« Mains propres » sur la Roumanie

Étonnamment les amis et alliés de la Roumanie (ils sont nombreux ne serait-ce qu’en prenant en compte les membres de l’Otan et ceux de l’Union européenne) semblent snober la vaste opération de purification institutionnelle qui s’est abattue sur le pays après l’élection de Klaus Johannis à la présidence du pays le 16 novembre dernier. Depuis des semaines il n’y a pratiquement pas un jour sans que la Direction Nationale Anticorruption ne jette son dévolu sur une personnalité politique. Ministres, sénateurs, députés sont convoqués par des procureurs, accusés de délits divers du genre pots-de-vin, blanchiment d’argent, trafic d’influence, jugés ensuite par leurs pairs qui lèvent (on non) leur immunité parlementaire pour les confier à la justice qui les incarcère. Or la presse internationale n’en parle pas.

Le coup d’envoi fut donné par l’arrestation, fin novembre 2014, d’Alina Bica, 40 ans, alors cheffe de la DIICOT (Direction des enquêtes sur la criminalité organisée et le terrorisme, fondée en 2004) accusée de corruption et d’abus de fonction. Il est question de millions d’euros volés à l’Etat. La dame a démissionné et se trouve toujours derrière les barreaux. Pendant l’hiver nombre de députés et sénateurs tombèrent aux mains de la justice pour corruption avérée. En février c’est Elena Udrea, 41 ans, égérie de l’ancien président Traian Băsescu, ancienne ministre du tourisme et du développement régional, ancienne candidate à la présidentielle (5% des voix) qui était arrêtée pour les même raisons : abus de pouvoir, corruption, blanchiment… Lundi 16 mars une autre institution policière, l’Agence Nationale pour l’Intégrité (ANI), spécialisée dans la lutte contre la corruption, était décapitée à son tour par l’arrestation de son patron Horia Georgescu, 38 ans, qui  serait mêlé avec quelques copains à une escroquerie de 75 millions d’euros au détriment de l’Etat. Le même jour, le ministre des finances, Darius Vâlcov, 38 ans, jetait l’éponge et préparait son baluchon de prisonnier : quand il était maire d’une ville de province, il se faisait livrer ses pots-de-vin au cimetière municipal dans des sacs plastiques. Deux millions d’euros. Vous aurez deviné que mon insistance à donner les âges n’a qu’un but, montrer que la génération montante, celle qui n’était même pas encore à l’université lors de la chute de la dictature est malgré tout sérieusement contaminée. Il faut dire que l’exemple des anciens n’est pas terrible : Viorel Hrebenciuc, 62 ans, arrêté il y a cinq mois en compagnie de son fils, 28 ans, est mêlé à une affaire qui aurait coûté 330 millions d’euros à l’Etat ! En Roumanie, pays affreusement pauvre dont 4 millions d’habitants ont émigré ces dix dernières années, les élites corrompues ne discutent qu’en millions ! Les juges ne sont pas à l’abri de la tentation : un membre de la Cour constitutionnelle vient d’être mis aux arrêts domiciliaires. En 2014, 23 juges (dont quatre de la Haute cour de cassation et de justice), six procureurs principaux et six procureurs ont été accusés de corruption

Inutile de poursuivre cette liste. Juste un chiffre : 14 ministres en poste sont soumis à des poursuites pénales. Et une remarque hautement philosophique. Monsieur Călin Popescu-Tăriceanu, actuel président du Sénat, ancien premier-ministre, a laissé échapper cette noble pensée le 15 mars quand la DNA demanda le droit d’arrêter le sénateur Dan Şova ancien ministre des Transports : Le Parlement n’est pas une machine à alimenter l’échafaud. Ne jouons pas avec la liberté d’hommes nés libres et qui doivent rester libres.

Politiquement je dois reconnaître qu’il est difficile d’évaluer la portée de cette fracassante opération Mains Propres conduite par la DNA. On peut prendre de la hauteur et y voir le résultat des efforts considérables faits par Bruxelles et par Washington pour amener la Roumanie dans le droit chemin d’une démocratie intégrée aux grands flux économiques contemporains et soumise tout particulièrement aux desiderata débridés du capitalisme financier. On l’a vu la pauvreté n’empêche pas les capitaux de circuler. N’oublions pas que depuis cinq ans, la fameuse troïka qui énerve si fort les Hongrois et les Grecs régente avec doigté et placidité l’économie roumaine. De son côté l’Union européenne surveille de très près les progrès de l’Etat de droit en Roumanie, une surveillance acceptée par Bucarest qui espère ainsi pouvoir entrer dans la zone Schengen.

En 2006, Bruxelles imposait à Bucarest des accords sur le renforcement de la justice et de la police regroupés sous le sigle (Mécanisme de coopération et de vérification – MCV) Par ailleurs la Commission européenne pour la démocratie par le droit du Conseil de l’Europe (Commission de Venise) ne perd pas de vue la vie institutionnelle du pays. Dans son dernier rapport daté du 28 janvier 2015, la commission MCV se félicite des progrès enregistrés en 2014 mais ne manque pas de souligner dans le détail les avancées espérées en matière d’indépendance et de réforme judiciaire, d’intégrité, de lutte contre les conflits d’intérêts et la corruption en général. Par ailleurs, en raison des tensions militaires, les Américains quoique plus discrets sont extrêmement vigilants et ne se gênent pas pour manifester leur mécontentement si nécessaire. La multiplication des pressions en tous genres de la part d’organismes et/ou de fonctionnaires étrangers n’est pas toujours bien vécue d’où la mauvaise humeur du président du Sénat signalée plus haut.

Sur le plan intérieur, cette vague d’arrestation survient à un moment où les équilibres politiques sont instables. Malgré sa formidable victoire à l’élection du 16 novembre 2014 (1 million de voix d’avance !) le président Klaus Johannis faute de majorité au parlement ne dispose que de très peu de pouvoir et doit surtout se contenter de voyages de représentation à l’étranger. Constitutionnellement, il ne peut ni renvoyer le premier ministre, ni dissoudre les chambres et convoquer des élections anticipées. Mais paradoxalement le parlement peut provoquer un référendum pour le relever de ses fonctions. C’est dire que sans soutien parlementaire, la position de Johannis est fragile. D’ailleurs son prédécesseur, Traian Băsescu, fut soumis à deux reprises au référendum d’impeachment. Humilié par une défaite électorale cinglante, le premier ministre Victor Ponta n’a même pas songé à démissionner tant sa majorité parlementaire est forte. Les prochaines législatives auront lieu en automne 2016. Comment se poursuivra cette cohabitation chaotique ? Bien malin qui le devinera !

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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Un commentaire pour « Mains propres » sur la Roumanie

  1. flupke dit :

    En lisant cet article , particulièrement intéressant , je ne puis que m’interroger et faire des parallèles , des parallèles avec d’autres pays et un en particulier , l’Italie et son appendice du bas … de Rome a Palerme et des propos du Pape François hier a Naples « La corruption pue » , penser a l’action de Cesare Mori en Sicile , action réduite au quasi néant . Si en Roumanie des magistrats sont arrêtés en Italie nombreux sont ceux qui eux sont morts pour tenter de faire règner le Droit ( plus de 28 morts ) . Ce qui est stupéfiant c’est de voir comment cette corruption fait son lit sur le terreau de la pauvreté , comment cette corruption a pu se développer sur l’illusion du communisme , voir le voisin de la Roumanie , l’Ukraine dont on s’interroge par quelle voie de sortie se fera son futur . Tout cela est désespérant et d’autres pays n’en sont pas exempts , voir la Grèce . Cependant la liste est longue des dérives financières diverses dans la liste des etats Européens …
    C’est Jean Baudrillard qui se fait l’apôtre de la corruption ( http://www.egs.edu/faculty/jean-baudrillard/articles/le-miroir-de-la-corruption/) mais ce n’est pas le dernier phiolosophe a écrire des stupidités ( Voir Comte Sponville et « le Capitalisme est-il moral ) Et Comte Sponville n’y excelle en rien dans sa démonstration . En Italie du Sud et son économie vacillante ( voir les taux de chômage dans le Lazio , la Campanie et les Abruzzes , sans oublier la Sicile … ) on y retrouve étrangement de fortes concentrations de roumains et d’Ukrainiens … ainsi une économie n’offrant que peu d’emplois pour sa jeunesse et … les autres doit faire appel a une main d’oeuvre étrangère pour accroitre ses profits et l’exploitation et c’est sans compter sur ceux qui débarquent dans le sud par la mer . De belles interrogations en perspective sur cette économie et sur les perspectives globales en Europe …

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