Un souffle épique pour rendre justice aux Juifs moldaves

L’écrivain et poète Jil Silberstein n’en finit pas de courir après sa roumanité juive. Question roumanité il se fit un grand plaisir de sauter dans le train de la solidarité déclenchée par l’étonnant succès que l’Opération « Villages Roumains » connut à la fin des années 1980 au moment où la dictature de Nicolae Ceauşescu franchissant les limites de la déraison planifiait la destruction des villages après avoir massacré le centre de nombreuses villes et bourgades de province comme Făgăraş, Fălticeni ou Buzau pour n’en nommer que trois. Question judéité, Silberstein après avoir réalisé une partie de sa mission humanitaire en Transylvanie franchit les Carpates pour terminer son travail en Moldavie dans la région de Iaşi ce qui lui permit aussi de faire des recherches sur le passé de sa famille qui la quitta peu avant la Première guerre mondiale pour aller s’établir en France. Dès son retour en Suisse il se mit à retracer dans un livre (Roumanie, prison des âmes, Le temps qu’il fait, 1991) les faits saillants de son voyage. Un reportage à la fois rigoureux et cru mais nimbé de poésie et de vague à l’âme. De jovialité aussi tant la découverte du pays et de ses enfants l’enchanta. Vingt ans plus tard, chose peu banale, Silberstein reprenait la route de la Transylvanie et de la Moldavie pour en mesurer l’évolution postrévolutionnaire. Alors chroniqueur au Matin Dimanche de Lausanne, je consacrais quelques lignes à cette nouvelle mouture du bouquin :

Revisiter le passé pour mieux comprendre le présent est un exercice auquel cette chronique est consacrée depuis près de huit ans. Dans le cadre d’un journal, il est forcément limité. Quand un écrivain doué pour le reportage s’y livre sur près de 400 pages, cela prend évidemment une autre tournure. C’est ce que vient de réaliser Jil Silberstein en publiant Roumanie, prison des âmes (Ed. Noir sur Blanc, 2010). Au lendemain de la révolution roumaine de 1989, Silberstein a fait partie de ces dizaines de journalistes qui se sont abattus sur un pays dont les soubresauts d’une violence trop spectaculairement sanglante avaient envahi les écrans de télévision en pleines fêtes de Noël. Parti pour le compte d’organisations humanitaires afin d’évaluer les besoins des populations, Silberstein, son carnet de notes à la main, découvre, enquête, discute avec toutes sortes de gens, des plus humbles aux intellectuels réputés. Il ne se borne pas à décrire des situations ou à transcrire des entretiens, il parsème son récit de digressions historiques, littéraires, ethnographiques. On entre chez des Roumains, mais aussi chez des Allemands, des Hongrois, des Juifs ou des Roms. On suit de plus sa quête personnelle d’un passé familial méconnu, celui d’une famille juive moldave émigrée à Paris au début du XXe siècle. Publié en 1991, son livre compta parmi les meilleurs alors publiés sur la Roumanie en crise. Il aurait pu rester sur ce succès. Mais en automne dernier, alors que le vingtième anniversaire de cette révolution devenue objet de controverses et de polémiques approchait, Silberstein eut l’idée de refaire le voyage d’il y a vingt ans, de retrouver ses interlocuteurs de l’époque et de nous livrer en quelque sorte une analyse des difficiles années de transition dont les rebondissements ont souvent fait la une de la presse internationale. Cela donne un autre bouquin qu’il rajoute au premier. Le bilan est impressionnant tant on y dénote à la fois de progrès indiscutables (un mieux-être presque général, la jouissance de libertés inconnues sous la dictature) et d’espoirs déçus. Car si la démocratie et l’économie de marché sont des réalités, elles ne manquent pas de défauts criants. Et durs à avaler. Une fois de plus (c’est une constante de leur histoire tumultueuse) les Roumains espèrent que la prochaine génération s’en sortira mieux qu’eux. Un espoir qui hante toute l’Europe centrale et orientale. Pour ne pas parler de la nôtre.

Ce second volume semblait avoir mis un point final aux aventures roumaines de l’auteur mais c’était méconnaître son désir de cerner la vraie nature de son identité qui plonge dans la profondeur des siècles. Mais il y a quelques semaines paraissait, toujours aux éditions Noir sur Blanc, un gros volume (708 p.) intitulé Les Voix de Iaşi, une épopée dans lequel je me plongeai, dès les premières pages avalées, avec une passion qui jamais ne retomba avant le point final. Après vingt ou trente ans de recherches, de réflexions, d’aller et retour dans l’histoire de sa famille, du peuple juif et du peuple roumain, dans les drames et les atrocités qui ponctuèrent jour et nuit la vie de cette petite partie du monde l’écrivain s’était trouvé et avait empoigné à pleine plume cette « épopée boiteuse » comme il aime à le dire par autodérision, racontant la vie – ou plutôt, hélas, la destruction– des Juifs de Moldavie.

Né à Paris, ayant découvert à 16 ans seulement la judaïté de sa famille, Jil Silberstein, une fois le contact pris avec Iaşi ville ô combien attachante, n’arrive pas à s’en détacher et ne cesse de creuser dans les lieux, chez les gens, dans les livres et les archives pour connaître le passé de cette communauté juive dont il est issu, une communauté anéantie par l’holocauste, en particulier par le pogrome de Iaşi de juin 1941 que Curzio Malaparte décrivit dans un chapitre célèbre de son Kaput.

Iaşi / Podu Iloaiei: pogrome antijuif de juin 1941

Ce pogrome est au centre du récit de Silberstein mais sa sinistre réalité est éclairée et enveloppée par l’histoire roumaine, par celle des Juifs, de leurs tribulations et leur ancienne installation dans les plaines de l’Europe centrale : Moldavie, Bucovine, Galicie, Podolie… Habilement l’auteur insère dans le texte sa propre histoire et les difficultés rencontrées dans sa quête créant ainsi un suspense de bon aloi pour alléger un ensemble qui sinon pourrait vite devenir indigeste. La variété des sujets traités est époustouflante. On parcourt les siècles depuis la toute première installation d’une colonie juive dans la Roumanie actuelle au tout début de notre ère suite à la destruction de Jérusalem par Titus en 70 ap. J.-C. Ils s’installèrent dans la région de Tălmaciu / Pasul Roşu, à l’ouverture des gorges de l’Olt, lieu de passage très fréquenté dès la haute antiquité. Et l’on finit dans des pages d’une brûlante actualité par une étonnante et discrète réhabilitation d’une des personnalités les plus haïes du pays, la kominterniste Ana Pauker, fille de rabbin devenue l’une des dirigeantes les plus importantes des communistes roumains au moment de leur prise du pouvoir en 1945. Limogée par antisémitisme en 1952, elle mourut d’un cancer en 1960. Ajoutez à cela des qualités de conteur embellies par un indiscutable talent poétique non dépourvu d’humour juif et vous avez de nombreuses raisons d’emporter Les Voix de Iaşi dans votre bagage de vacances.

 

 

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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