Hommage à Joseph Roduit, défunt abbé de Saint-Maurice

Comment ne pas en ce jour où Joseph Roduit ancien abbé de Saint-Maurice est enterré en son abbaye dans le caveau réservé à ses pairs lui adresser une pensée ? Nous fûmes condisciples au collège de la dite abbaye. Par la suite, sa vocation l’appela à la prêtrise et le mécréant que je suis eut peu l’occasion de le côtoyer exception faite, tous les cinq ans, de la traditionnelle rencontre réunissant notre volée de maturistes, l’ultime venant d’avoir lieu à la mi-octobre pour célébrer les 55 ans de l’événement. De Joseph Roduit, il ne me reste qu’une photo symbolisant un monde disparu. Nous y sommes tous deux hilares, manifestement ivres, vautrés dans un pré sur les hauts de Saint-Maurice où le chanoine Viatte nous avait emmenés en excursion d’automne. Nous étions en classe de philosophie. Viatte, la philo, le vin, la liberté de l’enseignement, tout cela m’a rappelé un beau texte de Maurice Chappaz que je viens de découvrir et dont l’évocation aurait certainement fait plaisir au défunt. Le voici :

De mes leçons d’apologétique au collège, je retins toujours l’argument du Père Théodule [alias chanoine Paul Saudan] , géant à crinière noire [elle avait blanchi quand il fut notre professeur !], savant en lettres grecques, latines et même russe (il nous avait appris à réciter l’Ave Maria en cette langue), fanatique de musique et amoureux du vin. « Voyez-vous, nous disait-il, quasiment toutes les nations à vignes, tous les peuples qui tètent à une treille sont catholiques ». Mystère de notre sainte religion et excellence du vin, le produit le plus sensible et le plus délectable ; une goutte donnée par la terre, la pierre, les soleils à peu près comme notre pensée est filtrée par la matière humaine et les deux s’accordent ! Le sauvage jus de grappes est en même temps la substance la plus civilisée, la plus imprégnée de culture qui soit, associée à l’esprit sans d’ailleurs être subordonnée à la raison. Le vin, ce fou de la nature, jurait notre maître, pouvait seul devenir le sang du Christ. Nous nous amusions parfois à « lancer » le père Théodule, par exemple en traçant à la craie une énorme grappe au tableau noir. « Savez-vous, mes petits amis, nous répondait-il alors, dans un accès d’éloquence spontanée, que la grappe est un symbole universel, un archétype, l’une de ces figures mères dessinées de toute éternité, préétablies déjà dans la contexture du monde en formation. Les psychologues modernes assurent même que les Esquimaux ou les Lapons des toundras, bien qu’ils ignorent tout de nos vignes ensoleillées, aperçoivent la grappe inconnue dans leurs rêves. Oh ! le baril et la bible, la bonne parole des pays du vin ira jusqu’à eux. »

Le Père Théodule nous invitait à tour de rôle dans sa cellule lorsque nous avions mérité son attention par une petite preuve de réceptivité, pour ouïr quelque fugue, quelque quatuor de sa discothèque et, oui aussi, pour déguster une dôle, un ermitage de Branson. Nous buvions un verre pendant une heure. Le vin n’est pas fait pour la soif ordinaire ! Le bon Père nous l’enseignait. Il est fait pour exalter toutes les choses qui ont de la saveur, fait pour comprendre et discuter la personnalité, le suc d’un pays. « Tâchez, nous disait-il encore en guise de conseil, d’acquérir les qualités de votre terroir, il n’y a que la campagne de solide. Vous n’avez pas toujours beaucoup d’éducation mais vous avez la tradition. Lorsque vous deviendrez sages, vous ressemblerez aux vins qui sont subtils, vieux et mûrs. »

Texte publié en août 1968 dans la revue Treize Etoiles.

Je l’ai découvert à la page 474 d’un livre absolument superbe dont je viens de découvrir l’existence: Maurice Chappaz, Journal intime d’un pays, Préface de Christophe Carraud, Editions de la revue Conférence, Paris, 2011, 1213 pages. Il s’agit d’une sorte de bible chappazienne où Pierre-François Mettan a réuni tous les écrits de l’écrivain sur lesquels il a pu mettre la main en les accompagnant de notes et d’index. C’est somptueux !

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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