Ukraine : d’une « Nouvelle Russie » à l’autre

Que fait-on quand en bon aventurier on s’est hissé au faîte du pouvoir par l’intrigue, la force, le mensonge et qu’au bout de quinze ans, repu et satisfait, on s’ennuie en répandant l’ennui sur des sujets dépités, voire désespéré ? On invente des coups fourrés pour faire diversion, on fait le maître tout-puissant et sadique jouant avec les hommes comme un chat qui, à coups de pattes, fatigue la souris qu’il vient de capturer avant de l’avaler. C’est l’impression que me donne Vladimir Poutine, autocrate comblé de presque toutes les Russie, en avançant ses pions dans la sinistre guerre des nerfs et des canons qu’il mène contre l’Ukraine. Avec le triple objectif qui, au fil des jours, se dessine de plus en plus crûment :

1) piétiner les faibles libertés du voisin ukrainien n’est encore jamais parvenu à se débarrasser de la gangue soviétique qui l’étouffe depuis près d’un siècle ;

2) enthousiasmer en Russie les nationalistes de tout poil qui rêvent à la restauration mythique d’une puissance tsariste qui, il a juste deux cents ans, faisait défiler ses cosaques sur les Champs-Elysées en piétinant une France que sa glorieuse Révolution avait placé au plus haut dans le cœur de l’humanité ;

3) faire payer aux Occidentaux les succès remportés contre l’Union soviétique avorton dévoyé et monstrueux d’une généreuse utopie en les contraignant à se livrer à ces impuissantes gesticulations propres aux démocraties tant qu’elles n’ont pas réalisé que leur survie-même imposait une contre-attaque.

Le maître du Kremlin clame donc vouloir redonner vie à la « Nouvelle Russie » créée par la grande Catherine II et Grigori Potemkine, son favori, vers la fin du XVIIIe siècle. Il s’était alors agi, après conquête des immenses steppes quasi désertiques, du littoral de la mer Noire et de la mer d’Azov sur les Turcs (1774), d’exploiter les fameuses terres noires qui transformèrent l’Ukraine en grenier à blé de l’empire et, dans le même mouvement, de donner à une Russie en plein développement l’accès qui lui manquait aux mers chaudes. Deux villes, Odessa et Sébastopol, symbolisent aujourd’hui encore cette ouverture maritime arrachée au sultan. Port militaire en Crimée, Sébastopol est incontestablement russe. Gérée par un aristocrate émigré français, le duc de Richelieu, la fondation d’Odessa décidée par Catherine II en 1794 dans un territoire vierge remporta un plein succès. La ville, superbe et cosmopolite, compte aujourd’hui 1,1 million d’habitants, dont un tiers d’Ukrainiens.

Jusqu’à 1914, à une époque où la Russie ne connaissait pas comme l’Urss des divisions étatiques internes, la Nouvelle Russie recouvrit comme structure administrative les territoires méridionaux de Rostov à la Bessarabie, soit du Don au Prout. Wikipedia qui a semble-t-il été prise de court par la rapidité des événements ne donne hélas qu’une mauvaise carte de la région.

Clin d’œil suisse : Quelques colons vaudois recrutés par F.-C. de la Harpe, conseiller du tsar, en 1824 participèrent modestement dans les bouches du Dniepr à la bonification de ces immenses territoire en fondant la colonie viticole de Chaba qui prospéra jusqu’à la dernière guerre mondiale.

Revenons au grand marionnettiste russe : aura-t-il le culot de pousser ses coups de boutoir jusqu’à la dislocation de l’Ukraine ? à la reconquête de la Bessarabie (République de Moldova) annexée par Alexandre Ier avant qu’il n’envoie ses cosaques salir Paris ? Qui peut le supputer ? Contre les Tchétchènes il nous a habitués au pire. Pour ses réélections aussi. Dans la crise ukrainienne, il donne l’impression d’être imprévisible et incontrôlable dans sa volonté de troubler le jeu politique européen. Mais ne se tromperait-il pas de cible ? Comment cet homme qui se veut panslaviste eurasiatique à l’ancienne peut-il se désintéresser à un tel point de l’avancée de la Chine en Sibérie. La Russie est fière depuis près de deux siècles de s’étendre de la mer Noire à la mer du Japon. Il serait étonnant que pour gagner un peu plus de mer Noire, le président russe mette la Russie en situation de perdre le contact avec la mer du Japon.

En 1787 Grigori Potemkine ministre de la Guerre alors au faîte de la gloire et du pouvoir organisa pour sa maîtresse la belle tsarine Catherine un extraordinaire voyage en Tauride et en Crimée. Pour rehausser le panache de sa croisère triomphale sur le Dniepr, Catherine avait invité des têtes couronnées à l’accompagner, dont l’empereur d’Autriche et le roi de Pologne. Pour être sûr de ne pas rater le spectacle offert, Potemkine avait placé sur le chemin des invités des villages artificiels, décors vides destinés à tromper la galerie. Ces villages Potemkine valurent à leur concepteur une gloire éternelle. En gonflant des pectoraux fort martiaux, Vladimir Poutine chercherait-il à rééditer le subterfuge du beau Potemkine ? Qui sait.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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