Souvenirs, souvenirs : Churchill à Zurich en 1946

Il n’est pas inutile dans l’immense gabegie européenne qui règne aujourd’hui, de jeter un coup d’œil aux débuts de cette Europe qui flanche, dit-on. Voici un rappel du fameux discours de Churchill sur l’Europe à un moment ou la Grande-Bretagne n’y était pas du tout.

Churchill consacra la journée du 19 septembre à Zurich où une foule immense se massa à son passage. Le correspondant de la Feuille d’Avis de Lausanne articule le chiffre de 150.000 personnes! Churchill avait décidé de prononcer dans l’Aula de l’Université un grand discours de politique internationale et demanda au recteur de convoquer les radios d’Europe et d’Amérique. Une fois encore les autorités paniquèrent et il fallut tout le doigté de Max Petitpierre pour que ses collègues renoncent à exiger de Churchill qu’il soumette son discours au Conseil fédéral avant de le prononcer. Quand il termina son allocution sur les mots: La Grande-Bretagne, le Commonwealth, la puissante Amérique et, j’en ai confiance, la Russie aussi – tout serait alors pour le mieux – doivent être les amis et les soutiens de la nouvelle Europe et défendre son droit à la vie et à la prospérité. Et c’est dans cette pensée que je vous dis: que l’Europe ressuscite!, les applaudissements furent frénétiques.

En Europe par contre les réactions furent très mitigées. En France, comme Churchill avait parlé du nécessaire rapprochement franco-allemand, c’est la stupéfaction et souvent l’indignation tant les blessures de la guerre étaient fraîches et le souvenir du pétainisme encore proche. Moscou pour sa part n’y voit qu’une machine de guerre antisoviétique. Londres ne réagit pas officiellement, le gouvernement travailliste rappelant que Churchill parlait à titre privé. La presse conservatrice soutient son leader du bout des lèvres, et le Times, avec un humour malicieux se plaît à souligner que Winston Churchill «a excellemment choisi l’endroit d’où il a parlé». Le journal fait ensuite l’éloge du fédéralisme qu’il cite en exemple, mais c’est pour mieux asséner une ultime perfidie: «L’histoire de la Confédération offre aussi le spectacle, dans les relations de la Suisse avec les pays européens, de difficultés sans nombre. La Suisse s’est montrée de tous les États d’Europe le moins disposé à s’unir pour une action commune. Si jamais la proposition de Churchill de créer les États-Unis de l’Europe devait se réaliser, la Suisse ne pourra guère être comptée parmi ses États fondateurs».

On voit très bien dans ces quelques lignes les arrière-pensées de Churchill: la gouvernance du monde appartient aux Anglo-saxons et aux Russes. Les Allemands et les Italiens, ennemis vaincus, doivent se reconstruire dans le cadre d’une petite Europe. La France, honteusement écrabouillée en 1940, est, quoiqu’elle se flatte de la victoire finale, reléguée à leur niveau. Ce que le grand homme ne voit pas est que la Grande-Bretagne comme la France a perdu son empire dans la guerre et qu’elle ne s’en remettra pas. Traduite en termes politiques, cette situation devrait impliquer une autre structure de l’ONU avec un Conseil de sécurité donnant un siège aux Anglo-saxons et un autre à une Europe fédéraliste conçue dès le départ comme une puissance étatique dont de Gaulle, nationaliste pur sucre, ne voulait en aucun cas. Dès la guerre terminée la construction européenne s’emmanche mal.

 

 

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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