Cioran, le paysan de Paris

Je me suis plongé avec grand plaisir dans une relecture des Cahiers de Cioran rendue encore plus intéressante par le recul, les années passées et surtout ma propre intégration dans le paysage et les mœurs immuables de son enfance, à un vingtaine de kilomètres de son village natal.On peut allègrement sauter le 80% de ces notes jetées au hasard sur le papier. Mais dans le reste, il y a matière à réflexion, voire à information comme les rencontres impromptues avec Celan malade. Curieusement Cioran nous permet de nous repérer surtout en datant ses promenades pédestres dans les environs de Paris.( Cioran: Cahiers, 1957-1972. Avant-propos de Simone Boué. Gallimard, 1997, 999 pages)

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« Voilà des années que je ne cesse de déchanter sur Valéry. Quand je pense à l’influence qu’il a eu sur moi (sensible dans le Précis de décomposition). Son style que j’aimais, il m’irrite maintenant. Ensuite il veut paraître toujours intelligent. L’élégance nuit à la pensée. Et il est trop élégant. » (Cioran, nov. 1962, Cahiers, p.121)

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« Mon drame est d’être un ex-ambitieux. Mes aspirations, mes folies d’autrefois, j’en discerne de temps en temps les prolongements. Je ne suis pas tout à fait guéri de mon passé. » (Oct. 63, Cahiers p. 188)

C’est ainsi que j’ai interprété il y a déjà pas mal de temps son rejet de la langue roumaine et de la Roumanie, comme une manière de racheter la honte – authentique – de sa première vie, de ses engagements légionnaires (donc fascistes et antisémites) et de son livre Transfiguration de la Roumanie.

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« 18 décembre [1964] – Sept ans depuis la mort de mon père. C’est-à-dire qu’il ne reste plus rien de ce qu’il fut, rien, sauf le squelette. » (ibid, p.248)

C’est le dernier parastas. En bon orthodoxe, il aurait même pu ajouter « à condition que les os soient propres ».

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« Que j’aie été dans ma jeunesse un ambitieux, cela ne fait pas de doute ; que j’aie cessé de l’être non moins. Si je m’en félicite parfois, le plus souvent je m’en afflige, car, sans ambition, si je suis devenu en quelque sorte supérieur à moi-même, j’ai perdu en même temps le ressort même de mon être. » (ibid. 2 janvier 1966, p 325).

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« J’ai appris hier soir, à un dîner, qu’on vient d’interner P. Celan dans une maison de santé, après qu’il eut tenté d’égorger sa femme. En rentrant tard dans la nuit, je fus saisi d’une véritable peur et eus tout le mal du monde à m’endormir. Ce matin, au réveil, j’ai retrouvé la même peur (ou angoisse si on veut) qui elle, n’a pas dormi. Il avait un grand charme, cet homme impossible, d’un commerce difficile et compliqué, dès qu’on oubliait ses griefs injustes, insensés, contre tout le monde. » (ibid. 5 janvier 1966, p. 326)

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« La Réforme vaut largement la Révolution française. Donc les Allemands ne sont pas si exempts d’esprit révolutionnaire. Seulement ils s’émancipèrent sur le plan spirituel bien avant de s’émanciper politiquement. Leur rupture avec Rome qui était pourtant inscrite dans leur nature et leur destinée, on dirait qu’ils ne s’en sont jamais remis. » (ibid. [?] février 1966, p. 343)

(J’ai noté ces quelques lignes pour la première phrase qui souligne une évidence largement méconnue. Le reste n’est que pompeuses jacasseries.)

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 « P. C[elan] que je savais à Sainte-Anne, je l’ai rencontré hier soir dans la rue. J’eus peur comme devant une apparition. Je me rappelle à quel point j’étais retourné quand, quand il y a quelques mois, j’ai appris qu’il venait d’être interné. » (ibid., 16 juin 1966, p. 371)

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« Un journal (Tagebuch ) empêche peut-être de travailler ; en revanche il rend service, il remplace utilement un ami. C’est déjà quelque chose que de pouvoir se passer de confident ». (ibid., 9 octobre 1966, p.418).

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« Tenir un journal, c’est prendre des habitudes de concierge, remarquer des riens, s’y arrêter, donner aussi trop d’importance à ce qui vous arrive, négliger l’essentiel, devenir écrivain dans le pire sens du mot. » (ibid., 5 novembre 1966, p. 434).

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« Il y a maintenant trois ans et cinq mois que j’ai renoncé au tabac et au café, il y a maintenant trois ans et cinq mois que j’ai perdu mon âme.

La chose la plus bête qu’on puisse faire, c’est d’étudier la philosophie. On peut étudier un problème, mais il est absurde de se borner à… l’ensemble des problèmes. Dire que je suis passé par cette erreur-là !

J’ai vu ma sœur pour la dernière fois en 1937, je crois ; mes parents en janvier 1941. Depuis de rares photos, et celles sur leur lit de mort (excepté celle de ma mère, je veux dire sa dernière image, qu’on n’a pas voulu m’envoyer, je ne sais pas pourquoi : pour ne pas trop m’attrister ?)

Je songe aux années 1933-34-35, à la folie qui s’était emparée de moi, à mes ambitions démesurées, au délire « politique », à mes visées positivement démentes, – quelle vitalité dans le déséquilibre ! J’étais fou sans fatigue. Maintenant, je suis fou avec fatigue. A vrai dire, je ne suis même pas fou, je conserve seulement le résidu de mes anciennes folies. La fatigue, elle, loin de s’être retirée, elle est au contraire en expansion, elle bat son plein. Où va-telle me mener, je n’en sais rien. » (ibid., 14 décembre [1966], p. 447).

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 « Tout l’après-midi à envoyer des cartes de vœux en français et surtout en roumain. Je ne reviens pas à ma langue maternelle, j’y retombe, je m’y noie. Le naufrage natal. Je viens d’écrire à une amie de Sibiu qui m’évoquait dans sa lettre le charme de son jardin à Gura-Râului qu’en venant en Occident j’ai commis peut-être une erreur, que chacun deevrait vivre et mourir dans le paysage où il est né. Au fond les paysans ont raison et leur genre de vie est – était plutôt – le seul raisonnable, le seul « humain » (si ce mot conserve encore un sens). (ibid., 2 janvier 1967, p. 455.)

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« Sartre – essayé de lire ou relire certains essais. Malaise. Trop systématique. Mauvaise foi permanente. Rien de profond. Il vise au brillant, souvent il y atteint. Je ne sais pas pourquoi il me fait penser à un Giraudoux rigoureux, germanique. Ironie ininterrompue, lourde, ironie alsacienne. Avec cela, précieux, oui. C’est par là qu’il s’apparente à Giraudoux. Je n’ai besoin ni de l’écrivain ni du penseur. Je lui préfère n’importe qui. Je suis injuste à son égard, mais ne vois pas la nécessité de lui rendre justice. Et quelle signification cette élégance aurait-elle, puisqu’elle m’est inutile ? Ce qui me gêne  chez Sartre, c’est qu’il veut toujours être ce qu’il n’est pas. ([25] mars 1967, p. 489)

(Voilà un bel exemple du parisianisme d’un intellectuel roumain colonisé qui essaie de faire mieux que le colonisateur. Pauvre Cioran ! S’il avait prêté plus d’attention à Question de méthode – voire, auparavant, au Discours de la méthode – il eût pu rentrer chez lui après quelques années, oublier maux et tortures et retrouver ses montagnes transylvaines et leurs moutons.)

 

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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3 commentaires pour Cioran, le paysan de Paris

  1. Martin dit :

    Article très intéressant, qui donne envie de lire enfin Cioran, un auteur très prôné par les snobs mais qui vaut surement mieux que certains qui le portent aux nues.

    Pourtant une chose me paraît évidente. Je ne crois pas du tout, contrairement à vous, que l’absence d’ambition chez Cioran était « une manière de racheter la honte – authentique – de sa première vie, de ses engagements légionnaires (donc fascistes et antisémites) ». Ca je ne le crois pas, non pas que je veuille prétendre connaître mieux que vous la biographie de Cioran, mais tout simplement parce que je suis certain que celui qui a été sincèrement et profondément antisémite, nationaliste et fasciste, comme Cioran l’a été, restera toujours antisémite. Ou alors il s’appelle Maurice Blanchot mais je suis convaincu que Maurice Blanchot est un imposteur qui au fond de lui-même était resté complètement antisémite. Je ne pense donc pas que Cioran avait honte de ses convictions de jeunesse. Disons qu’il les aura mises complètement en sourdine, pour survivre. Il a essayé de les faire oublier. Il est peut-être allé jusqu’à feindre la repentance, ça se peut.

    Une chose est sure: Cioran a été passionément un légionnaire de la Garde de fer, comme Mircea Eliade et tant d’autres qui ne sont pas tous devenus des grands écrivains (pour Ionesco je ne sais pas exactement). Il est certain, les choses ayant tourné comme elles l’ont fait, que comme tous ces fascistes roumains, très sincères et très antisémites (tant de Roumains: la femme de Paul Morand, celle de Georges Oltramare, celle de Lucien Rebatet, ce qui explique l’antisémitisme de Morand, Oltramare et Rebatet) un type comme Cioran n’avait d’autre choix que de s’exiler et vivre en paria. Son ambition politique ne pouvait absolument plus avoir aucun débouché. Si les choses avaient tourné comme il l’avait ardemment espéré dans sa jeunesse, il serait devenu ministre dans une Roumanie judenrein, alliée du Reich victorieux et n’aurait jamais eu d’états d’âmes. Mais bon, vu la tournure des choses en 45, il était irrémédiablement grillé et ne pouvait plus se permettre aucune ambition. Il ne lui restait plus que la ressource d’une vie de bohème et le génie de se faire un nom comme écrivain. Il a réussi ça de manière brillante.

    Sa relation avec Celan, qui était juif, et comme lui un exilé roumain, ne change rien à l’affaire. Il pouvait même avoir une sympathie pour l’homme et de l’estime pour l’écrivain. D’ailleurs Celan, comme juif et n’étant pas stupide, devait savoir exactement à quoi s’en tenir au sujet de son compatriote Cioran.

    Votre blog est très intéressant. Je ne manque jamais un de vos billets.

  2. Martin dit :

    Je voudrais enfoncer encore un peu le clou. Une des meilleures preuves de ce que je disais ci-dessus, c’est Heidegger et ses cahiers noirs. Une autre chose est étrange: tant de juifs ont été et sont encore en pamoison devant Heidegger, devant Cioran, devant Céline. Il existe souvent une fascination morbide de certains juifs pour ces grands antisémites. C’est très curieux. Ca doit être une des raisons du culte cioranesque, dont de nombreux célébrants sont juifs.

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