Les gouttes de lumière de Joseph Joubert

Pour tuer une insomnie, on peut recourir au polar avalé au rythme haletant du suspense qui le soutient. Il est aussi possible de grappiller des idées fortes dans un recueil de pensées ou un journal intime pour ensuite se laisser porter par une rêverie extravagante. Si les diaristes ne manquent pas (j’en ai signalé certains dans mon Le voyageur immobile paru il y a quelques années aux éditions de L’Aire à Vevey) les raisonneurs supportables à la tête bien faites et non enflée sont plus rares. J’en pratique trois qui d’origine et de culture très diverses mais fils des Lumières finissantes ne cessent de m’enchanter.

Le premier, Joseph Joubert, insomniaque à ses heures, qui refusa toujours de commettre un livre, mais s’y prépara sans cesse, fut à sa manière un taoïste sans le savoir, au point qu’un jour Maurice Blanchot a pu écrire: «Il a été l’un des premiers écrivains tout modernes, préférant le centre à la sphère, sacrifiant les résultats à la découverte de leurs conditions et n’écrivant pas pour ajouter un livre à un autre, mais pour se rendre maître du point d’où lui semblaient sortir tous les livres et qui, une fois trouvé, le dispenserait d’en écrire.» Ses notes, notules et remarques jetées sur des Carnets qui ne l’abandonnaient jamais représentent tout de même quelque 1300 pages dans l’édition que Gallimard en a donné.

Ces Carnets de Joubert courent sur cinquante ans et chaque texte, à la manière d’un journal intime, est daté. Mais à la différence du diariste, Joubert, sans être un moraliste en quête de maximes mais bien un raisonneur impénitent, ne livre que des idées et des réflexions. Il faut qu’une nuit soit très belle pour qu’il parle des étoiles ou que sa santé chancelle pour qu’il y fasse une brève allusion. Ses préoccupations relèvent entièrement de l’esprit, de l’écriture, de l’art, voire de la morale. Avec des points de repère récurrents: la lumière, l’espace, le temps, le vide. Ainsi, le 12 septembre 1798: «L’occupation de regarder couler le temps». Le lendemain: «Vivre sans ciel…». Le 15 septembre: «Raisonner, argumenter. C’est marcher avec des béquilles dans la recherche de la vérité». Le 16 septembre: «Parmi les trois étendues, il faut compter le temps, l’espace et le silence. L’espace est dans le temps, le silence est dans l’espace». Et que penser de ces quelques lignes écrites un 8 mars? «Entendre avec les yeux, voir avec les oreilles, représenter avec de l’air, circonscrire dans peu d’espace et grands vides ou de grands pleins, que dis-je? L’immensité même et la matière toute entière, telles sont les merveilles incontestables et faciles à vérifier qui s’opèrent perpétuellement par la parole et l’écriture.»

> Carnets, de Joseph Joubert, 2 vol., Gallimard

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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