Cioran, le paysan de Paris (Suite 2)

D’avoir décidé de relire – juste pour humer le texte – les Cahiers 1957-1972  de Cioran m’a en réalité entraîner à une relecture complète, pour le plaisir! Je l’ai fait en relevant au passage quelques notes qui m’ont frappé pour une raison ou une autre, le plus souvent par simple intérêt personnel, sans tenir compte des gémissements de l’hypocondriaque le plus imbu de lui-même de la littérature parisienne de l’après-guerre. Je donne donc une suite au post publié il y a quelques semaines. D’autres suivront, dont un récit des rencontres entre Cioran et Celan.

« L[ucien G[oldmann] – mon ennemi le plus acharné qui ne cesse de me calomnier depuis une vingtaine d’années. Il a créé le vide autour de moi (…) Et cependant je lui dois beaucoup. Sans sa campagne de dénigrement, tout aurait été trop facile pour moi, j’aurais aujourd’hui un nom, c’est-à-dire que je serais un cadavre. » (2 janvier 1967). (p.456) (Cioran était proche de la pensée de Goldmann par son admiration pour Pascal. Sur Goldmann dont la carrière fut aux antipodes de celle de Cioran et est aujourd’hui oubliée, voir l’intéressant article de Michael Lowy https://blogs.mediapart.fr/michael-lowy/blog/061112/lucien-goldmann-le-pari-socialiste-dun-marxiste-pascalien J’ai connu Goldmann en mai 1962 pour lui avoir demandé au nom  du Mouvement Démocratique des Etudiants une conférence sur la sociologie du roman qu’il donna au théâtre des Faux-Nez à Lausanne. GD)

« Je suis plongé en plein Luther. Et ce que j’aime chez lui, c’est la verve, la fureur, l’invective, l’action. Voilà un homme que j’aime et qui pourtant, é l’opposé de mes goûts actuels, voulait tout remuer, tout bouleverser. Il me rappelle l’orgueil dément que j’avais dans ma jeunesse et c’est pourquoi, je crois, il me passionne. D’ailleurs je n’ai jamais cessé de me sentir attiré par son tempérament, sa savoureuse grossièreté, son prophétisme relevé par la scatologie. (…) Si j’aime tellement Luther, c’est qu’on ne peut rien lire de lui, lettre, traité, déclaration sans se dire : Voilà un homme en chair et en os. Et, de fait, il n’est jamais abstrait, tout ce qu’il avance est plein de sève, il est lui partout. C’est le contraire du détachement – cet idéal, si opposé à ma nature, auquel je m’acharne depuis tant d’années en pure perte. » (2 août 1968) (p. 607)

« J’ai appris à taper en me servant du Dernier Homme de Blanchot [Gallimard, 1957]. La raison en est simple. Le livre est admirablement écrit, chaque phrase est splendide en elle-même, mais ne signifie rien. Il n’y a pas de sens qui vous accroche, qui vous arrête. Il n’y a que des mots. Texte idéal pour tâtonner sur le clavier de la machine. Cet écrivain vide est quand même un des plus profonds d’aujourd’hui. Profond à cause de ce qu’il ce qu’il entrevoit plutôt que de ce qu’il exprime. C’est l’hermétisme élégant ; ou plutôt de la rhétorique sans éloquence. Un phraseur énigmatique. Quelqu’un, un journaliste, l’avait bien dit un jour : un bavard. » (15 octobre 1968, p. 622)

« Je vais m’accrocher à ces cahiers, car c’est l’unique contact que j’aie avec l’« écriture » Cela fait des mois que je n’ai plus rien écrit. » (29 décembre 1968, p. 657)

« Je viens de lire Gelassenheit de Heidegger [Klett-Cotta, Stuttgart, 1959]. Dès qu’il emploie le langage courant, on voit qu’il a peu à dire. J’ai toujours pensé que le jargon est une immense imposture. Pour mettre les choses au mieux, on pourrait dire : le jargon est l’imposture des gens honnêtes. Mais c’est être indulgent que de présenter les choses ainsi. En réalité dès qu’on saute du langage vivant pour s’installer dans un autre, fabriqué, il y a une volonté plus ou moins inconsciente de tromper. » (25 janvier 1969, p.673)

« Je viens d’apprendre qu’Abellio se lève à 5 heures du matin pour écrire jusqu’à 9, heure à laquelle il va au bureau. Et moi… Mais à quoi bon ? Je ne fais rien, c’est entendu. Mais je vois les heures passer – et cela vaut peut-être mieux que de les remplir. » (22 février 1969, p. 693) [Raymond Abellio, La Fosse de Babel, Gallimard, 1962.]

« On me reproche certaines pages de Schimbarea la faţă, livre écrit il y a trente-cinq ans ! J’avais vingt-trois ans, et j’étais plus fou que tout le monde. J’ai feuilleté hier ce livre ; il m’a semblé que je l’avais écrit dans une existence antérieure, en tout cas mon moi actuel ne s’en reconnaît pas l’auteur. On voit à quel point le problème de la responsabilité est inextricable. Combien de choses j’ai pu croire dans ma jeunesse ! » (28 février 1969, p. 694))

« Je viens de rencontrer Goldmann chez Gabriel Marcel, puis nous nous sommes promenés, ensuite nous sommes entrés dans un café. Il m’a accompagné jusqu’à chez moi. C’est un homme qui a un certain charme. Pendant vingt ans il m’a fait une réputation d’antisémite, et m’a créé énormément d’ennuis. En une heure nous sommes devenus amis. Que la vie est curieuse ! Un marxiste ne peut pas comprendre l’ennui en soi, l’anxiété en soi. J’en parle à Goldmann en lui citant Pascal. Il soutient que les conditions économiques ont changé, qu’il n’y a pas de raison de s’accrocher à l’« angoisse ». L’histoire n’est qu’un malentendu interminable. Les jeunes en France jurent par Mao. Demain on révélera ses crimes, on le dénoncera comme on l’a fait pour Staline. » (1er mars 1969, p. 695)

« Mon drame : un violent engagé sur le chemin de la sagesse, un violent qui s’émascule, qui réfrène tous ses mouvements. Quelle est ma vraie nature, quelles sont mes envies ? C’est de gifler, de cracher à la figure des gens, de gueuler, de traîner quelqu’un par terre, de le piétiner, de rugir, de me contorsionner. Je me suis exercé à la sagesse pour humilier ma rage et ma rage se venge aussi souvent qu’elle peut. » (16 avril 1969, p. 712).

 « L’énorme réputation de Heidegger. Tout le monde s’est laissé prendre à son immense imposture linguistique. Pourtant mon opinion sur lui est faite. Ce que m’a dit Ioan Alexandru sur l’entretien qu’il eut avec le grand homme m’a édifié : aux questions simples et profondes que le poète roumain lui posa, le philosophe répondit par des banalités. C’est que ne pouvant user de son jargon habituel il ne pouvait rien dire dans la langue courante, vivante, normale. La tricherie était impossible. » (3 juin 1969, p. 734)

« Ma vie intellectuelle a commencé par ma foi en ma mission (l’époque de Schimbarea la faţă). A vingt-trois ans j’étais prophète ; et puis, cette foi s’est affaiblie, et d’année en année j’ai assisté au déclin de ma croyance en une mission à remplir, en une influence à exercer. J’ai bien peur ( ?) que ce ne soit le sceptique en moi qui ait gain de cause en tout dernier lieu. Avec l’âge je suis devenu modeste, c’est à dire de plus en plus normal. Or un homme quelque peu équilibré ne peut pas s’arroger une mission, ni croire passionnément en lui-même. Quand je pense qu’en 1936 ( ?) à Munich, je vivais avec une telle intensité que j’en étais venu à penser qu’une religion nouvelle allait surgir dans les Balkans, tant ma fièvre me donnait confiance en moi. Une confiance qui me terrifiait, car je ne croyais pas que je pourrais supporter encore longtemps une tension pareille. (J’ai suivi exactement le trajet opposé à celui de Nietzsche. J’ai commencé avec… Ecce Homo. Car Pe culmine disperării, c’est cela : un défi adressé au monde. Maintenant tout défi me paraît trop enfantin, et je suis trop sceptique pour en commettre encore un.) (17 novembre 1969, p.761) (Superbe autoportrait dans la démesure et une infatuation typiques du mâle roumain. GD)

( Cioran: Cahiers, 1957-1972. Avant-propos de Simone Boué. Gallimard, 1997, 999 pages)

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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