Reportage chez les Saxons de Roumanie

Dimanche 21 décembre 2014 à 12 h 30, le nouveau président roumain Klaus Iohannis, 55 ans, d’ethnie saxonne, prêtera serment et prendra officiellement la succession du président sortant Traian Băsescu. Pour marquer l’événement je reprends un petit texte écrit il y a des années lors de ma découverte des Siebenbürgen. Il faut signaler que si Klaus Iohannis, professeur de physique au lycée de Sibiu, puis maire de la ville pendant 14 ans, n’a jamais songé à quitter le pays, ses parents et sa sœur l’ont fait en 1992 et vivent aujourd’hui en Allemagne, comme des dizaines de milliers d’autres Saxons.

*

Mettons que j’aie fait un mauvais rêve, juste une de ces songeries où, entre veille et sommeil, l’esprit vagabonde aux frontières incertaines du réel. Je me serais promené en montagne, dans une de ces hautes vallées grisonnes que j’affectionne. Cela aurait pu être du côté de Safien, d’Avers ou de Hinterrhein, je n’aurais pu le préciser, mais à coup sûr en pays walser.

Une évidence soudain m’aurait frappé : les maisons somnolaient au soleil, les prés n’étaient ni fauchés ni broutés, rien ne soulevait la poussière des chemins, tout signe de vie avait disparu… Une catastrophe ! Comme si toutes les âmes de la contrée s’étaient faufilées à travers les Seelenbalggen, ces petites lucarnes que, dans les maisons walser, l’on ouvre à la mort de quelqu’un pour que l’âme du défunt puisse prendre son envol et que l’on referme avec soin pour échapper aux revenants…Mettons…

La réalité m’eût vite rattrapé à la découverte des villages allemands de Transylvanie, dans les vallons tributaires de villes dont les noms ne sonnent aujourd’hui que roumain, Brasov, Sighisoara, Sibiu, mais qui autrefois s’appelaient Kronstadt, Schässburg ou Hermannstadt. Les guerres mal éteintes de l’ancienne Yougoslavie nous ont familiarisés, dans la honte de notre impuissance et la douleur des massacres, avec l’inextricable imbrication de populations mélangées par le joyeux mais laborieux désordre médiéval. Ces fureurs guerrières nous ont fait oublier la Transylvanie (Siebenbürgen pour les Allemands, Erdély pour les Hongrois) qui par bonheur n’a quasi pas connu de violences depuis le chute des régimes communistes. Or, depuis le Moyen Age, cette région s’est singularisée par la cohabitation de populations aux coutumes, mœurs et religions très diverses. Tel village – les plus nombreux – est à dominante roumaine, tel autre à dominante hongroise ou allemande.

C’est chez ces Allemands-là que je me suis rendu en août. Par curiosité historique. Parce que, pour avoir étudié les migrations walser dans la Suisse médiévale, pour m’être ébahi face à la permanence actuelle de leur parler haut-valaisan, pour avoir été surpris par la vitalité de leur culture malgré une insertion séculaire en un milieu étranger, j’avais envie de vérifier si ailleurs les mêmes causes avaient produit les mêmes effets. Je n’ai pas été déçu !

Des ouvriers rénovent la grande place centrale pour 2007 quand la ville sera grâce à Iohannis capitale européenne de la culture.

Août 2005, des ouvriers rénovent la grande place de Sibiu en vue de 2007 quand la ville sera grâce à son maire Klaus Iohannis capitale européenne de la culture.

Comme les Walser d’Urseren, Bosco-Gurin, Davos, Macugnaga, les Saxons de Transylvanie ont migré aux environs du XIIIe siècle, alors que l’économie européenne reprenait souffle après les folles turbulences qui ensevelirent la société romaine. Ils le firent à l’appel d’un roi hongrois, qui leur assura terres, autonomie politique et privilèges judiciaires en échange de leur travail. Venus de diverses régions de l’Allemagne septentrionale et de Rhénanie, ces colons défrichèrent les forêts, bonifièrent des terres qui n’avaient jamais connu la charrue, structurèrent les collines par de solides terrasses cultivables, édifièrent en somme une économie agricole resplendissante qui leur valut une solide prospérité pendant huit cents ans. Sans jamais cesser de parler leur langue, une forme de plattdeutsch, sans jamais rompre les liens culturels qui les liaient à une patrie lointaine qu’ils ne connaissaient que par ouï dire. Quand l’heure de la Réforme sonna, ils se firent tout naturellement luthériens alors que leurs voisins hongrois choisirent pour certains de rester fidèles à Rome alors que d’autres, cédant aux sirènes genevoises, optaient pour le calvinisme, voire l’unitarisme cher à Michel Servet. Chrétiens d’Orient, les Roumains ne remirent pas en cause leur orthodoxie. Par une sage décision, les Transylvains proclamèrent en 1568 une liberté religieuse générale, car, disaient-ils, « la foi est le cadeau de Dieu ». Et probablement aussi, parce que le Turc n’était jamais très loin.

Mais s’ils s’évitèrent les drames des guerres de religion, les Saxons furent par contre emportés par les conflits du XXe siècle. Avant la Seconde Guerre mondiale, les 400 000 Allemands de Transylvanie répartis dans plus de 500 paroisses dont les églises dressent encore aujourd’hui leurs clochers élancés représentent le 10% de la population. Embrigadés volontaires ou involontaires dans les armées nazies, ils tombent en masse au front. En 1945, les rescapés n’échappent pas à la vengeance du vainqueur russe. Par milliers, ils sont déportés dans le Donbass. Ceux qui échappent à la répression, comme ceux qui sont autorisés à rentrer chez eux en 1949, se retrouvent incarcérés dans un système communiste dur qui nationalise les terres et transforme les paysans en ouvriers agricoles. Ils ne sont plus alors que 180000. Magnanime, le parti communiste roumain leur imprime un journal, la Volkstimme et daigne même imprimer leurs psautiers. Mais la belle liberté des colons qui décidèrent en 1919 de participer à l’unification de la Roumanie s’est envolée. En 1990, l’ouverture inespérée de frontières jusqu’alors imperméables, provoque, dans un grand claquement de portes et de volets fermés, un exode général vers une Allemagne très accueillante pour ceux qui, pendant huit siècles, ne cessèrent jamais de se réclamer d’elle. Il ne reste aujourd’hui que quelques milliers de Saxons en Roumanie !

« On a oublié de partir ! » s’excuse presque Walter Fernolend, confortablement installé à l’ombre d’une tonnelle dans sa verte maison de Deutsch-Weisskirch. Pour atteindre ce village perdu appelé Vişcri par les Roumains, nous avons parcouru sept kilomètres sur une mauvaise route en semant derrière nous un nuage de poussière. Le paysage, des collines verdoyantes en cette mi-août, dégage une étrange impression : les champs sont en friche, le bétail est rare, les humains encore plus. Les terrasses herbeuses, arrondies par l’érosion et l’effondrement des murs de soutènement témoignent d’une gloire agricole révolue. Je ressens le même pincement de cœur que lorsque je monte chez moi dans le val de Bagnes : tant de travail, tant d’efforts renouvelés de génération en génération réduits à néant ! Mais si à Bagnes, les terrasses ont été abandonnées au profit d’une autre forme de richesse, le tourisme. A Deutsch-Weisskirch, leurs ruines servent de linceul à une civilisation défunte. En compagnie de la belle-mère de Walter, nous grimpons jusqu’à l’église fortifiée dont la blancheur fière et élancée domine le village auquel elle a donné son nom. Sur le chemin, quelques Rrom indolents nous regardent passer sans état d’âme. Des gosses jouent au milieu des troupeaux d’oies. Questionnée en roumain, la dame fait la sourde oreille : c’est en allemand qu’elle nous raconte son attachement au lieu, son désir de passer ses derniers jours dans la maisonnette autrefois réservée aux pauvres, à l’intérieur même du mur d’enceinte de l’église. C’est en allemand toujours qu’elle nous loue les mérites de sa fille, Caroline, maire du village, qui voue sa vie au maintien des derniers vestiges de cette présence allemande en Transylvanie. Dynamique, énergique, elle mise sur le tourisme rural pour sauver cette mémoire vacillante. Non sans succès : l’an dernier, Viscri a été classé au patrimoine de l’humanité par l’UNESCO, quelques touristes commencent à arriver. Comme le prince Charles d’Angleterre (très branché sur la Transylvanie) fait lui aussi de gros efforts pour aider ce village, les visiteurs se font de plus en plus nombreux.

L’église – son ordonnancement intérieur laissant les femmes sur le parterre et les hommes sur les galeries, l’austérité protestante dont elle est imprégnée, la ferveur et la spiritualité qui s’en dégagent – semble donner raison à Caroline Fernolend. Telle la frêle lumière d’un cierge massif et blanc, elle vit. Et l’on sent qu’elle vivra. En dessous de l’église, sur une esplanade herbeuse le long du mur d’enceinte, une dizaine de bancs forment un cercle. « Quand nous sommes assis là pour bavarder, nous nous sentons vraiment chez nous », précise la vieille dame. Il reste dix-sept Saxons à Deutsch-Weisskirch. Deux d’entre eux avaient fêté leur nonantième anniversaire peu avant notre passage.

La porte de la citadelle fermée, mon ami Pierre, le calviniste, visiblement ému, confie :

– Dans cette église, je crois avoir compris le Cantique de la Réformation que l’on m’enseigna dans ma jeunesse : « C’est un rempart que notre Dieu, / Une invincible armure./ Notre délivrance en tous lieux ,/ Une défense sûre. / L’ennemi contre nous / Redouble de courroux: / Vaine colère! / Que pourrait l’adversaire? / L’Eternel détourne ses coups… »

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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