La Nouvelle Russie, première cause de la guerre de Crimée

La semaine dernière, j’ai essayé de raconter brièvement l’apparition de la Nouvelle Russie fruit de la géniale combinaison des amours de la Grande Catherine et de son cher Potemkine. Des tsars relativement éclairés et de bons administrateurs (Armand duc de Richelieu (1766-1922), Mikhail Semyonovich Vorontsov (1782-1856)) donnèrent de la chair et de l’épaisseur aux conquêtes catheriniennes pendant près d’un demi-siècle. Avec un tel succès qu’ils parvinrent à semer l’inquiétude dans les milieux dirigeants de l’empire britannique. Comment ? La chose est cocasse et nous renvoie à une actualité encore plus brulante que l’affaire ukrainienne. En deux mots : à force de harceler le Turc installé depuis des siècles autour de la mer Noire et, au-delà, dans les déserts arabes, les Russes affaiblirent si sensiblement l’empire ottoman que Londres se prit à craindre son effondrement brutal avec des conséquences parfaitement imprévisibles sur le monde arabe de l’Egypte au Yémen en passant par la Syrie et l’Irak. Il s’agit en quelque sorte l’entrée de la question d’Orient dans l’histoire contemporaine. La coalition anti-Etat islamique difficilement construite lundi à Paris n’en est que le dernier avatar.

A l’époque, alors que les Russes faisaient pression sur le nord de l’Empire ottoman du Bosphore au Caucase, ce même empire était menacé au sud par la révolte de l’Egypte de Méhémet-Ali dont les armées à partir de 1831 mirent à plusieurs reprises le sultan (et Constantinople) en danger. On se retrouve ainsi dans un cas de figure assez proche de celui d’aujourd’hui avec de surcroît au centre de cet échiquier complexe, dans le rôle du conflit israélo-palestinien, la guéguerre qui nous semble surréaliste entre catholiques et orthodoxes pour l’usage des lieux saints (Jérusalem, Bethléem) placés sous protection ottomane, donc musulmane

La Grande-Bretagne, puissance dominante, engagea sa diplomatie à freiner la progression russe vers le sud de la mer Noire en direction de la Méditerranée et dans le Caucase vers le Proche Orient pour éviter un trop grand affaiblissement du sultan. Pour ce faire, Londres infesta la région d’agents provocateurs et chercha à réunir une vaste coalition antirusse. De bizarres incidents furent montés en épingle. Ainsi, à Pâque 1846, catholiques et orthodoxes en vinrent aux mains sur le parvis de l’église du Saint-Sépulcre pour savoir qui aurait l’honneur de célébrer en premier la Grand-Messe de la Résurrection. Les quarante morts restés dans la poussière disent la violence de l’affrontement. La crise était lancée et se développa par à-coups, progressant en serpentant, mais les camps étaient clairement délimités : la Russie orthodoxe était l’ennemie de tout le monde ou presque. Jugez plutôt : France, Grande-Bretagne, Empire ottoman, royaume de Piémont-Sardaigne (Italie). En retrait, l’Autriche-Hongrie était elle aussi antirusse. En fin de compte par leurs magouilles les Britanniques fomentèrent la guerre de Crimée (1853-1856).

Vaincue la Russie fut stoppée dans son élan conquérant, notamment en Roumanie qui put marcher vers son indépendance. La mer Noire fut neutralisée, la circulation de navires de guerre interdite, de même que la construction de forteresses. La Nouvelle Russie victime de l’aveuglement de tsars réactionnaires perdit son dynamisme et subit même par nationalisme panslave une politique de purification ethnique entraînant l’expulsion de centaines de milliers d’habitants non-slaves. Quoique victorieux, l’empire ottoman ne parvint pas à trouver un nouveau souffle ni à freiner son déclin. Par la suite, le sultan Abdul-Hamid imposa une politique réactionnaire justifiée par un islamisme fondamentaliste qui le conduisit à organiser les premiers grands massacres de chrétiens arméniens.

Il est assez étonnant de constater que les deux grands empires concurrents russe et ottoman attaquent le vingtième siècle dans des conditions politiques très proches : réaction religieuse, incapacité à se réformer, désintégration morale et marchent tout droit à la révolution. Si en Turquie Erdogan renoue aujourd’hui avec l’autoritarisme et un islam rigoureux, son Etat ne semble pas en souffrir. Il n’en va pas de même pour la Russie de Poutine qui gesticule autour de la mer Noire surtout par esprit de diversion pour masquer la paralysie, la paupérisation et la désorganisation internes de la Russie. Sans parler du pillage éhonté de ses richesses. Mais enfin, n’oublions pas l’immensité du pays et ses ressources. En 1853, pour riposter aux provocations franco-britanniques, le tsar aligna déjà et sans broncher une armée d’un million d’hommes.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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