Quand le Valais faillit devenir protestant

Les Amis du Musée international de la Réforme de Genève en visite dans le Valais ont eu la bonne idée de m’extraire de la Transylvanie pour m’inviter à Martigny le 2 mai afin de leur parler de la Réforme en Valais. J’ai eu grand plaisir à faire leur connaissance et à leur raconter des bouts d’histoire valaisanne en suivant d’assez loin le texte que je publie ci-dessous. Je les ai suivi ensuite au Musée des Arts de Sion pour découvrir avec eux les quatre magnifiques toiles d’Albert Manessier qui y sont exposées. Elles sont consacrées à la Passion du Christ.

Je suppose que vous aurez été surpris d’être invités à écouter un petit exposé sur la Réforme en Valais car c’est un évènement très peu connu. J’en ai découvert l’existence au hasard d’une recherche historique comme journaliste il y a une vingtaine d’années, découverte que j’ai publiée dans le Nouveau Quotidien. Cela a fouetté mon intérêt pour l’histoire valaisanne. J’ai par la suite approfondi cette recherche pour en faire un livre publié par le Musée d’Histoire de Sion sous le titre L’évêque, la Réforme et les Valaisans.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, permettez-moi de préciser que le Valais dont je vais vous parler est l’inverse si je puis dire de celui qui existe aujourd’hui : il est complètement dirigé par un évêque, prince du Saint-Empire et des membres d’une trentaine de familles patriciennes oligarchiques se partageant décennies après décennies les postes importants dans la gestion de l’Etat et de l’économie privée. Ces patriciens (ils s’appellent eux-mêmes les patriotes) occupent le territoire de Sion aux sources du Rhône, y possèdent un peu partout des terres et des maisons, règnent sur une population de quelque 40000 âmes qu’ils organisent à la façon d’une cité médiévale. Cela dura jusqu’à la révolution introduite en 1798 par les Français. Les Bas-Valaisans pensent alors que le pouvoir leur appartient, mais il leur faudra encore un demi-siècle de luttes pour s’en saisir vraiment. Depuis lors le Haut boude et le Bas l’ignore, sauf lors des élections.

Pour tous ceux qui connaissent le Valais, il ne fait aucun doute que le canton est depuis toujours catholique à 100%, profondément imbibé de catholicisme. Et bien, c’est une illusion ! un bel exemple de manipulation historique. Une manipulation fondée non pas sur un faux, mais sur l’occultation d’un pan entier de l’histoire, le long siècle qui, des années 1520 jusque vers 1650 voit se dérouler l’âpre combat que se livrent partisans des idées nouvelles en matière de religion et tenants de l’ancienne foi, fidèles à Rome et à son enseignement.

Au début du XVIe siècle, loin de vivre replié sur lui-même, le Valais, principauté épiscopale indépendante alliée du Corps Helvétique entre dans les Temps modernes par un cycle de violentes guerres civiles provoquées par l’affrontement clanique de deux grandes personnalités Georges Supersaxo et Mathieu Schiner originaires tous les deux d’Ernen dans la vallée de Conches. Bien que (ou peut-être parce que) fils de l’évêque, Supersaxo défend une ligne qu’aujourd’hui on nommerait laïque pour réduire le pouvoir de l’Eglise. Par contre Mathieu Schiner , tombé tout gamin dans un bénitier, fut homme d’Eglise, évêque de Sion et d’ailleurs, cardinal, atteignit les sommets de la hiérarchie vaticane, gérant même l’administration du Saint-Siège pendant un intérim, sans toutefois parvenir à se faire élire pape à cause de l’opposition de la France et de ses cardinaux. Ce conflit imprègne tout le XVe siècle, la descendance de Supersaxo penchant pour la Réforme, celle de Schiner pour le Vatican.

Le Valais est partie prenante des grands conflits européens : il en est l’objet dans la mesure où les puissances de l’époque tiennent à l’alliance valaisanne pour contrôler les passages alpins. Il en est acteur en tant que fournisseur de mercenaires recherchés pour leur aptitude au combat. En 1515, à Marignan, des soldats valaisans se font face, les uns dans le camp français avec Supersaxo, les autres dans celui du pape et des impériaux avec Schiner. Or les horreurs de Marignan vont impressionner si fort l’aumônier des troupes glaronaises, Ulrich Zwingli, qu’il va devenir le principal réformateur religieux de la Suisse alémanique à laquelle le Valais (alémanique lui aussi en ce temps-là) est très lié.

En Valais comme ailleurs, l’Église de Rome et le clergé sont discrédités. Mais alors qu’à Genève, Berne ou Neuchâtel, une bonne dispute théologique suffit à trancher en faveur de la Réforme et fait basculer la ville et son arrière-pays dans le camp protestant, à Sion il en va tout autrement. Pourquoi? On n’en sait rien parce qu’il n’existe en français aucun travail historique systématique sur la question. J’ai consacré un livre au sujet, mais mes sources sont lacunaires : je n’ai pas cherché à consulter les archives du Vatican parce que j’ai oublié depuis longtemps mon latin et que l’allemand de l’époque et son écriture !) m’est hors de portée. Les historiens haut-valaisans ont par contre produit une demi-douzaine de thèses que j’ai lues avec intérêts mais qui ont le défaut d’être toutes orientées vers Rome.

En l’état actuel de nos connaissances et en recoupant des informations très fragmentaires, il est possible de dire que le Valais balança à force égale entre catholicisme et protestantisme de 1524 à 1656. (Pour qui est intéressé par l’astrologie, je note au passage que 1524 fut une année pour laquelle nombre de savants annoncèrent la fin du monde. Quant à 1656, il est difficile de ne pas voir sa proximité avec 1666 hantée par 666 le chiffre maudit de l’Apocalypse)

Pour reevenir à 1524, en réponse à un appel du pape, la majorité des délégués à la diète décide « que dorénavant personne, ecclésiastique ou laïc, ne pourra dans ce pays du Valais parler ou disputer de la foi luthérienne ». Cependant, c’est cela qui est intéressant, cette « majorité » sera incapable tant de faire respecter sa décision que de freiner la pénétration des idées réformées. Une bonne partie du clergé (la plus sérieuse) est acquise aux idées nouvelles. Dans de nombreuses villes – Saint-Maurice, Loèche, Viège… – la messe n’est plus dite. Les chanoines de l’abbaye de Saint-Maurice décident à une seule voix de majorité de rester catholiques.

Pendant le XVIe siècle, les princes-évêques fricotent avec la Réforme. Ainsi, évêque de 1528 à 1548, Adrien de Riedmatten est un crypto-protestant – une partie de sa famille l’est ouvertement – que l’on accusera pudiquement par la suite d’avoir « manqué d’énergie » dans la répression de l’hérésie. C’est lui qui, en 1530, tente de retenir à Sion Thomas Platter, le plus illustre des protestants valaisans, comme instituteur de la jeunesse. Toutefois ce dernier, trop entier dans ses convictions, refuse de faire les quelques concessions demandées au culte catholique et va fonder une école à Bâle où il fait une brillante carrière.

Le successeur de Riedmatten, l’évêque Jean Jordan (1548-1565) vécut maritalement avec sa gouvernante et se préoccupa surtout de ses enfants, une fille et quatre fils qui tous embrassèrent la religion réformée. Son successeur, Hildebrand de Riedmatten (1565-1604) « manque d’énergie » lui aussi dans la défense du catholicisme. Sous son épiscopat, la Réforme atteint son apogée. A sa décharge, il faut noter que son cousin Jean est le chef de l’importante communauté protestante sédunoise qui finit par engager à ses frais un pasteur venu de Genève. Ce culte évangélique pratiqué en public pendant quelques années resta une exception.

Comme l’Etat (et les deux partis étaient d’accord sur le sujet) restait fermement dans le camp catholique, on assista à ce paradoxe que les grands patriciens occupant les hautes charges de l’Etat furent – les statistiques le prouvent – le plus souvent protestants. Mais la religion était une affaire privée que l’on célébrait en petites communautés. Ce comportement est connu sous le nom de nicodémisme, une pratique religieuse que l’on pourrait définir sommairement en disant que les gens qui l’exerçaient étaient catholiques le jour en public et protestants la nuit, dans l’intimité de leur foyer.

Le terme a été forgé par Jean Calvin qui, dans un opuscule publié en 1544, condamnait avec vigueur une attitude jugée lâche et hypocrite. Cependant les réformateurs ne partageaient pas tous sa fougue militante. S’adressant à Simon In Albon en juin 1531, Ulrich Zwingli lui donne ce conseil :

«Je ne t’exhorte pas à croire, ce que tu as commencé de faire depuis longtemps, ni à témoigner de ta foi de manière intempestive, je préfère que tu restes caché avec profit plutôt que tu ne coures à gauche et à droite de façon inutile et sans fruit.»

Le réformateur zurichois justifie par ailleurs le nicodémisme dans un livre posthume où il écrit que parfois, de même que pour échapper aux Juifs, les apôtres se réfugiaient chez des privés, nombre de chrétiens de son temps devaient adopter un comportement semblable quand ils n’étaient pas en situation de professer ouvertement l’Evangile.

Le clergé est soumis aux mêmes influences que l’évêque: le curé de Sion prêchant dans la cathédrale se permet de tourner en ridicule les apôtres Pierre et Jean qu’il accuse de lâcheté. A la fin du XVIe siècle, la quasi-totalité des prêtres du Haut-Valais sont réputés acquis à la Réforme, à l’exception de ceux de la vallée de Conches qui restera pendant toute cette période agitée le bastion de l’Église romaine.

Et le peuple valaisan? Vu le mauvais état de nos connaissances, il est difficile d’apprécier son attitude. Mais il est prouvé que les vallées latérales ne furent pas épargnées par le vent de la Réforme: tandis que la reconquête catholique battait déjà son plein depuis une bonne quinzaine d’années, l’évêque s’inquiète en 1615 de la persistance de l’hérésie dans la vallée de Bagnes, principal fief de l’abbaye de Saint-Maurice. Etonnant? Pas vraiment. Ainsi, une famille bagnarde, les Troillet, envoie trois de ses fils étudier à l’Académie de Lausanne en 1610, 1614 et encore en 1646.

Nommé évêque en 1613, Hildebrand Jost est d’une grande lucidité sur ses ouailles :

« Ce peuple est ainsi: beaucoup d’hérétiques, beaucoup de personnes schismatiques et indifférentes, beaucoup qui ne sont croyants que par habitude et dont la foi n’est que superficielle, peu de vrais catholiques. Les hauts personnages sont presque tous des hérétiques, ou pseudo-catholiques. Ce qui les unit est cependant la volonté de diminuer les droits de l’église de Sion et de se les approprier. Le peuple est facilement séduit par ces hauts personnages. Si j’ordonne quelque chose en matière de religion, ils murmurent au peuple que cela est contre ses libertés. Ils lisent des livres hérétiques sans aucun scrupule. L’excommunication n’a que peu d’importance pour eux (…) Ils ne se soucient aucunement du pape, mais, au contraire, le méprisent profondément. Si l’évêque leur envoie un curé qui leur plaît, ils l’acceptent, s’il leur déplaît, ils le chassent ».

Comment le Valais est-il redevenu catholique? Le tournant se produit à la fin du XVIe siècle quand le pape et les grands États catholiques (France, Autriche, Espagne…) déclenchent la Contre-Réforme. L’offensive démarre avec la fondation – par Charles Borromée en 1579 – du collège helvétique (autrement dit un séminaire) de Milan qui accorde deux bourses à des Valaisans.

En 1593, l’abjuration du roi de France Henri IV – l’influence française a toujours joué un grand rôle – semble désarçonner les élites protestantes et les faire pencher peu à peu vers Rome tout en maintenant des pratiques religieuses individuelles fort peu… catholiques!

Comme le vent tourne après le concile de Trente et que la reprise en main du pape Grégoire XIII s’affirme, l’évangélisme valaisan commence à refluer. Les autorités politiques prennent une série des décisions pour interdire le culte réformé dans le pays et ordonnent à ses adeptes de choisir entre l’exil ou le retour au sein de l’Eglise romaine, le nicodémisme devient l’ultime recours de ceux, nombreux, qui se refusent à choisir entre leur foi et l’attachement à un pays où ils ont leurs racines, leur famille, leurs amis et leurs propriétés.

Dans les années 1620, une de conversions éminentes et opportunes illustre ce processus: en 1620, Balthazar Ambuel affirme être revenu à la vieille foi après un voyage à Rome afin d’être nommé gouverneur de Monthey. Deux ans plus tard, son successeur fera de même. En 1621, Martin Kuntschen nommé gouverneur de Saint-Maurice promet devant l’évêque et le bailli de vivre en bon romain. En 1624, Michel Mageran se convertit grâce à un Jésuite. L’année suivante il devient gouverneur de Monthey, puis chancelier d’Etat et enfin grand bailli, avant de mourir en protestant. Ses enfants quitteront le Valais pour Berne.

Il est aussi très intéressant dans ce contexte de voir la définition que donne la Diète d’un catholique valaisan en 1626: «Sont réputés catholiques ceux qui ont déclaré devant la Haute assemblée vouloir vivre en chrétiens, catholiques, apostoliques et romains, à savoir en se confessant, communiant, assistant à la messe et aux sermons et en pratiquant les autres exercices communs catholiques. Ils ne seront pas recherchés ultérieurement».

Autrement dit: vivez publiquement en bon catholique et vous ne serez pas inquiété, ni soumis à des enquêtes indiscrètes et encore moins perquisitionnés à votre domicile pour voir si vous possédez des livres hérétiques. Ce particularisme du protestantisme explique aussi pourquoi, alors que la réforme fut iconoclaste, des notables firent recouvrir les murs de leurs maisons de fresques représentant des scènes de l’Ancien Testament comme en témoignent les peintures découvertes à une date récente et par hasard dans les anciennes maisons Albertini et Mageran à Loèche. J’ai eu l’occasion de visiter ces maisons et d’admirer ces fresques, elles sont magnifiques. Toutefois le nicodémisme portait en lui les germes qui le firent disparaître, la foi réformée était vouée à sa perte par sa clandestinité même.

En 1603-1604, la Réforme est de nouveau officiellement bannie du Valais. Les protestants qui tiennent à leur foi sont sommés de quitter le pays dans les deux mois. Capucins et jésuites envoyés de Savoie et de Suisse centrale reconquièrent, avec des méthodes très musclées, les paroisses les unes après les autres. Pendant un demi-siècle, cette reconquête –doublée d’une lutte politique des patriciens contre le pouvoir du prince-évêque – connaîtra des hauts et des bas. Ainsi Michel Mageran, leader protestant converti au catholicisme en 1624 (du genre: Sion vaut bien une messe!), parvient à trois ans plus tard à faire décapiter le chef des catholiques et ami des Jésuites, Antoine Stockalper.

Ce n’est en définitive qu’en 1656 que le Valais va s’aligner sur les pays catholiques en adoptant le calendrier grégorien, ce calendrier que les cantons réformés n’adopteront que beaucoup plus tard, les Grisons bon derniers en 1811 ! En cours de route, l’évêque aura perdu son pouvoir temporel et les familles patriciennes du Haut Valais auront elles renforcé leur pouvoir dans toute la vallée jusqu’aux rives du Léman. A noter que cette longue crise religieuse n’aura fait qu’un mort : le fils d’un patricien de Sierre, méchamment assommé par son père pour avoir passé la montagne afin d’assister au culte à Kandersteg dans l’Oberland.

En 1850, un des premiers historiens valaisans, le père Sigismund Furrer pouvait écrire: « Après un demi-siècle, tout vestige de protestantisme était tellement effacé du Valais, qu’on ignore même aujourd’hui dans le pays que la moitié de la population avait embrassé la Réforme ».

Cent septante-cinq ans plus tard, la situation n’a pas changé.

 

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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