Emmanuel Todd, l’indispensable provocateur

Emmanuel Todd est un étrange olibrius. Prolixe, il publie à tort et à travers en intégrant si possible dans sa prose sociologique un maillage démographique – sa garantie scientifique – afin de donner à son propos attrait et consistance. Suite à un très gros coup, la publication en 1976 de La Chute finale, Essai sur la décomposition de la sphère soviétique, dont il ne reçut confirmation de la justesse qu’après quinze longues années de patience, il a publié du bon et du moins bon.

Son dernier né, Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse, (Seuil), fait depuis une dizaine de jours un ramdam de tous les tonnerres. De passage en Suisse, je l’ai acheté bien sûr. A raison. Avec Todd, je commence toujours par effacer ce qui m’énerve : sa détestation de l’euro (comme si les Français étaient voués au chômage par l’euro et non par l’incompétence et la prétention de leurs énarques), son antieuropéanisme primaire comme si seule la France pouvait faire le bonheur des habitants de l’hexagone, et par conséquent son nationalisme désuet (je l’ai entendu parfois souhaiter le rétablissement des frontières !).

Puis je prends plaisir à retrouver le bonhomme cultivé jonglant aussi bien avec l’histoire qu’avec les statistiques, le gai luron plein d’allant, audacieux, provocateur en diable. Mais stimulant et enrichissant. Quand j’ai appris qu’il publiait Qui est Charlie ? je souris in petto en me disant : « Qu’est-ce qu’il va leur passer ! ». Sous-entendu : « Ces millions de malheureux qui, la peur au ventre, se lèvent comme un seul homme pour crier sus à l’Arabe et au musulman ! » comme jadis les gamins criaient : « Mamma i Turchi ! » en piquant du nez dans l’escalier de la cave.

Todd commence par rappeler qu’il ne faut pas se laisser impressionner par l’effet de masse et la spontanéité : quatre à cinq millions c’est beaucoup, mais ce n’est pas tout. Quelques pourcents modulables par la géographie. De plus la mobilisation ne fut pas généralisée ni égale : à Paris les banlieues ont boudé, Lyon a beaucoup plus donné que Marseille, etc. Alors que pour ma part j’attribue la réaction à un vieux fond de racisme antiarabe (reliquat d’anticolonialisme de la guerre d’Algérie), Todd, plus précis, statistiques en tête et Blacks paumés à l’écran, voit le danger dans l’islamisme, un islamisme que rien ne saurait limiter au Maghreb, bien au contraire.

Ecartant les périphéries attristées par le cœur blessé, il met ce dernier en évidence, creuse ses connaissances démographiques et sociologiques, nous présente enfin le résultat de son analyse. Il ne manque pas de charme. Nous avons affaire au MAZ. En français : classe Moyenne, Age mur, catholique Zombie aux trois sacrements. Soit : des Français en route pour la retraite, plutôt bien payés, cathos de naissance mais vraiment pas fanatiques. Ce qu’on appelait autrefois le Français moyen provincial vivant encore essentiellement de la rente coloniale et de ses avantages annexes. Des gens qui, jusqu’à maintenant ont plutôt bien vécu, sont parvenu à happer la modernité au moment ultime avant de sombrer dans le ridicule (téléphones, autoroutes, TGV, informatique) et pensent toujours avoir la meilleure république du monde alors que s’ils levaient les yeux ils verraient que Sarkozy est en train de la déshonorer leur république. Maintenant ces MAZ sont en panne, sentent le sol leur échapper, s’accrochent à d’incertaines chimères.

Todd qualifie Hollande, ses séides, ses électeurs et ses manifestants du 11 janvier de néo-républicains. Des néo-républicains attachés à pousser le pays vers sa ruine en redonnant à force de taper sur les jeunes musulmans des banlieues une nouvelle vie à l’antisémitisme français. Pour lui l’exécution de Charlie Hebdo fut surtout l’expression d’une vengeance singulière l’essentiel étant les attentats anti-juifs dont on a peu parlé. Et ce qui fâche beaucoup dans les rédactions parisiennes, c’est le recours toddien à la démographie pour faire ressortir la fracture du pays entre les périphéries MAZ et le vaste bassin parisien (au sens démographique) qui coupe la France en diagonale et forme derechef la France du bas. Celle qui ne jouit pas vraiment du dynamisme des services financiers…

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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