Où l’on parle de l’euthanasie diplomatique de la Communauté politique européenne

 Au cours de l’hiver 1940-1941, Altiero Spinelli, homme politique italien alors assigné à résidence par Mussolini sur l’île de Ventotene, définit avec clarté dans un Manifeste, les objectifs de la résurrection européenne à venir après la fin de la guerre. Pour lui, l’Etat fédéral européen devra :

a) Se doter d’organes et de moyens suffisants pour que ses délibérations soient exécutées par chaque Etat fédéral national. Ces délibérations auront pour objectif le maintien d’un ordre commun, tout en laissant aux États l’autonomie nécessaire à leur développement politique selon les spécificités propres aux différents peuples; b) Disposer d’une armée européenne se substituant aux armées nationales ; c) Mettre fin avec détermination aux autarcies économiques nationales, épine dorsale des régimes autoritaires.

On ne saurait mieux dire : un gouvernement, une armée et une intégration économique. C’est l’Organisation Européenne de Coopération Economique (OECE) fondée le 16 avril 1948 par 17 pays européens qui se chargera de libéraliser les échanges en commençant par s’entraîner avec la répartition du plan Marshall entre les quémandeurs. Cette modeste entrée dans la globalisation rencontrera le succès que l’on sait, mais dans les faits c’est Jean Monnet, un homme d’influence français qui passerait aujourd’hui pour un technocrate de haut vol, qui parviendra à imposer une stratégie gagnante à partir d’une entente franco-allemande en réunissant autour d’une même table les deux géants de l’Europe occidentale, ennemis héréditaires depuis des siècles (avec notamment les trois guerres de 1870, 1914 et 1939) et en les forçant de gérer ensemble la base de leurs capacités militaires : la production du charbon et de l’acier. Il s’agit pour Jean Monnet de transférer ces secteurs nationaux à une entité commune en quelque sorte « dénationalisée » ouverte aux autres États européens, cela donnera la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CED), premier embryon de l’intégration économico-politique européenne sur un projet français (mai 1950) qui gagnera immédiatement le soutien des Allemands (Adenauer) des Italiens (De Gasperi) et du Benelux (Spaak). Malgré le refus britannique – il n’est pas question pour eux d’abandonner une parcelle de leur souveraineté – le succès est rapide et colossal par rapport à ce qu’était l’Europe des années 1930. Le projet ne manque pas de panache :

La mise en commun des productions de charbon et d’acier assurera (…) la première étape de la Fédération européenne. Cette proposition réalisera les premières assises concrètes d’une Fédération européenne indispensable à la préservation de la paix. (Déclaration Monnet-Schuman)

Toutefois, les difficultés apparaîtront elles aussi avec l’envie d’aller plus loin. Un élément extra-européen – la guerre froide entre les USA et l’URSS – posera rapidement un problème politique de fond : était-il possible de réarmer l’Allemagne devenue en 1949 la République fédérale allemande admise dans le concert des nations occidentales. Là aussi les pères de l’Europe, en particulier Jean Monnet, allèrent vite, beaucoup trop vite : les esprits n’étaient pas mûrs pour oublier si tôt les crimes nazis. Entre 1951 et 1952, diplomates, généraux et technocrates imaginent, sur le modèle de la CECA, la création d’une  CED qui comporterait un Conseil des ministres, un parlement, une Cour de justice, un Exécutif collégial et, surtout, une armée d’un demi-million d’hommes dont 200000 Allemands. Pour les victimes de la guerre, le choc est rude ! Comme cette armée européenne sera membre de l’OTAN, son commandement sera américain. En, France gaullistes et communistes montent au créneau contre cette soumission militaire aux Américains. De Gaulle :

Voici que le projet artificieux d’une armée dite « européenne » menace d’en finir de jure avec la souveraineté française. Il s’agirait en effet que notre armée disparût dans une création hybride placée pour donner le change sous le vocable de l’Europe. Mais comme l’Europe, en tant qu’entité responsable et souveraine n’existe absolument pas, faute que l’on ait – d’ailleurs – fait ce qu’il faut pour qu’elle existe, c’est aux mains du « grand chef » américain que cette force serait remise.

Après deux ans d’empoignades politiques, la CED est vigoureusement repoussée par l’Assemblée nationale française le 30 août 1954 alors que les autres partenaires prévus l’ont déjà acceptée depuis longtemps. Il vaut la peine de souligner pour les gens de la gauche non-communistes que Pierre Mendès-France alors chef du gouvernement était lui aussi opposé à la CED. Il est par ailleurs plus qu’intéressant, disons fondamental, de noter que ces grandes décisions sur la création d’instances supranationales ne sont jamais soumises aux peuples européens, mais seulement à leurs parlements. Malgré quelques votes ultérieurs, ces carences démocratiques pèsent lourd dans la crise actuelle.

Une chose encore. De Gaulle ironise lourdement sur le manque de structure à proprement parler politique de ces débuts d’Europe. Le brave homme ne manque pas culot : il sait très bien que les gaullistes, comme les communistes et  d’autres encore, se sont opposés vigoureusement à un projet de Communauté politique européenne (CPE) étudié parallèlement à la CED par l’équipe de Jean Monnet. Mais face aux remugles exhalés par le débat CED, on dirait à lire la prose sur la CPE que le moral n’y est pas. C’est encore un premier ministre français, Georges Bidault, qui donne le coup d’assommoir :

Des hommes qu’un irréprochable attachement aux traditions antiques destine à faire entendre la voix de la terre et des morts, s’inquiètent d’une entreprise dont ils redoutent qu’elle n’aboutisse à l’effacement des patries.

Pauvre Bidault ! Attaché au passé contre l’avenir, il terminera une carrière politique brillante notamment comme successeur de Jean Moulin avant de rallier en 1962 la piétaille fasciste de l’OAS. En novembre 1953, la CPE est enterrée :

Il est clair que son destin est désormais scellé, celui que l’on nomme pudiquement euthanasie diplomatique. Le traité est discrètement  remis dans le tiroir des oubliettes, dont il ne sortira plus.

Quelques mois plus tard, en juin 1954, les pères de l’Europe se remettent au travail sous la houlette de Paul-Henri Spaak soutenu par un ministre italien et probablement séduits par le soleil sicilien, ses orangers et ses vins donnent, par la résolution de Messine, le branle aux négociations qui aboutiront en 1957 au traité de Rome et à la création du Marché Commun. Mais ce pas de géant relève d’une autre histoire.

Sources : Alfonso Mattera : Notre européanité (Ed. Lextenso, Paris, 2014)

(A suivre sous peu)

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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