Monica Lovinescu, l’infatigable lutteuse pour les libertés roumaines

Je viens de lire sans réel enthousiasme le Jurnal inedit 2001-2002 de Monica Lovinescu (en roumain aux Ed. Humanitas, Bucarest, 2014, 307 p.) qui me semble peu digeste comparé aux volumes précédents. Des lourdeurs – commérages littéraires, partis-pris, cas évidents de mauvaise foi – qui finissent par irriter. Accolées à un antisémitisme latent, elles finissent même par fâcher. Le désenchantement sourd de ces pages. Dix ans après la « révolution », les illusions ne sont plus possibles : le président de droite Emil Constantinescu avait dû, en automne 2000, renoncer à briguer un nouveau mandat tant son échec était abyssal. Son parti n’obtint même plus le quorum aux législatives de clôture. C’est ce désastre politique accentué par le retour des anciens communistes aux affaires plus que son âge (78 ans) qui, me semble-t-il, a eu raison de la vieille lutteuse.

Fille d’un homme de lettre, lettreuse elle-même, Monica Lovinescu choisit en 1947, à la fin de ses études parisiennes, de ne pas rentrer à Bucarest et de s’installer à Paris. Critique littéraire, traductrice, journaliste, elle consacre en réalité sa vie à lutter contre la dictature communiste roumaine. Elle dispose d’armes redoutables : une conviction inébranlable, une excellente culture politique et, travaillant pour l’ORTF et Radio Europe Libre, des moyens de se faire entendre. Tous les Roumains vous le diront, elle était entendue, attendue, passionnément. Le régime en arrive même, en 1958, à arrêter sa vieille mère de 71 ans pour tenter de faire taire la fille. Mais elle résiste au chantage, sa mère transbahutée d’un pénitencier à l’autre mourra deux ans plus tard. Le plus étonnant chez cette intellectuelle décédée à Paris en 2008 est qu’elle vécut plus de 60 ans en exil, laissa une œuvre importante sans jamais donner l’impression de vivre en France sauf pour signaler un film, un spectacle ou une réception jugé digne de sa présence. Pendant toutes ses années Monica Lovinescu transforma sa maison en une exclave bucarestoise animée par les grands noms de l’émigration roumaine : Eugène Ionesco, sa femme et sa fille, Cioran, Mircea Eliade, Paul Goma, Mihnea Berindei, etc. Auxquels il convient d’ajouter les Bucarestois de passage.

En rangeant ce Jurnal inedit dans ma bibliothèque je m’aperçus que la première série (1981-1984) des journaux de Monica Lovinescu avait encore échappé à mon attention. Je m’y plongeai incontinent. La vivacité de la plume et de l’intelligence de la diariste me firent brutalement revivre les terribles années de la dictature Ceauşescu, celles où la population est affamée, le couvre-feu général, le chauffage d’hiver inexistant, les villages en voie de systémisation et le centre de Bucarest démoli. La violence policière omniprésente. Des attentats visèrent les quelques dissidents parisiens, dont Monica Lovinescu qui agressée devant son domicile n’en réchappa que grâce à l’intervention déterminée d’un passant.

Des années plus tard, la défection d’un chef de la Securitate, la police politique, le général Pacepa, lui permit de connaître les détails de l’agression que Ceauşescu lui avait personnellement ordonné d’organiser :

Il faut faire taire Lovinescu. Il ne faut pas la tuer. Nous n’avons pas besoin d’enquête américaine ou française qui pourrait nous mettre mal à l’aise. Il faut la réduire en charpie. Lui briser la mâchoire, les dents et les bras. Pour qu’elle ne puisse plus jamais parler ni écrire elle doit devenir un cadavre vivant. Un exemple inoubliable pour les autres. Il faut la passer à tabac chez elle pour qu’elle et les autres apprenant qu’il n’existe aucun endroit sûr pour ceux qui calomnient la dictature du prolétariat, même leurs propres maisons (Jurnal, 3 février 1985). Pour faire le travail, Pacepa avait engagé deux agents palestiniens qui, dérangés, prirent la fuite.

PS.- Lovinescu est victime d’une injustice posthume. On ne peut rien lire d’elle en français. C’est dommage.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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