La question ukrainienne miroir des incertitudes européennes

Tout indique que malgré la persistance de troubles dans l’est russophone du pays, l’Ukraine va peu à peu retrouver une stabilité qui lui fait défaut depuis l’automne dernier. Une fois encore le mirage de la démocratie « style XXe siècle » (c’est-à-dire l’aptitude de noyer un conflit dans une soupe électorale qui ne satisfait personne mais neutralise tout le monde) a fonctionné à merveille. Dans les coulisses, en marionnettistes expérimentés, les agents de quelques fondations spécialisées en droits de l’homme et financées par des Américains (et des Allemands ?) désireux de rentabiliser politiquement leur mécénat. Pourquoi pas ? Poutine ne récolte en fin de compte que ce qu’il a semé sans bien réfléchir (malgré le génie que lui trouvent nombre de gazettes) aux conséquences du mouvement qu’il déclenchait.

On constate une fois de plus qu’un bon flic ne fait pas nécessairement un bon politicien. A Moscou comme à Neuchâtel si vous me permettez cette comparaison osée. Par métier, il leur manque une ouverture sur le monde, un je ne sais quoi de primesautier, de spontané qui fouette l’imagination et mène aux grandes victoires. L’inspecteur Perrin se repose trop sur l’absinthe. Poutine sur ses muscles. Du point de vue russe pourtant, le coup de la Crimée ne manquait pas de rationalité. Mais il eût fallu un gentleman pour le réaliser avec panache, un vrai diplomate. Pas une barbouze formée par le KGB. On le sait, les médias l’ont répété à satiété, la Crimée fut il y a très longtemps une terre battue par les Tartares et les Turcs. Puis, pour se rapprocher de la mer Noire et des Détroits, les Russes par Cosaques interposés y prirent pied au milieu du XVIIIe siècle, l’annexèrent à l’Empire et y construisirent le port militaire de Sébastopol en 1783. A l’époque l’essentiel des côtes de la mer Noire (Roumanie et Bulgarie comprises) étaient contrôlées par les Turcs. Les tsars russifièrent et cette russification de la Crimée ne fit que prolonger une tendance à la russification de l’Ukraine déclenché en 1654 par un tsar qui arracha un traité d’amitié aux cosaques Zaporogues, les éloignant ainsi de l’alliance polonaise jusqu’alors en vigueur. Par la suite, au XIXe siècle, Moscou en arriva même à interdire aux Ukrainiens de parler leur propre langue. C’est pour célébrer les 300 ans de cette alliance que Nikita Khrouchtchev (décidément fort peu internationaliste !) fit cadeau de la Crimée à l’Ukraine en 1954. Il ne risquait pas grand-chose, l’indépendance de l’Ukraine, pourtant membre fondateur de l’ONU, étant alors plus que fictive. Au vu de cette histoire et de l’importance du port de Sébastopol auquel la Russie ne saurait renoncer par nécessité géostratégique, on peut admettre que le retour de la Crimée dans le giron russe est justifié par de bonnes raisons. Ce qui ne joue pas, c’est la méthode. Sa première erreur, après la révolution de 2004 fut de jouer la carte Ianoukovytch un délinquant pénal primaire incapable d’envisager la politique autrement que comme une source d’enrichissement personnel. Pire encore : depuis l’hiver dernier Poutine s’est montré incapable d’avancer ses pions avec une certaine logique. Cela révèle un manque de préparation, d’anticipation que pour ma part j’attribue à des difficultés intérieures. Par exemple : le courage et la détermination des jeunes femmes du groupe Pussy Riots. L’immense machine répressive russe n’arrive même plus à les faire taire et si leurs provocations font le tour du monde, elles sont évidemment des incitations à la révolte en Russie même. Et le monopartisme russe n’a pas plus de raisons d’être épargné par l’indignation générale des jeunes que le vieux bipartisme occidental. Car s’il y a une leçon à tirer des élections européennes, c’est la peur des castes politiques face au bordel institutionnel général qui menace leurs privilèges. Cette même crainte n’épargne à l’ouest aucun pays et le cabinet d’union nationale qui gouverne l’Allemagne sous ses airs de matamore ne fait que son possible pour masquer la dangereuse paupérisation des masses pensée et voulue par les mesures de dérégulation de l’emploi et des salaires introduites par Schröder.

Revenons à Poutine et à l’Ukraine. N’était sa grossièreté, le président russe avait pourtant de bons arguments à faire valoir. Car à prendre un peu de distance, on est frappé avant tout par deux faits. Le premier concerne l’OTAN. Alors que la fin de la guerre froide et l’effondrement de la puissance militaire russe suite au chaos qui saisit l’ensemble de l’ancien empire des bolchéviques, on aurait pu s’attendre à une disparition ou à tout le moins à un redimensionnement de l’OTAN. Il n’en fut rien parce que les Etats-Unis, sauf à se suicider, ne peuvent volontairement planifier une baisse de leurs budgets militaires. Le complexe militaro-industriel reste depuis Roosevelt le premier garant du bon fonctionnement de l’économie étasunienne. Or donc, l’OTAN, fer de lance de la croissance américaine, loin de disparaître en même temps que son ennemi soviétique se développa en allant même faire la guerre en Afghanistan – sans aucun succès militaire, mais cela ne fait rien, l’important est que la machine tourne en s’autodétruisant pour ouvrir la voie à de nouvelles demandes de crédits qu’elle dévorera aussi rapidement que les précédentes. Dans cette logique, alors que la communauté internationale aurait dû les neutraliser, l’OTAN s’empressa de recruter la plupart des Etats autrefois placés sous la coupe soviétique, y compris les pays baltes qui firent partie de l’URSS. Elle poursuit aujourd’hui encore cette politique provocatrice en cherchant à intégrer des Etats (Moldavie, Ukraine, Géorgie) qui participent aussi historiquement de la zone d’influence russe. Certes l’argument n’est pas déterminant : toute plaque tectonique se meut. Mais il y a plus grave : si vous regardez sur une carte la position des pays que je viens d’énumérer, vous constaterez qu’avec la Turquie (membre depuis 1952) ils occupent entièrement les rives de la mer Noire. Le fameux rêve russe d’accès aux mers chaudes symbolisé par le grand port militaire de Sébastopol en Crimée serait dès lors dangereusement remis en question, le Pentagone étant maître de bloquer à sa convenance la navigation en mer Noire. On comprend que la direction russe (plus que Poutine) ait pris les devants en préparant avec soin l’annexion réussie de la Crimée.

Le second fait marquant nous ramène lui aussi à la chute du Mur de Berlin. C’est l’inertie politique de l’Europe occidentale face au séisme inespéré et totalement imprévu de la disparition de l’Union soviétique. A l’époque, gouvernée par un John Major toujours aux abois jamais certain de conserver le pouvoir, la Grande-Bretagne connut une importante baisse de régime après les années Thatcher. En France, un Mitterrand vieillissant encaissa difficilement la profonde modification des horizons de sa jeunesse qu’il croyait éternels. L’unification de l’Allemagne (1990) commença par lui paraître incongrue avant qu’il ne se plie sagement aux nouvelles réalités au bras du puissant Helmut Kohl qui portait bien sûr des œillères l’empêchant de regarder au-delà des frontières élargies de son pays. A Bruxelles régnait Jacques Delors, peut-être le meilleur président de la commission européenne, qui conduira à la signature du traité de Maastricht (1992), avancée capitale de l’intégration européenne. Mais Delors était un économiste écartant avec prudence et crainte toute avancée politique impliquant une politique étrangère commune et la mise sur pied d’une armée européenne. Souvenez-vous, la soudaine disponibilité des pays de l’Est à participer à la grande aventure européenne ne provoqua aucun changement dans les plans de développement de la future Union européenne qui resta axée sur l’économie. On fabriqua ainsi un colosse aux pieds d’argile dépourvu d’onction démocratique, les populations n’étant jamais consultées sur les grandes décisions. Ainsi en va-t-il de l’intégration de l’Ukraine dans l’UE. Quel sens cela a-t-il d’accrocher cet énorme pays pauvre, inculte, à l’identité encore incertaine au char européen après les expériences désastreuses faites avec la Bulgarie et la Roumanie (admises en 2007) ou même la Slovénie et la Slovaquie (2004). Cette course à l’élargissement ne fait que plomber l’UE en éloignant les populations des vieilles démocraties d’un projet qu’elles ne comprennent plus. Le manque de maturité des peuples naguère communistes (à part la Pologne éduquée par Solidarnosc), se traduit aujourd’hui par une indifférence résignée. Ainsi la Slovaquie pourtant membre de l’OTAN ( !) s’est permis de battre tous les records aux élections du 25 mai avec une abstention de 87% alors que c’est Bruxelles qui à coups de milliards d’euros l’arrose pour financer la (re)construction des infrastructures de base : chemins de fer, routes et autoroutes, conduites d’eau, de gaz, d’électricité, canalisations, etc., des réalisation à l’utilité pourtant immédiatement palpable.

 

Publicités

A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
Cet article, publié dans Politique, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

3 commentaires pour La question ukrainienne miroir des incertitudes européennes

  1. Bruno11 dit :

    PERCHÊ LE PAROLE SONO PIETRE
    Le parole sono pietre, diceva qualcuno che se ne intendeva di fatti e di parole,
    Dopo il voto italiano alcune domande sembrano imporsi. Il successo del nuovo blocco storico sull’ asse Berlusconi-Renzi ci ha forse salvati dalla « deriva populista » che paventava Chollet ? Ancora: se Renzi era ed è quello che diceva Gérard , quali sono gli obiettivi veri del sistema Renzi rispetto a tutto quanto si muove dentro le varie opposizioni , quelle che pensiamo di poter interpretare con la parola « populismo » ?Vogliamo dire oggi che Renzi ci salva dal populismo ? Oppure che dobbiamo parlare di un « populismo renziano vincente » contro un « populismo grillino perdente » ? Di che cosa dobbiamo preoccuparci di più? Se l’alternativa a Renzi non è quella del M5S , quale potrebbe essere, in Italia ? E in Europa ?

    Io credo che dobbiamo porci seriamente la domanda sul COME interpretare i movimenti reali che il voto europeo ci segnala , proprio come cartina di tornasole di un malessere ( politico ed economico insieme ) diffuso in tutto il continente, da sud a nord. Basterà leggerli come risposta alle cattive politiche europee del rigore ? È impressionante il ritorno in auge del vecchio « cretinismo parlamentare » ( sotto forma di sondaggi elettorali ) di questi giorni, nelle letture dei risultati elettorali di quasi tutti i grandi media. Da destra come da sinistra, si pensa di poter interpretare il senso dei risultati elettorali semplicemente catalogandoli dentro dei concetti ( quale appunto il « populismo » ), senza contestuazzarli rispetto alle situazioni reali. Quindi senza poterli spiegare. Basta dare un nome alle cose per pensare di averle capite ? Oppure le parole che usiamo ci segnalano anche il perdurare delle nostre « credenze » obsolete che pesano come macigni ( sono pietre, appunto ) nel nostro modo di guardare al mondo ?
    L’ultimo post di Gérard sull’ Ucraina apre alla necessità di capire che cosa si è sbagliato in Europa. L’ ultima parte del suo testo è una contestazione precisa di una serie di scelte, oggi diventati evidenza alla luce delle politiche di austerità. Domando:ma la scelta unicamente « economica » nella costruzione dell’ Europa non è forse la spiegazione ( la causa ) dei risultati che oggi indichiamo come errori ? E questa scelta non era interamente implicita nel trattato di Mastricht ? Quindi , da quanto tempo queste cose potevano essere dette , con evidenza ?

    La domanda che si impone ( parlando del rapporto con l’ Ucraina ) non è forse  » ma di che cosa dovrebbe preoccuparsi l’ UE nel rapporto con l’ Ucraina, se non SOLO degli interessi economici di coloro che decidono attraverso la Commissione europea ? ».
    In altre parole , rimproverare l’ assenza di una strategia « politica » ad un Ente che non dispone di una Costituzione fondativa , e che non è stato scelto da alcun cittadino europeo, e che non ha quindi degli organi rappresentativi dei vari popoli europei che POSSANO DECIDERE LE SCELTE POLITICHE , tutto questo non è contraddittorio ?
    Non esiste, proprio su questo tema, un problema macroscopico di assenza di obiettivi politici ( e quindi di strutture per realizzarli ) proprio all’ interno del progetto europeo di cui si parla da anni ? Se i nazionalismi più forti hanno continuato a prosperare, all’ interno delle scelte dell’ UE ( vedi il ruolo di Germania e Francia finora ) non è forse perché il MERCATO UNICO ed i suoi meccanismi era l’ unico obiettivo vero del trattato di Mastricht ?
    Non è sufficientemente evidente oggi che la « Politica » in Europa è stata espropriata proprio dalle scelte « economiche » di chi ha guidato l’ UE ? Come non vedere che la Banca centrale europea è un organismo privato in mano alle principali banche europee , e che la Politica rispetto a questo strumento primario non ha voce in capitolo ?

    Sulla situazione attuale in Ucraina, e sulle prospettive immediate, bisognerà tornare. Non riesco a vedere di quale « stabilità » si possa parlare, per i prossimi tempi. Resta invece vero il fatto che, quella situazione, avrà delle ripercussioni dirette sugli sviluppi delle politiche europee e ne sarà condizionata. Quindi un futuro tutt’ altro che stabile, malgrado la fiducia ( e il bisogno ) di stabilità della popolazione ucraina.

  2. Silva Togni dit :

    Lo scorso anno una signora ucraina che faceva la badante a Trento mi ha detto, dopo alcune mie domande sulla situazione nell’Ucraina: » Si stava meglio quando si stava peggio! » Silva

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s