Sollicitation à la solitude

Cette année les orthodoxes ont célébré Pâques (la plus importante de leurs fêtes religieuses) une semaine après les chrétiens d’Occident. Le moment décisif est la longue liturgie de la nuit de Pâques dont le moment culminant voit le prêtre transmettre à ses paroissiens la lumière divine venue de Jérusalem par avion spécial, un peu à la manière de la flamme olympique. Chaque village célèbre l’office selon ses habitudes. Il peut être plus ou moins longue selon que le pope transmet la flamme à chaque fidèle en particulier. A Bucarest où la flamme transmise de chandelle en chandelle se répand à la vitesse de l’éclair, l’affaire est réglée en un petit quart d’heure et les foules se retirent joyeusement essayant, en l’abritant de la main, de maintenir en vie la flamme de leur chandelle. Au village, le pope prend son temps, allume chaque chandelle en particulier, puis la foule illumine un coin de nuit en processionnant trois fois autour de l’église. Après seulement l’assistance peut rentrer chez soi et rompre le jeûne (très rigoureux pendant quarante jours) en faisant bombance.

Demeurant à deux pas de l’église, le vieux mécréant que je suis, saisi par la virulence de la foi des villageois recherche la quiétude dans la solitude. Espérant une lecture capable de m’emporter, je me saisis au hasard d’un petit livre de Gaston Bachelard, le philosophe que le chanoine Norbert Viatte, notre maître à Saint-Maurice, invoquait beaucoup plus souvent que Jacques Maritain. C’était il y a plus d’un demi-siècle. Je le fréquente toujours ; Bachelard, pas Maritain. L’autre soir, j’eus la main particulièrement heureuse. Lisez plutôt :

Gaston Bachelard

Pour moi, tout à la communion avec les images qui me sont offertes par les poètes, tout à la communion de la solitude des autres, je me fais seul avec les solitudes des autres. Je me fais seul, profondément seul, avec la solitude d’un autre. Mais il faut, bien sûr, que cette sollicitation à la solitude soit discrète, que ce soit, précisément, une solitude d’image. Si l’écrivain solitaire veut me dire sa vie, toute sa vie, il me devient tout de suite un étranger. Les causes de sa solitude ne seront jamais les causes de ma solitude. La solitude n’a pas d’histoire. Toute ma solitude est contenue dans une image première. Voici alors l’image simple, le tableau central dans le clair-obscur des songes et du souvenir. Le rêveur est à sa table ; il est en sa mansarde ; il allume sa lampe. Il allume une chandelle. Il allume sa bougie. Alors je me souviens, alors je me retrouve : je suis le veilleur qu’il est. J’étudie comme il étudie. Le monde est pour moi, comme pour lui, le livre difficile éclairé par la flamme d’une chandelle. Car la chandelle compagne de solitude, est surtout compagne du travail solitaire. La chandelle n’éclaire pas une cellule vide, elle éclaire un livre. Seul, la nuit, avec un livre éclairé par une chandelle – livre et chandelle, double ilot de lumière, contre les doubles ténèbres de l’esprit et de la nuit.

J’étudie ! Je ne suis que le sujet du verbe étudier. Penser je n’ose. Avant de penser, il faut étudier. Seuls les philosophes pensent avant d’étudier. Mais la chandelle s’éteindra avant que le livre difficile soit compris. Il faut ne rien perdre du temps de la chandelle, des grandes heures de la vie studieuse. Si je lève les yeux du livre pour regarder la chandelle, au lieu d’étudier, je rêve. Alors les heures ondulent dans la solitaire veillée. Les heures ondulent entre la responsabilité d’un savoir et la liberté des rêveries, cette trop facile liberté de l’homme solitaire.

Gaston Bachelard, La flamme d’une chandelle,

PUF, Paris, 1961, p. 54 et 55

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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2 commentaires pour Sollicitation à la solitude

  1. Marie Morand dit :

    Merci Gérard pour ce texte magnifique! Tout mécréant que tu sois, la lumière t’habite. Beau printemps à Sibiel!

    • Je n’ai même pas fini de lire le petit chef d’œuvre de Bachelard que par une de ces coïncidences qui t’arrivent une fois ou deux dans la vie, je suis tombé aujourd’hui à Florence sur une expo de Gherardo delle Notti (alias Gerrit van Honthorst – début du XVIIe) monothématique où la lumière de la chandelle éclaire tous les tableaux. Fabuleux!. C’est à la Galerie des Offices jusqu’au 24 mai. Un abbraccio.

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