Un petit brin de nostalgie

Je viens de courir après mes souvenirs d’enfance dans le Val de Bagnes en Valais. Passant le long virage de L’Etiez, comme je n’étais pas au volant et pouvais regarder autre chose que la route, je suis resté ébahi par la beauté de la montagne se déployant en face de moi qui, laissant Verbier sur la gauche dans le creux de son petit plateau, pousse son arrête régulière jusqu’à Louvie, le sentier des Chamois la flanquant de l’alpage de la Chaux jusqu’au col Termin. J’en ai même senti les larmes me monter aux yeux. C’est qu’il y a des années (cinq ? six ?) que je ne suis monté là-haut. Même impression quelques kilomètres plus haut entre Lourtier et Fionnay où la vallée se resserre et que mille mètres au-dessus le randonneur arrive en vue du col Termin. Les montagnes sont si abruptes que maintenant que la vieillesse et le vertige m’ont choppé elles me donnent tremblements et picotements aux genoux par en-dessous. Vivant pourtant adossé aux Carpathes j’avais oublié ce qu’est la montagne valaisanne, sa majestueuse verticalité, la vivacité de ses reliefs et de ses couleurs.

Hôtel de Mauvoisin + BonatchiesseHôtel de Mauvoisin avec, au fond, les mayens de Bonatchiesse.

Mes pensées traditionnelles branchées sur les points de repères de ma jeune mémoire – les maisons des cousins à Champsec, sa chapelle sur le rocher, les fraisières qui n’existent plus après le Fregnoley, les mornes Morgnes depuis longtemps appondues à Lourtier par l’église de Sartoris, ma maison natale que l’on a récemment déformée en lui adjoignant un ventre rectangulaire comme un écran de télé, la Barmasse et ses torrents tonitruants, Fionnay enfin avec sa fausse cascade et ses vrais bouquetins… Tout en haut, à Mauvoisin, j’ai bu un ballon de Johannis sur la terrasse de l’hôtel en guettant les chamois d’un œil distrait concentré surtout sur le souvenir de Simonne disparue depuis si longtemps, et revoyant Francis devant ses croûtes au fromage, et Madeleine et Jean-Claude, mes amis, toujours préoccupés par l’organisation des Moments de Mauvoisin. Puis je suis descendu à Bonatchiesse pour manger une polenta maison sur la terrasse du bistrot, pas loin du pont sur la Dranse où mon grand-père, François Fellay, passa à l’eau et disparut pour toujours il y a plus cent ans, le 21 juin 1911. Il laissait, dit le journal, une veuve éplorée et deux enfants. Deux enfants ? Eh oui, le troisième, ma mère, n’allait naître qu’en novembre…

Pour regagner la plaine, on passa par les mayens de Plamproz sur la rive droite de la Dranse. Un havre de pure beauté qui n’a presque pas changé depuis cet automne d’immédiat après-guerre où, comme un grand du haut de mes cinq ans, j’avais voulu accompagner le vieil Alype pour garder les chèvres. Le lendemain déjà, désespéré, je redescendais au village pour me jeter en pleurs et tout caqueux dans les jupes de ma mère. Tempi passati…

Regagnant la plaine, j’eus brusquement l’idée d’aller voir une minuscule chapelle romane que je découvris il y a une quinzaine d’années, la chapelle Saint-Jean au-dessus du Brocard, peu avant Martigny. Maltraitée par l’histoire et ses avanies, cette chapelle  ouverte sur la plaine du Rhône a conservé dans sa simplicité et sa petitesse une pureté de forme tout à fait remarquable. Mais, en approchant, je réalisai à ma grande consternation que les fleurs ornementales étaient en plastique et le reste de la décoration d’un pur kitsch sulpicien. Une horreur. Qui sait quel crétin a pu concevoir une telle abomination esthétique !

Assis sur un muret devant cette chapelle d’un autre temps, le regard errant sur les montagnes les vignes environnantes, surplombant en contre-bas, l’étendue hétéroclite et pour le moins contrastée de l’urbanisme ( ?) martignerain je ne pus m’empêcher de me dire que la grande majorité des habitants de ce pays-là, les opposants à Franz Weber ou à la loi d’aménagement du territoire, les culs-bénits d’Ecône et du gouvernement, les sectateurs des Freysinger et autres Addor n’était pas digne d’un tel pays. Quand j’en arrivai à regretter le temps où André Luisier musclait son Nouvelliste avec les têtes brûlées de l’OAS, je me décidai à descendre au Bourg boire un dernier coup de Johannis avant de rentrer chez moi. En Transylvanie.

 

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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Un commentaire pour Un petit brin de nostalgie

  1. p. martin dit :

    « …j’en arrivai à regretter le temps où André Luisier musclait son Nouvelliste avec les têtes brûlées de l’OAS ».

    Vous n’êtes pas le seul à regretter ce temps-là.

    Nous avons une presse émasculée, imbuvable, baignant dans le social-libéralisme gnangnan et pro-européen le plus plat. Nous aurions besoin d’un grand journal de droite en Suisse, menée par un nouvel André Luisier carrément facho, talentueux et cassant la baraque. Pourquoi pas un journal de gauche dure aussi ? Il faudrait les deux. Mais on ne peut absolument plus supporter cette mélasse de la presse Tamingier (Tamédia-Ringier) et de la RTS du fils à papa gauchiste de salon Roger de Weck, où ces pauvres hères de journalistes exploités, anxieux de perdre leur maigre pitance, ne se rendent même plus compte qu’ils perdent leurs âmes en écrivent des choses dont ils ne se rendent même pas compte qu’ils ne les pensent pas

    C’est à gerber et il n’y a aucun doute qu’une des principales raisons pour lesquelles la presse n’a plus de lecteurs c’est que le public est en désaccord frontal avec cette idéologie post-68arde rance qu’on leur inflige dans des médias complètement aseptisés et vendus aux ennemis de la Suisse.

    Ah oui! On regrette André Luisier. Plus que vous ne pensez. Le Nouvelliste d’André Luisier, c’était le bon temps!

    Aujourd’hui un quotidien sur la même ligne idéologique que la sienne deviendrait rapidement le premier de Suisse romande et atteindrait un tirage de 500’000 exemplaires par jour en écrasant Le Temps, Le Matin, Arcinfo, L’Hebdo, (seuls 24Heures et la Liberté survivraient comme feuilles régionales indéracinables) tellement on en a marre de cette ligne bobo anti-Suisse. En Suisse allemande le même journal violemment populiste et réactionnaire atteindrait 1’000’000 d’exemplaires et enfoncerait non seulement le Tagi et la NZZ mais même la Weltwoche et la Basler Zeitung de Blocher qui sont beaucoup, beaucoup trop mous.

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