Un salut tardif à Paul Valéry

Ce qui est bien avec les grands écrivains, c’est que malgré moult désillusions on finit toujours par tomber sur quelques lignes qui forcent l’admiration. Cela m’est arrivé cet après-midi avec Paul Valéry qui m’insupporte depuis mes années de collèges. Comme l’irruption de l’hiver par de somptueuses chutes de neige m’avait poussé à mettre un peu d’ordre dans ma bibliothèque pour pouvoir garder un œil sur les fenêtres, je me suis retrouvé avec un volume non coupé de Valéry dans les mains : les Lettres à quelques-uns parues chez Gallimard en 1952. J’en oubliai la neige pour me plonger dans la correspondance du grand homme. Et y trouvai quelques perles en accord avec nos préoccupations très actuelles.

Ainsi cette lettre du 5 mars 1932 à Jean Guéhenno :

(…) Observez que le courage, la foi, l’enthousiasme ne sont pas nécessairement non plus au service la paix. On en trouve dans tous les camps. Il résulte de tout ceci que les hommes qui, comme moi, tiennent sur toute chose à l’esprit, et, d’autre part, abhorrent la guerre, doivent agir contre la guerre par les voies de l’esprit, – et je n’entends pas par ces mots désigner les harangues, les déclamations, les résolutions de meetings, les serments, etc., car ce sont des actes de violence, qui n’excluent pas l’âme de la guerre, s’ils semblent condamner la chose. La guerre naît de la politique ; la politique, quelle qu’elle soit, a besoin pour ses fins de la crédulité, de l’excitabilité, de l’émotivité ; il lui faut de l’indignation, de la haine, de la confiance, des mirages,– et ce sont là autant de moyens de changer l’homme en animal de combat. Il ne vaut pas la peine de songer à abolir les guerres, si l’on ne s’occupe en profondeur à éliminer la bestialité (…) (p. 201)

Le hasard (ou la malice) de l’édition fait que la lettre suivante reste dans le même ordre d’idée. Datée du 12 septembre 1932, elle est adressée A une religieuse pour sa prise d’habit :

Mademoiselle,

Je ne pourrai pas assister à la cérémonie de votre prise d’habit. Et quant à prier pour vous, il faudrait savoir s’y prendre et en être digne, c’est-à-dire être bien différent de moi. Mais si vous voulez bien, sur le seuil du couvent, accepter l’hommage d’une pensée qui, parfois, s’écarte du monde… sans s’approcher de la religion, sachez que j’admire sur toute chose la force de choisir entre le tout et le rien, quand on a su, comme vous l’avez su, démêler en soi-même ce qui peut être Tout de ce qui doit être Rien. (p. 202)

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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2 commentaires pour Un salut tardif à Paul Valéry

  1. Silva Togni dit :

    Pas mal! J’ai lu avec intérêt. Silva

  2. Florani dit :

    Je reprends de cet extrait choisi certainement avec soin : « la politique, quelle qu’elle soit, a besoin pour ses fins de la crédulité, de l’excitabilité, de l’émotivité  » … de la crédulité … !

    Merci Monsieur Delaloye .

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