Europe. Quelle Europe? Mon cœur pleure toujours l’Europe!

Toujours déprimé par la gabegie européenne et le sinistre sabbat des sorciers opportunistes je suis allé à la recherche des causes. C’est important les causes.

Quelle plongée, mes amis ! Il n’est pas journal, radio, télé ou sogenannte réseau social qui se fende d’éditos, commentaires, enquêtes ou je ne sais quoi sur la fin de l’Union européenne, sa chute, échec, faillite, débâcle, déroute et j’en passe. Il est vrai que depuis quelques mois, l’actualité bouscule nos certitudes et nous invite à réfléchir très sérieusement à l’avenir européen. Ce que j’ai fait dans mon coin en redémarrant du degré zéro soit du début de la reconstruction du continent dès la fin de la seconde guerre mondiale. Chacun était conscient qu’il serait hautement ridicule de repartir avec le slogan qui amusa les commentateurs et les experts après la fin de la boucherie de 14-18 : « Plus jamais ça ! » alors que leurs diplomates, géographes, stratèges, économistes et autres avaient bravement unis leurs forces pour compliquer les choses à l’extrême en créant par exemple le trop fameux couloir de Dantzig. Mais malgré et au-delà de la pensée dominante et des élites gouvernantes, quelques philosophes, historiens et politologues tournaient autour de l’utopie européenne sans toutefois parvenir à capter l’attention de masses tout entières à l’écoute des sirènes nationalistes. Battu aux élections législatives de 1945, Winston Churchill s’occupe en jouant les oracles. En mars 1946, c’est le Westminster College de Fulton aux Etats-Unis qu’il choisit pour lancer sa solennelle dénonciation du «rideau de fer» qui de la Baltique à Trieste est tombé sur l’Europe. . Le discours de Churchill ne fait en réalité que poser les premiers jalons de la guerre froide que son discours du 4 mars 1946 à l’université de Fulton (Missouri) conceptualisera avec fougue :

De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique, un rideau de fer est descendu à travers le continent. Derrière cette ligne se trouvent toutes les capitales des anciens États d’Europe centrale et orientale. Varsovie, Berlin, Prague, Vienne, Budapest, Belgrade, Bucarest et Sofia, toutes ces villes célèbres et les populations qui les entourent se trouvent désormais dans ce que je dois appeler la sphère soviétique, et sont toutes soumises, sous une forme ou sous une autre, non seulement à l’influence soviétique, mais aussi à un degré très élevé et, dans beaucoup de cas, à un degré croissant, au contrôle de Moscou. (Merci Wikipédia)

A la lecture de ce fragment, les cinéphiles se remémorent aussitôt un film, Le troisième Homme de Carol Reed, qui donne magnifique description de la Vienne d’après-guerre encore partiellement occupée par les Soviétiques. En septembre de la même année, deux discours importants annoncent la mise en place des politiques européennes d’après-guerre. Le coup d’envoi un donné par James Byrnes qui après avoir secondé le président Roosevelt comme proche conseiller était devenu le secrétaire d’Etat de Truman. Le 6 septembre 1946, à Stuttgart, il plaide l’abandon de la ligne prônée dès 1944 par le secrétaire au Trésor Henry Morgenthau, à savoir le démantèlement de l’industrie lourde allemande la reconstruction du pays en l’abandonnant à l’agriculture et à l’élevage. Les Allemands bergers de moutons! éleveurs de cochons! Le discours de Byrnes fait l’effet d’une bombe et donne un souffle nouveau aux Allemands qui vivent alors dans des champs de ruines et en pleine famine, ruminant leur défaite et subissant une quadruple occupation d’armées peu enclines à leur faire des cadeaux.

Le second choc est asséné par le discours de Churchill du 19 septembre à l’Université de Zurich dont j’ai parlé ici il y a quelques jours. Si en se faisant le héraut des États-Unis d’Europe il veut mettre un peu de baume sur un continent ravagé par une guerre terrible, Churchill n’oublie toutefois pas la réalité des relations internationale, l’agressivité des Soviétiques qui trainent les pieds pour respecter les accords de Yalta. Cependant son adhésion à l’idée européenne est relativement ancienne : en 1942 déjà il en faisait part à Anthony Eden, son ministre des Affaires étrangères. Mais jamais la participation de la Grande-Bretagne n’y était envisagée. Ni d’ailleurs celle de la Suisse dont il salua la neutralité envers l’Allemagne pendant la guerre (ce qui est moins saluable de nos jours!).

En fait, dès la guerre terminée, la reconstruction européenne s’emmanche mal car les vainqueurs d’Hitler ne se sont jamais fait confiance pendant le conflit, même si leur collaboration fut efficace. On le vit encore dans les semaines qui suivirent la reddition allemande avec les magouilles utilisées par les Américains pour s’assurer le contrôle total du Japon en obtenant sa reddition inconditionnelle avant l’entrée en guerre de l’URSS par le largage des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaky. Cela permit à Washington de faire du Japon, sur fond de mépris raciste anti jaune typiquement américain, cet Etat à souveraineté limitée que nous connaissons depuis 1945 sans que cela ne fasse honte à personne.

Quelques mois après Churchill, en mars 1947, Harry S. Truman, le président américain, reprend à son compte un durcissement politique envers l’URSS et officialise les propositions d’« endiguement » (containment) défendues par George Kennan fin connaisseur du monde soviétique : le pouvoir américain mettra tout en œuvre pour empêcher un accroissement de l’influence soviétique en Europe. Le tournant anticommuniste est décisif, la rupture totale : cela revient à militariser la guerre froide, à donner à l’OTAN un pouvoir politique considérable. En juin de la même année, l’administration américaine met en place le Plan Marshall qui sous la protection de l’OTAN va fournir une importante aide économique aux pays occidentaux victimes de la guerre. L’OTAN dont la création est définitivement formalisée en avril 1949 s’empare dans les faits de la direction de l’Europe, de ce que l’on a appelé pendant des décennies le monde libre. Un bel exemple de son pouvoir politique est donné en Suisse par le Hotz-Linder-Agreement conclu le 23 juillet 1951 entre la Suisse et les Etats-Unis, accord soumettant tacitement la Suisse à l’embargo contre les pays de l’Est. De surcroît, étroitement liée à cet accord,  il faut aussi tenir compte de l’adhésion de la Suisse, le 9 janvier 1952, au Mutual Defense Assistance Act ; ainsi l’OTAN met la Suisse parmi les pays ayant droit aux matières premières pour le réarmement. Officiellement donc la Suisse n’accepte pas l’embargo mais en respectant tacitement les listes fixées par l’OTAN, elle y participe bel et bien ! (Merci au professeur H.-U. Jost pour cette information).

Une fois le branle donné à la reconstruction économique du Vieux Continent sous surveillance et protection militaire étasunienne, les « experts » en matière économique et politique commencèrent à s’agiter en vue de donner une cohérence au développement de l’idée européenne. Un développement qui, notons-le d’emblée, jamais ne s’appuya sur les peuples ou les opinions publiques. Les temps étaient autoritaires, pas rigolos du tout, les gens obéissaient au doigt et à l’œil, la démocratie était plus que formelle, les enfants respectaient les instits, les femmes ne votaient pas, bref : quand aujourd’hui on persifle la bureaucratisation de Bruxelles, sa rigidité, il faut voir d’où elle vient, comment se passait la vie de tous les jours il y a encore un demi-siècle. Et si vous désirez vous donner un frisson passéiste venez donc en Roumanie vous confronter aux conséquences induites d’un bête froissement de tôles dans un carrefour : comme nombre de nouveaux États européens du XIXe siècle, la Roumanie n’a fait que s’inspirer des mœurs françaises de l’époque. Et les a gardées. Heureusement pour nous et les générations futures, la France s’est rattrapée en engendrant les soixante-huitard(e)s qui balayèrent en rigolant ces vieilleries.

Les premiers pas européens furent accomplis par un millier de politiciens, intellectuels, universitaires et autres « experts » de plusieurs nations au Congrès de La Haye en mai 1948. La situation était très tendue car les Soviétiques avaient bouclé la Tchécoslovaquie quelques semaines plus tôt. Churchill occupe une présidence d’honneur, Denis de Rougemont prononce le discours de clôture. Les idées et les espoirs partent dans tous les sens – unionisme ou fédéralisme notamment – mais sont plombés par le coup de Prague et la peur de Moscou. Toutefois le congrès ouvre la voie au Traité de Londres (5 mai 1949) qui invente le Conseil de l’Europe et à la création du Collège d’Europe à Bruges (fabrique d’eurocrates) et du Centre européen de la Culture à Genève (fabrique d’on ne sait quoi)

Le vrai coup d’envoi de l’Union européenne viendra cependant de l’initiative de Robert Schuman, un politicien plutôt falot, conservateur catholique (il est aujourd’hui en procès de béatification au Vatican !) mais qui ne manquait pas d’atouts : né en 1886 à Luxembourg ville de sa mère (le luxembourgeois est sa langue maternelle) il hérite néanmoins de la nationalité allemande de son père citoyen de la Lorraine alors occupée par l’empire de Guillaume II avant de devenir Français lors du retour de l’Alsace-Lorraine à la France. Ministre en 1940 lors de la défaite, il vote les pleins pouvoirs à Pétain. Nationalement indigne en 1945, il sera pardonné par de Gaulle et reprendra sa carrière politique. Député de Moselle de 1919 à 1962. Dix-sept fois ministres sous diverses casquettes dans autant de gouvernement. Signez-vous : ce monsieur est un père de l’Europe ! Son idée pharamineuse ? Placer la production réunie du charbon et de l’acier de la France et de l’Allemagne sous la direction d’une Haute Autorité (lisez : des experts). Il en fait la proposition le 9 mai 1950 en précisant que d’autres États européens pourraient être associés à ce plan qui donnera naissance à la CECA (Communauté européenne du charbon et de l’acier). L’enthousiasme est tel qu’en deux ans l’affaire est emballée et le 28 avril 1952 la France, l’Allemagne (encore occupée), l’Italie et le Benelux signent le traité fondateur de la CECA avec siège à Strasbourg. A la fin de l’année, ce fœtus européen compte déjà un millier de fonctionnaires. C’est ce qu’on appelle démarrer sur les chapeaux de roue.

(à suivre sous peu)

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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