Cioran, le paysan de Paris (suite 3)

Je poursuis la publication d’extraits des Cahiers de Cioran publiés en 1997, peu après sa mort. Il ne nous cache rien du désarroi profond que représentent les quelques thèmes dominants de ces textes couvrant quinze ans de sa vie. Ce qui m’a le plus surpris, c’est l’ennui lancinant (il en parle quasiment toutes les deux pages) du pays roumain qui à sa naissance était encore hongrois. (Mais je dois à la vérité historique de rendre hommage aux Marginimea Sibuilui – les Marges (ou mieux: les Marches) de Sibiu – une couronne de dix-huit communes montagneuses (dont le Rasinari de Cioran et mon Sibiel) faite de villages homogènes peuplés de bergers roumains adonnés avec succès depuis le haut moyen-âge, à l’élevage  des moutons par transhumance. Mais cet ennui ne l’empêche pas non plus de dire tout le mal qu’il pense de compatriotes incapables au fil du temps de se conquérir de quoi vivre la tête haute (à part dans les Marginimea!). Je ne reviendrai pas sur le machiste (pas un mot sur la femme qui l’entretient et publiera ces Cahiers posthumes), ni sur l’hypocondriaque que ses innombrables bobos n’empêcheront pas de finir octogénaire, encore moins sur le héraut du suicide dont la générosité existentielle se borne à  fournir en matière première de lointains cimetières.

« Exposition Giacometti. Peintre et sculpteur surfait. On aurait dû faire un choix et l’exposer dans une ou deux salles au lieu de le diluer dans toute l’Orangerie.

Ses dernières années sont admirables. Pourquoi avoir sorti son œuvre d’avant-guerre ? il est original et frappant qu’à partir du moment où il s’est trouvé, c’est-à-dire les années où il girafise, où il amincit le corps et la tête au point de leur enlever épaisseur, masse, poids. C’est un attentat des plus subtils contre la matière, la lourdeur. Giacometti avait le génie de l’amenuisement ; même quand il est grandiose, il l’est dans le… diminutif. » (12 décembre 1969, p. 772)

« La violence est ce qui me définit en propre. Et de ne pouvoir l’exercer, de devoir la refouler, emmagasiner, je me sens à côté de celui que je suis réellement. Irréalisé par modération, veulerie, « sagesse », réflexion, atavisme. – L’explosion, non, le besoin d’explosion, c’est cela que je ressens, et comme je sais que je ne peux pas exploser, je me consume en regrets, je m’épuise à me haïr, je m’en veux de ne pas être à mon propre niveau, – je voudrais me casser la gueule par exaspération contre mes accommodements, mes concessions, mes résignations. Je n’en peux plus à force de me contenir. Il va falloir hurler enfin – hurler pour ne plus hurler. (14 décembre 1969, p. 773).

« Je m’entends mieux avec les Juifs roumains qu’avec les Roumains « proprement dits » Ce fut déjà ainsi, il y a trente-cinq ans, avant le malentendu créé par la Iron Guard [Garde de fer, parti fasciste roumain dans les années 1930  –  GD]. Avec les Juifs, tout est plus complexe, plus dramatique et plus mystérieux qu’avec ces bergers et ces paysans enfoncés dans leur destin malheureux, et cependant quelconque. (4 janvier 1970, p.783).

« Balade à Offranville. C’est ici que pendant l’été 1947, j’ai décidé de rompre avec le roumain. J’y traduisais Mallarmé, je m’en souviens ; à un certain moment, je réalisai l’absurdité et l’inutilité totale de mon entreprise. Ma patrie avait cessé d’exister, ma langue de même… A quoi bon continuer d’écrire dans un idiome accessible à un nombre infime de compatriotes, en réalité à une vingtaine tout au plus ? Je décidai sur le champ, d’en finir, et de me vouer au français. Deux ans après le Précis de décomposition était terminé, non sans une peine considérable. » (30 juillet 1970, p.821)

« Sanda Golopenţia me raconte que l’université américaine de Bloomington où elle vient de passer un an comprend quarante mille étudiants et la vile du même nom trente mille habitants seulement.

Une telle anomalie est annonciatrice de désastre.

Dans ces sociétés dites avancées où le plombier est aussi rare que le génie, seul prolifère le faux intellectuel, l’universitaire nul et prétentieux, qui s’érige en révolutionnaire pour dissimuler son néant. (26 août 1970, p.826)

 

« Lucien Goldmann est mort. C’est l’homme qui m’a fait le plus de mal dans ce monde, qui a répandu dans Paris pendant vingt ans des calomnies atroces sur mon compte, qui a mené une campagne systématique contre moi, avec un succès total, puisqu’il a réussi à faire le vide total autour de mon… nom. N’importe qui à ma place aurait eu des réactions à la Céline. Mais j’ai réussi à surmonter une tentation aussi basse qu’explicable et humaine. Je me suis réconcilié avec lui et je lui ai même pardonné. Il y a dix ans sa mort m’aurait réjoui ; – maintenant, elle m’inspire des sentiments contradictoires où se trouve de tout, même du regret.

Je ne lui en ai jamais voulu réellement. En secret, j’étais content qu’il m’ait rendu odieux ; sans ses calomnies, j’aurais été accepté, adopté, et, au lieu de me concentrer, je me serais dispersé. Il est sans doute fâcheux d’avoir un ami actif ; mais par certains côtés, c’est profitable, car il vous empêche de vous endormir dans le confort et la sécurité. Sans lui, ma vie, depuis 1950, aurais pris une autre tournure. Je crois même que j’aurais pu faire une carrière… universitaire. Mais il m’a barré le chemin partout, car il était puissant étant omniprésent. Si j’étais entré au C.N.R.S., j’aurais fait une thèse, nécessairement illisible, comme toute thèse. Je ne sais pas ce que valent mes livres ; du moins sont-ils mes livres, et les ai-je écrits pour moi seul ; c’est pourquoi ils ont mérité de trouver quelques lecteurs (…) » (5 octobre 1970, p. 853)

« Je viens de parcourir le Journal de Klee. Quelle déception ! Qu’importe ! Je n’oublierai jamais la sensation de plénitude que j’ai ressentie à l’exposition de son œuvre, il y a quelques mois. » (6 novembre 1970, p. 872).

« Jeune, j’aimais me mettre tout le monde à dos ; vieux je n’ai plus la force de cultiver mes ennemis, d’aiguiser et d’entretenir leur haine. Ma réconciliation avec Goldmann en fut l’exemple éclatant. Il devait mourir bientôt après : il ne put survivre à notre réconciliation. » (19 janvier 1971, p. 904)

« Quatre jours splendides. Nohant – la vallée de la Creuse – la Sologne.

En quatre jours presque cent kilomètres à pied. Sentiment de vie vraie, de réalité, de quelque chose qui n’existe plus.

On ne peut plus voyager qu’en hiver, saison où l’on rencontre le moins la face hideuse du touriste. Villages déserts, routes vides, quel bonheur ! » (24 février 1971, p. 911).

« Les gens qui ont de la classe ne sont pas particulièrement inventifs en fait de langage. Y montrent des aptitudes et de l’originalité les gens loquaces, presque vulgaires, ou du moins qui poussent la vivacité jusqu’à la forfanterie, ou à la dégueulasserie quelque peu délirante.

Le génie verbal est souvent l’apanage de ceux qui font peuple.

L’éducation nuit à la fraîcheur, à la vigueur du langage.

Céline ne sort pas d’un salon. A peu près tous ceux doués d’un génie verbal que j’ai connus manquaient de manières : ils étaient des natures, ils vivaient à même le langage. » (9 mars 1971, p.913)

«  Histoire et haine : celle-ci est le moteur de la première. C’est la haine qui fait marcher les choses ici-bas, c’est elle qui empêche l’histoire de s’essouffler. Supprimer la haine : c’est se priver d’événements.

Haine et événements sont synonymes. Là où il y a haine, quelque-chose se passe. La bonté est au contraire statique ; elle conserve, elle arrête, elle manque de vertu historique, elle freine tout dynamisme. La bonté n’est pas complice du temps ; alors que la haine en est l’essence. » (1er juin 1971, p.949).

« Dans le Journal d’exil de Trotski, entre des considérations politiques qui datent forcément, il intercale cette remarque, qui rachète tout le reste : La vieillesse est la chose la plus inattendue de toutes celles qui arrivent à l’homme. » (21 septembre 1971, p. 991). (Alors exilé en France, Trotski écrivit ces lignes le 8 mai 1935 à l’âge de 56 ans. Il fut assassiné à Mexico cinq ans plus tard. Cioran venait pour sa part d’entrer dans sa soixantième année quand il releva cette remarque. Il eut encore vingt-quatre années pour la méditer. Dont, lui le héraut du suicide, les deux dernières en asile et sur une chaise roulante. GD)

 

 

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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