La mort de Balzac

L’autre soir, en quête d’une lecture, je me suis saisi d’un opuscule oublié depuis des années entre deux biographies monumentales jamais lues de Balzac. Je fais partie de ces lecteurs qui préfèrent l’œuvre à l’auteur et me contente en général de jeter sur les biographies un œil distrait tant les vies d’écrivains, sauf rares exceptions, sont plates et monotones. De Balzac auquel je voue une passion démesurée qui m’a fait lire sa Comédie humaine, volume après volume, au fil de sa parution en Pléiade, dès 1976 (à commencer par La Maison du chat-qui-pelote), je me suis contenté pendant quarante ans de savoir qu’il était toujours à court d’argent, que les femmes ne l’indifféraient pas, qu’il se prétendait réac ce qui n’était pas manifeste. Et, surtout, qu’il avait nourri une passion extrême pour une lectrice polonaise vivant en Ukraine dont le charme l’avait séduit à distance. Ce qu’il avait vérifié de visu en la draguant sur le quai de Neuchâtel. Mais je ne la savais même pas si belle ! Le petit ouvrage signé Octave Mirbeau s’intitule La mort de Balzac. Joliment édité, manifestement destiné à des mordus de Balzac, le livre ne rata pas son effet : calé dans un fauteuil, je l’avalai en deux petites heures et, le reposant, je me précipitai à l’extérieur respirer l’air pur des Carpates pour échapper à une horrible odeur de mort qui, soudain, me semblait avoir envahi la pièce.

Mirbeau, aujourd’hui trop oublié, est un grand maître. En quelques pages, il m’apprit que l’amour fou liant Balzac et Mme Hanska ne faiblit pas pendant près de vingt ans parce que, écrit-il, au-delà de la passion, cet amour devait beaucoup « à deux toniques puissants, à deux excitants admirables : l’imagination et la distance. » Et, faut-il ajouter, à la soif impérieuse d’argent de l’écrivain. A la fin le besoin d’argent prit le dessus et à force d’insistance et de pressions elle céda et accepta de l’épouser. Du coup l’enchantement se dissipa et ils se détestèrent au point de cesser toute relation bien que partageant le même toit. La dame repri sa liberté et des amants. Quant à Balzac, très malade depuis des années, il vit son état se dégrader très vite pour se retrouver en quelques mois à l’article de la mort :

Tout à coup, il [Balzac] regarda Nacquart [son médecin], le regarda longtemps, avec une sorte de sourire résigné, où il y avait pourtant comme un reproche. Et il dit, dans l’intervalle de ses halètements : « Ah ! oui !… je sais… il me faudrait Bianchon… Il me faudrait Bianchon… Bianchon me sauverait, lui ! » Son orgueil de créateur ne faiblissait pas devant la mort. Toute sa foi dans son œuvre, il l’affirmait encore dans ces derniers mots, qu’il prononça avec une conviction sublime : « Il me faudrait Bianchon !… »

(…) Dans l’après-midi, nous [Mme Balzac ex Hanska et son amant le peintre Gigoux] apprîmes par la garde que Balzac était entré en agonie. Depuis qu’il s’était réveillé de son assoupissement, il n’avait plus sa connaissance. Ses yeux étaient grands ouverts, mais il ne voyait plus rien. Il râlait, d’un grand râle sourd qui, parfois, lui soulevait la poitrine, à la faire éclater. Le plus souvent, il demeurait calme, la tête enfouie dans l’oreiller, sans le moindre mouvement… N’eussent été le bruit de sa gorge et le gargouillement de son nez, on l’eût cru déjà mort. Le drap était tout mouillé de la sueur soudaine, fétide, qui lui ruisselait du visage et de tout le corps. La garde conta : « Monsieur a, au bout de chaque doigt, une énorme goutte de sueur que le drap pompe et qui se renouvelle sans cesse… On dirait qu’il se vide, surtout par les doigts… C’est extraordinaire !… » Elle n’avait jamais vu ça. Elle dit : « Ah ! Madame fera bien de ne pas entrer… Vrai ! c’est pas engageant, pour une dame !… J’en ai veillé, vous pensez !… Mais des comme Monsieur !… Oh ! là ! là !… Et j’ai beau mettre du chlore !… » Elle dit aussi : « Il me faudra une paire de beaux draps, tout à l’heure, pour que je fasse la toilette. Le valet de chambre n’en a plus que de vieux… » Et comme la pauvre femme, épouvantée de tous ces détails, répétait : « La toilette ! mon Dieu ! c’est vrai ! la toilette !… », la garde la rassurait d’un affreux sourire : « Oh ! Madame n’a pas besoin d’être là… Que Madame ne se tourmente pas… Ce n’est rien, j’ai l’habitude, allez ! » La journée passa ainsi, lugubre et lente, éternelle. Il ne me fut pas permis de sortir, d’aller à mes affaires, à mon atelier, où j’avais donné un rendez-vous important… Chaque fois que j’en émettais le désir, elle s’accrochait à moi, poussait de petits cris : « Non ! Non !… Ne me laisse pas toute seule, ici… Ton atelier !… Reste avec moi, je t’en prie !… » Si la garde se présentait pour demander quelque chose qui lui manquait ou pour nous tenir au courant des progrès de l’agonie, elle se bouchait les oreilles, ne voulant rien entendre. Elle la pria même de ne revenir que « quand tout serait fini ». La sorte d’enfant tardif, d’animal hébété, que peut devenir une femme qui, comme Mme de Balzac, avait la réputation – exagérée, d’ailleurs – d’être une créature supérieure, énergique, brillante, je n’aurais jamais cru que cela fût possible à ce point ! Car j’ai toujours vu, au contraire, les femmes plus fortes que les événements et donnant aux hommes l’exemple du courage, de l’endurance, de la maîtrise de soi… Elle, elle n’était plus rien… plus rien… Ce n’était plus un être de raison, ce n’était pas même une folle, pas même une bête… Ah ! quelle pitié… ce n’était rien… Vaincue par la fatigue, engourdie par la chaleur de cette chambre fermée, elle consentit à s’étendre sur la chaise-longue, où elle sommeilla, d’un sommeil pénible, troublé, jusqu’à la nuit… J’avais pris un livre : Le Médecin de Campagne, je me souviens… un exemplaire décousu, déchiré, sali à force d’avoir été lu et relu… Mais, faut-il vous le dire ? j’étais totalement abruti, aussi incapable de lire n’importe quoi que de penser à quoi que ce soit. Je n’éprouvais qu’une sensation, l’ennui de ne savoir que faire, de ne savoir que dire, l’ennui d’être là… Surtout, je souffrais cruellement de ne pouvoir pas fumer… Et, dans cette maison en plein Paris, où, plus délaissé qu’une bête malade au fond d’un trou, dans les bois, mourait le plus grand génie du siècle, j’écoutais, sans être impressionné par l’atrocité de ce drame, j’écoutais l’immense, le lugubre silence que troublait seulement, de loin en loin, le bruit humain, l’unique bruit humain de deux immondes savates, traînant, derrière la porte, dans le couloir…

Le lendemain, Mme Balzac retrouva décence et aplomb, les conditions de la mort du génie furent enterrées avec lui. Sans rompre sa liaison avec Jean Gigoux. Des années après la mort de sa maîtresse, le peintre raconta à Octave Mirbeau les sinistres circonstances de l’agonie de Balzac. Mirbeau reprit l’histoire dans un livre qu’il publia en 1907 sans savoir que la fille octogénaire d’Eve Hanska vivait encore. Obéissant à ses véhémentes protestations, il retire les 62 pages de « La mort de Balzac » de son livre, ce qui n’atténue en rien la virulence du scandale, mais calme la vieille dame à qui il promet qu’il ne publiera pas le texte, ce qui ne l’empêche d’en distribuer quelques exemplaires à des amis.

C’est le fac-similé d’un de ces exemplaires publié en 1989 par Du Lérot éditeur que j’ai acheté le 13 février 1992 sans doute à La Librairie à Morges et que par un hasard étonnant j’ai lu à Sibiel par un samedi 13 février assez maussade.

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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Un commentaire pour La mort de Balzac

  1. Cesare dit :

    Carouge.genève. porquoi’pas une minute. J’achète ton livre, avec grand plaisir. Bien a Toi césar

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