférences à droite et à gauche, court les colloques, anime un talk-show télévisé, en arrive même à disserter sur France-Culture dans l’émission d’Elizabeth Lévy, cette punaise réactionnaire et fasciste dans le sens où les Le Pen père, fille et petite-fille le sont.

N’empêche. Sloterdijk écrit bien, son livre est intéressant et j’en ai avalé les 615 pages avec plaisir en les balafrant souvent de coups de crayons quelquefois interrogateurs, parfois désapprobateur ou irrité. Ainsi quand il enchaîne avec des trémolos dans la plume la rengaine des horreurs robespierristes de la Terreur, je me dis qu’un grand philosophe du XXIe n’a plus le droit de nous resservir cette interprétation anachronique de la Révolution française lancée il y a 50 ans (déjà !) par François Furet, un historien stalinien repenti courant après de douteuses palmes académiques (p. 373-375).

Un grand philosophe allemand du XXIe siècle me dis-je, s’il veut dialoguer avec les Toni Negri ou les Slavoj ŹiŹek devrait se détourner de ces fadaises et chercher à comprendre ce qui s’est passé en Allemagne dans les années 1490-1530 avec les guerres insurrectionnelles paysannes qui, luttant pour sauver l’homme commun, le pauvre hère (ce mot, ce n’est pas un hasard apparaît en 1534 chez Rabelais) que les bouleversements économiques de la première modernité étaient en train de broyer. Ces guerres qui nous sont encore largement méconnues générèrent la première révolution bourgeoise connue sous le nom de Réforme mais mal étudiée elle aussi dans ses aspects politiques.

Dans la même veine, les vitupérations anti rousseauistes et les éloges dithyrambiques de Voltaire font peine à lire. Il faut oser écrire : « Si l’on tient Voltaire pour relativement sincère, c’est parce que Rousseau l’avait totalement relégué dans l’ombre du point de vue de la malhonnêteté ». (p. 347) Mettons la vénération de Voltaire sur le même rayon que le champagne. Qui aujourd’hui à part quelques Finkielkraut ou Glucksmann recuits dans leurs niaiseries bêtes et méchantes serait encore susceptible d’assumer une telle approche des Lumières ? Personne, sauf ceux qui veulent les éteindre, ceux qui pensent que nous sommes plus qu’assez éclairés et qu’il ne faudrait surtout pas que les petites gens commencent à penser à autre chose qu’à leurs séries télévisées ou leurs parties de foot. Bref, vivent dans une démocratie politique et culturelle.

En réalité, mais est-ce surprenant ?, Peter Sloterdijk donne l’impression d’être un colosse invertébré, flottant (surfant ?) sur les événements et les histoires de la philosophie qu’il se raconte et nous raconte. Son livre refermé, je n’ai pu pendant des jours me défaire d’un sentiment pénible de malaise diffus que je n’arrivais pas à cerner. Il a fallu que je parle de tout autre chose avec un ami pour que, revenant au redoutable livre de W.G. Sebald (redoutable parce que l’on ne ressort pas indemne de sa lecture) De la destruction comme élément de l’histoire naturelle (Actes Sud, 2004, 155 p.) consacré à l’anéantissement des villes allemandes par les Alliés entre 1943 et 1945, je tombe sur quelques lignes éclairantes. Parlant du silence qui entoure aujourd’hui encore la destruction des villes et de leurs populations civiles, Sebald note : « En vertu d’un consensus tacite et valable au même titre pour tous, l’état réel d’anéantissement matériel et moral dans lequel était plongé le pays tout entier ne devait pas être décrit. C’est ainsi que les aspects les plus sombres de l’acte final de la destruction auquel assista l’immense majorité de la population allemande sont demeurés un secret de famille, honteux, frappé de tabou en quelque sorte, et que peut-être on n’osait pas même s’avouer en son for intérieur » (p.21). Ce tabou poursuivit Sebald (né en 1944) sa vie durant, le contraignit à s’expatrier très jeune pour faire sa vie en Angleterre et imprégna son œuvre entière. Sebald se voulait simplement écrivain du temps présent, sans prétention philosophique. Une carrière à des années-lumière de celle Sloterdijk (né en 1947) philosophe mondain et dans le vent ne craignant pas de traiter Descartes d’usurpateur. Conseiller de la direction social-démocrate il est politiquement plus correct que Heidegger ou Carl Schmitt mais ne donne pas l’air, à suivre ses faits et pensées sur quatre années, d’être tourmenté par le lourd tabou qui plombait les jours de Sebald.

Peter Sloterdijk : Les lignes et les jours. Notes 2008-2011, trad. O. Mannoni, Maren Sell-Libella, 2014, 615 pages

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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