Le Journal de Maurice Garçon, plongée spectaculaire dans le monde des « cheramisants » parisiens pendant la dernière guerre

Début de l’été, la nouvelle de la parution du Journal de Maurice Garçon m’a flanqué un sérieux coup de vague à l’âme. Je me revis soudain, habillé du dimanche, encore gamin tout frétillant de curiosité, dans la salle du cinéma Palace de Vallorbe, un soir de janvier ou février 1954. On attendait la venue du conférencier invité dans le cadre des Conférences du Collège, un avocat parisien dont notre professeur de français nous avait fait l’éloge. C’était Me Maurice Garçon. Soixante ans ont passé, je crois encore entendre sa voix, la résonnance, le rythme de sa voix. Alors bien sûr je me suis plongé dans sa prose que je n’avais jamais eu l’envie ou l’occasion de connaître. Elle m’a captivé dix jours durant, me permettant de passer sans les remarquer à travers de curieuses fantaisies climatiques : une première canicule, un méchant coup de froid et une seconde vague de chaleur.

Garçon est un vrai diariste, d’une fidélité quasi quotidienne à sa plume et à ses cahiers qu’il a tenus de 1912 (il avait 23 ans) à la veille de sa mort en 1967. Le volume de 700 pages édité par Les Belles-Lettres/Fayard ne représente donc qu’une petite partie de son journal. Il ne s’agit pas d’un journal de guerre mais d’un journal tenu pendant la guerre par un homme alors au faîte de sa carrière, avocat célébrissime, auteur de nombreux ouvrages, abonné aux premières théâtrales, candidat non dissimulé à un fauteuil de l’alors illustre Académie française. Un représentant typique de ce petit monde parisien qu’il épingle au passage d’un joli néologisme, les cheramisants. Sa clientèle – celle qui compte, celle dont il parle – est faite d’hommes politiques, d’hommes de lettres, de vedettes du spectacle. En temps normal ce Journal relèverait de ce que l’on nomme aujourd’hui que les Américains nous sont passés dessus du people et n’aurait guère d’intérêt. Mais à l’époque comme la gauche et la droite françaises se vautrent depuis 1940 aux pieds des Allemands sous la direction de Pétain en chef d’orchestre cacochyme et de ses sbires, les Laval, Darlan, Pucheu, Bousquet…, hyènes féroces vouées à faire régner par le sang l’ordre nazi, le tableau est dramatique.

Honnête homme s’il en fut, d’une droite modérée et placide, Garçon observe l’effondrement d’un pays, note (sans ricaner) la lâcheté d’élites percluses d’opportunisme, craint à chaque tournant politique de voir la France sombrer dans la guerre civile. Viscéralement opposé à la collaboration avec les Allemands, il s’efforce dans la pagaille créée par la rapidité incroyable de l’invasion de rester l’avocat qu’il a toujours été, respectueux de la déontologie de son métier. Ce respect impose de ne pas prendre des décisions à la légère, de réfléchir avant d’accepter la défense de quelqu’un. En cela, le nombre et la variété des cas présentés font de cet ouvrage un magnifique traité des droits de l’homme.

Par ailleurs Garçon excelle dans les portraits. Souvent quelques mots suffisent. Ainsi à propos de Malraux, le 9 juin 1940 juste après l’invasion quand les Parisiens s’enfuient par centaines de milliers :

Je reçois André Malraux qui vient me demander un renseignement indifférent. Puis nous parlons. Il appartient à l’extrême gauche frisant le communisme. Pendant un an, il a fait la guerre en Espagne chez les Républicains. Ses écrits l’ont marqué pour tout ce qui n’est pas semi-communisant, comme suspect. Quand la guerre est venue, on l’a envoyé dans un régiment de Dragons à Provins. Il moisit là. On le tient à l’index à cause de ses opinions. Dix fois il a demandé à partir volontaire pour le front. On le lui a refusé. On se méfie. (…) On vient de l’envoyer au Val-de-Grâce pour être examiné par les médecins et savoir s’il peut passer dans l’active, lui qui en théorie était commandant d’aviation. Les médecins l’ont examiné gravement. Ils viennent de rendre leur jugement. On le trouve atteint de vanité délirante et absolument inapte au commandement ! (…) Malraux est écœuré. Il supplie qu’on le laisse se battre. On le lui refuse. Il ne veut pas croire à la défaite et ce révolutionnaire internationaliste me parle avec un patriotisme ardent, sincère et découragé.

L’histoire écrite par un diariste est en décalage par rapport à la réalité mais nous permet néanmoins de tirer une morale des grands événements. Stendhal l’a fait avec Fabrice à Waterloo. Garçon quant à lui reste dans son palais de justice :

6 juin 1944, 5 heures.- Je rentre du Palais. La rue est calme. Personne n’a l’air de se douter qu’on se bat férocement à 200 kilomètres. Les cyclistes passent et repassent, allant à leurs affaires comme d’habitude. Rien de changé avec ce qu’on voyait avant-hier. Dans la salle des pas perdus, les avocats vont et viennent, affairés. A peine parlent-ils des événements. Notre sort se joue, et pas loin. On n’ pas l’air de s’en douter. Dans les chambres, on plaide. Lorsqu’une sirène déchire l’air, les magistrats paraissent importuné. Ils ont bien d’autres choses à faire que penser aux destinées du pays. On plaide, ils jugent. Et je me sens ridicule dans ce palais où les occupations sont byzantines. On fait de prodigieux efforts d’intelligence pour aboutir au néant. Il fut un temps où de graves assemblées se réunissaient pour discuter la question de savoir si les anges ont une âme. Ce que j’entends aujourd’hui est du même acabit.

Au vestiaire, on bavarde un peu des événements. Quelques-uns – toujours les mêmes -, qui veulent paraître renseignés, annoncent la prise de Caen et de Rouen. On sait ce que vaut l’aune du renseignement qu’on recueille dans la maison. Personne n’y fait attention. Dans des embrasures de fenêtres, des groupes de deux ou trois chuchotent des choses mystérieuses et se taisent si on approche. On n’y prend pas garde. Quelques imbéciles racontent des histoires sales. Au vrai rien n’est changé. Qu’apportera demain ?

Sur les plages normandes, les Anglo-Saxons que Garçon n’appréciait guère avaient commencé à libérer la France. Sous peu, les Juifs que Garçon aimait encore moins se risqueraient à rentrer au pays. Et il faudrait dorénavant supporter les discours de de Gaulle, ce général à la rhétorique impossible.

Maurice Garçon: Journal. 1939-1945, Belles-Lettres / Fayard, 2015, 700 p, 35 €

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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2 commentaires pour Le Journal de Maurice Garçon, plongée spectaculaire dans le monde des « cheramisants » parisiens pendant la dernière guerre

  1. Martin dit :

    Intéressant. Je vais lire ce livre. Une seule chose m’étonne: Me Garçon, dites-vous, n’aimait pas les Juifs. Pourtant quand on s’appelle Garçon en français, Garçao en portugais, Garzon en espagnol, on a des origines marranes. L’avocat Maurice garçon avait-il donc complètement renié ses origines ? Etait-il lui aussi devenu un Juif antisémite ?

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