Au vrai kitsch parisien

On a beau avoir l’habitude de commenter l’actualité politique depuis des années, il arrive parfois que l’on tombe sur un os. Ce fut le cas début janvier pour la montée de fièvre qui s’empara soudain de la France. A part des banalités à pleurer sur la menace de l’islamisme, je n’ai guère lu d’explications convaincantes. Sonnée, la vaste corporation des experts en humanisme cahotant s’est tenue coite, laissant champ libre à toutes sortes d’images et de sons disloqués, tournant dans le vide : les kalachnikovs bien sûr, des barbus au cheveu ras, les hordes de journalistes, Gébé-Reiser-Cabu, les crépitements, les sirènes, les foules silencieuses, ma jeunesse, Bébé Cadum au bras de la chancelière et d’un monsieur dit malien, une Suissesse élégante et diaphane. Et la foule. Les foules immenses. Des médias éructant…

Il est cinq heures du matin. Perdu quelque part dans la mondialité, je ne compte plus les insomnies. Que nous arrive-t-il ? Cinq millions de Français braillant : « Je suis Charlie ! » Je suis quoi ? Vous dites? Juncker, Netanyahou, Keita, Hollande, Merkel, Abbas, Renzi, Sommaruga, ouvrant le cortège en se donnant le bras. « Plus jamais ça ! » Ah oui ? Dix-sept personnes mitraillées à mort, trois assassins exécutés. Nonante mille policiers. C’est la guerre ? Guerre civile ? A 3 contre 90000 ? Tout tourne. Je n’en peux plus. Même les Japonais sont Charlie, sans parler des Américains. Je me souviens : « Bal tragique à Colombey ! ». La mondialité exhale une puanteur écœurante. Bien avant Charlie, Karl Kraus avait traité la guerre de 14 de « carnaval tragique ». Vingt millions de morts.

Dans une telle situation, merdre, Toqueville ne sert à rien. On ne peut que se réfugier à la cour du père Ubu, roi de Pologne et d’Aragon, au sommet de la pataphysique. J’en étais tristement réduit à cette extrémité quand, sous une pile de bouquins en attente, je tombai sur Querelle du kitsch de Daniel Wilhem (Ed. Furor, Genève, 2014, 168 p., 22 CHF) qui me remit, si je puis dire, les yeux en face des trous. Délaissant le temps de quelques pages ses chers Blanchot et Klossowski, Wilhem survole avec finesse, délicatesse et doigté les années de l’effondrement austro-hongrois – la grande affaire du début du XXe siècle – en passant du purisme d’Adolf Loos (1870-1933), un des premiers maîtres de l’architecture moderne, à la pensée brouillonne mais passionnante de Hermann Broch (1886-1951), auteur de la Théorie de la folie des masses (Ed. de l’éclat, Paris Tel-Aviv, 2008, 525 p., 32 €).

Ce dernier était persuadé que la disparition à l’époque des Lumières de la folie collective vécue par les hommes à la fin du Moyen Age suscita de nouvelles folies, « car lorsqu’un centre de valeurs – comme celui que l’Eglise avait représenté pour l’Europe – est dissous, commence un processus d’atomisation des valeurs. Cela signifie que le système de valeurs unitaire qui régnait jusqu’à présent se décompose en toute une série de sous-systèmes dont chacun (…) s’efforce d’établir une théologie propre, pour ainsi dire privée, mais aussi par là même d’imposer une hégémonie (p. 269) ». Or cette atomisation des valeurs commença au XIXe siècle « à atteindre des sommets, et de l’insécurité psychique et existentielle qui lui est liée et qui est apparue bien plus tôt que l’insécurité économique, le tableau pathologique de la névrose, largement inconnu jusqu’alors, commença à se développer (…) enflant jusqu’à la folie du déchirement dont nous éprouvons aujourd’hui douloureusement les inquiétants effets (…) Tout se passe comme si la « raison normale » ne devait jamais être en mesure de créer l’unité axiologique sans laquelle on ne saurait édifier une culture, elle apparaît donc comme un symptôme de déclin, un signe avant-coureur de la folie du déchirement qui doit annihiler radicalement les conquêtes précédentes, pour que puisse se préparer, accompagnée d’effroyables douleurs, une reconquête. Ce sombre tableau serait, s’il est exact, la plus forte légitimation d’Hitler – l’humanité ne peut échapper à sa folie innée, et il lui faut donc l’assumer (p. 270-271). »

Dans son essai, Daniel Wilhem effleure de très loin les analyses de Broch dont je viens de vous livrer quelques bribes. Son propos – culturel – n’est pas de cet ordre. C’est le kitsch – voire plus précisément l’apparition du kitsch – qui l’intéresse, mais cela nous concerne aussi. A Vienne, il part des idées et de
l’œuvre de Loos, ami des lignes pures pourchassant de son crayon tout ce qui de près ou de loin pourrait dans une construction ressembler à un ornement. Acquis sans l’ombre d’un doute à l’artiste au détriment de l’artisan, « il tient que les formes convenables, peut-être désirables, doivent avoir une finalité, sans quoi elles ne pourraient être belles. Il tient également que cette finalité ne doit ne se faire voir ni se faire promouvoir, sans quoi la beauté ne saurait elle-même s’ériger (p. 67) ».

C’est entendu, Adolf Loos n’a pas eu le dessus. Wilhem se garde de condamner : « Le sublime des œuvres d’art n’entre pas dans les goûts les plus répandus. Le kitsch ne saurait le détruire. Il ne menace en rien la beauté des œuvres qui exige, comme on croit le savoir, un jugement désintéressé (p.76 ». Le kitsch est indissociable de la ville moderne, des foules qui la parcourent, y flânent, s’y amusent. Il prospère et se développe sur les grandes crises comme la courge et le potiron sur la fumassière. De l’observation de son temps, Hermann Broch énonce que le kitsch n’est autre que le style d’une époque incapable de créer un style, il justifie son affirmation par nombre de considérations que je ne reprendrai pas ici, mais qui finissent par nous emmener dans les grandes manifestations nazies de Nuremberg et les films de Leni von Riefenstahl.

A l’orée du XXIe siècle, le vrai kitsch parisien du 11 janvier dernier dont ne sait pas encore sur quoi il débouchera renvoie l’image inverse d’une autre foule parisienne, celle qui, enflammée, insurrectionnelle, assoiffée de justice, accompagna au Père Lachaise la dépouille du jeune journaliste Victor Noir tué en duel le 10 janvier 1870 par le prince Pierre Napoléon, cousin de l’empereur Napoléon III alors régnant, mais en bout de course. Dans les mois qui suivirent la France fut défaite militairement par Bismark, l’empire s’effondra et en mars 1871 Paris s’insurgea, proclamant la Commune. Une Commune écrasée dans le sang fin mai.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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