Le tardif printemps roumain explose tout à coup!

Inespéré, inattendu, surprenant, fantastique ! Ce fut dimanche soir un immense soupir de soulagement, puis, deux heures après les exit-polls quand Victor Ponta le grand favori s’est avoué vaincu en félicitant à la télévision son heureux concurrent, ce fut un cri de joie et les bouchons des bouteilles de champagne sautèrent dans une allégresse euphorique. Tout le monde sentit que le moment était historique, que, ouf !, le long cauchemar du néocommunisme avait pris fin à quelques jours du 25e anniversaire de la chute de la dictature ! Néocommunisme car jusqu’à présent la mafia sécuriste qui organisa l’assassinat du couple Ceauşescu n’a jamais vraiment perdu le pouvoir. Les services secrets peuplés de sécuristes recyclés font encore la pluie et le beau temps comme l’ont prouvé tant la campagne électorale que l’organisation du scrutin. Accusé par le président sortant d’avoir été agent secret (pour surveiller notamment la suissesse Carla Ponte nommée en 1999 procureure au Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie) Victor Ponta en bon garçon nourri au biberon de la Securitate, n’a pas su démentir. Néocommunisme parce que les conditions propres au développement d’un secteur privé garanti juridiquement ne sont pas encore vraiment réunies. Néocommunisme parce que les gouvernements successifs se sont entêtés à repousser pour des besoins clientélistes toute réforme de l’Etat pour protéger une fonction publique hypertrophiée, arrogante dans l’exigence des pots-de-vin et, surtout peut-être, incroyablement paresseuse. D’où l’exil massif auquel sont condamnés les jeunes, quelle que soit leur formation. On compte actuellement environ 3,5 millions d’émigrés. La quasi-totalité des enfants de mes amis ont quitté le pays. Néocommunisme parce que l’Europe et son intégration font peur : on est si bien chez soi, sans tous ces étrangers. Par ailleurs, on observe un phénomène qui en dit long sur l’échec économique des héritiers de Ceauşescu : nombre de citadins qui n’arrivent plus à nouer les deux bouts rentrent dans leurs campagnes parce que la vie y est moins chère ! Voilà en quelques mots pourquoi le qualificatif de néocommuniste n’est pas impropre au régime que la prétendue social-démocratie roumaine maintient depuis un quart de siècle déjà. Qu’attendent les socialistes européens pour rompre tout contact avec cette racaille ?

Donc le favori a perdu. Que dis-je perdu ? Il a été écrabouillé ! Les chiffres : sur 18 millions d’électeurs, 53 % de participation au premier tour du 2 novembre. Ponta 41% des voix, Johannis, 31 %. Le 16 novembre, au second tour, Ponta obtient 45,6 % et Johannis grimpe à 54,4 %. La participation a augmenté à 64 % et Johannis engrange un million de voix de plus que son concurrent. Que voilà une fort belle onction populaire !

Comment ce renversement de situation a-t-il eu lieu. Pour l’essentiel il s’est agi d’une erreur tactique du premier ministre candidat et de la stupidité de son staff de campagne qui n’ont pas mesuré à quel point ils étaient haïs, se contentant de se complaire dans leur autoritarisme para-dictatorial. Pour comprendre, un retour en arrière est nécessaire. Il y a cinq ans, tous les sondages sortie des urnes donnèrent le social-démocrate vainqueur contre Băsescu qui se représentait pour un second mandat. A minuit, le social-démocrate qui disposait d’une légère avance s’autoproclama élu et sabra le champagne devant les caméras. Plus prudent, Băsescu lui conseilla d’attendre avant de fêter les résultats du vote important de la diaspora et alla se coucher. Au matin, il était effectivement réélu avec une petite avance de 70 000 voix glanées dans l’émigration. Les hurlements et recours sociaux-démocrates (PSD) ne servirent à rien : Băsescu resta en place pour 5 ans supplémentaires, même une tentative de coup d’Etat en été 1912 suivie d’un impeachment ne parvinrent pas à le dégommer.

Le maire de Sibiu dans ses œuvres, mariant mes jeunes amis Ioana et Cosmin.

Le maire de Sibiu dans ses œuvres, mariant mes jeunes amis Ioana et Cosmin.

Cette année le PSD se promit que les émigrés ne lui mettraient pas les bâtons dans les roues et un système extrêmement compliqué d’accès aux urnes et de filtrage dans les ambassades et consulats fut mis au point. Trop ! Le 2 novembre seules 80 000 personnes purent approcher des urnes après des heures et des heures d’attente. Des manifs éclatèrent çà et là, la police fut appelée au secours à Londres, Paris, en Italie… L’alerte était donnée ! Les électeurs frustrés se promirent de réussir à voter au deuxième tour, deux semaines plus tard. Au matin du dimanche 16 novembre, ambassade et consulats étaient déjà pris d’assaut une ou deux heures avant l’ouverture des bureaux de vote. Des masses énervées et scandalisées par ce gouvernement qui voulait les empêcher d’exercer leurs droits constitutionnels. Des gens jeunes et décidés qui semèrent rapidement l’alarme sur les réseaux sociaux, par téléphone, par skype (cette bouée de survie de jeunes exilés brutalement coupés de leurs familles). Dès le milieu de la matinée les nouvelles et les appels circulèrent avec une intensité toujours plus forte. A midi Ponta était encore en tête dans les sondages, à 14 h il avait déjà perdu du terrain, puis la dégringolade s’accéléra. Au milieu de l’après-midi, mes voisins finissaient tranquillement leur repas quand leur fils émigré à Karlsruhe les appela pour demander s’ils avaient voté. A leur réponse négative, il sauta en l’air : « Mais comment, vous n’avez pas honte ! Nous on est partis à Stuttgart, on a fait 4 heures de queue sous la pluie et le froid. Heureusement que les gens ont été gentils (sa femme est enceinte – gd) et nous ont laissé avancer un peu. Et vous, vous n’avez encore rien fait ! » Des amis m’ont raconté de même scènes à Paris, Genève, Berne. Comme si les Roumains avaient soudain réalisé que trop c’est trop, que l’humiliation s’ajoute aux humiliations. Le pays entier s’est réveillé. Des villes comme Constanţa, Iaşi, Suceava, solidement tenues par le PSD depuis des lustres ont subitement changé de camp. Comme ailleurs dans le monde, grâce à l’Internet et aux réseaux sociaux, les Indignés (Vive Stéphane Hessel !) ont par un beau dimanche d’automne subvertit la Roumanie. Jusqu’où, jusqu’à quand ? Il est difficile de le prévoir.

Mais le mouvement est lancé. Il revient au vainqueur, Klaus Johannis de se donner les moyens de lui donner l’impulsion nécessaire pour que le pays entre dans la modernité. Apparemment l’homme ne manque pas de qualités. Professeur de physique au Lycée de Sibiu, maire de la ville depuis 1’an 2000, il est parvenu à redonner à cette cité uniquement habitée par des Allemands jusqu’à la fin du XIXe siècle, un lustre centre européen qu’elle avait perdu depuis la guerre. Il est parvenu à appeler des industries, à développer son tourisme suite à l’année où elle devint avec Luxembourg capitale européenne de la culture. Mais c’est un homme seul, d’origine allemande qui plus est, dans un pays où la classe politique formée pour l’essentiel à l’époque de Ceauşescu est arriviste, opportuniste, profondément amorale et très corrompue. Il n’est inscrit que depuis février 2013 au Parti national libéral, ce qui ne lui a certainement pas été suffisant pour y créer de solides réseaux. Sa tâche au niveau national ne sera certainement pas facile même s’il ne manque pas de punch, de volonté, de ténacité. Mais cela n’est pas toujours suffisant. Ainsi à Sibiu où Johannis est plébiscité tous les 4 ans par 80% des électeurs, il se heurte aux résistances de ses adversaires politiques à propos de l’aéroport international de la ville, tout beau, tout neuf, mais sous-exploité. Si sous-exploité qu’on peut le dire au point mort : 5 vols par jour seulement pour Munich, Dortmund et Vienne. Même pas Bucarest ! Faute d’entente entre les autorités PSD du district (judeţ) de Sibiu et la mairie de la ville.

On verra. Pour le moment, à trois jours de son élections triomphale, Klaus Johannis s’est contenté de jouer au tennis lundi soir, de donner une conférence de presse le mardi afin de préciser que ses amis libéraux et lui ne projetaient pas prendre le pouvoir avant l’année prochaine, voire même 2016, car ils ne veulent pas improviser le changement. Quant au mercredi. Il est allé à midi partager la table de l’ancien roi Michel qui célébrait son 93ème anniversaire. Je crois que nombre de Roumains ont vu dans cette rencontre un signe vrai d’apaisement et, in petto, ont remercié le bon Dieu.

(Coïncidence extraordinaire, en Hongrie voisine aussi les indignés ont pris avec force la parole et, mobilisés par Internet, manifestent massivement depuis un mois contre le gouvernement de Viktor Orban, son nationalisme crasse, ses amours poutiniennes et sa corruption. Il serait roboratif pour la démocratie européenne que les deux Victor ne passent pas Noël.)

Publicités

A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
Cet article, publié dans Politique, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Le tardif printemps roumain explose tout à coup!

  1. flupke dit :

    On ne peut que lui souhaiter d’arriver a un résultat , faut-il bouder cet évènement par « désespoir » de ce monde ? Non certainement pas , puisse t’il faire lever autour de lui des bonnes volontés pour arriver a son objectif qui soit probant aux yeux des roumains ….

    « Sa tâche au niveau national ne sera certainement pas facile même s’il ne manque pas de punch, de volonté, de ténacité. Mais cela n’est pas toujours suffisant. »

    Non ce n’est pas suffisant il faut soient convaincus de la nécessité de suivre d’autres chemins .

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s