Emil Cioran et Paul Celan, poètes désespérés des marges roumaines

Emil Cioran, austro-hongrois à sa naissance en 1911, devenu roumain en 1918, s’installa comme boursier à Paris en 1937 et y vécut jusqu’à sa mort en 1995 sans jamais demander la nationalité française. Un peu à la manière de ces étudiants éternels qui, autrefois, profitant de libertés académiques aujourd’hui défuntes et bien oubliées, papillonnaient d’une faculté à l’autre. Il était fils d’un pope orthodoxe et de langue roumaine.

Paul Celan, lui, est né en 1920 dans une famille juive de langue allemande en Bucovine ex-austro-hongroise, roumaine elle aussi comme la Transylvanie depuis 1918. En 1944, l’avancée victorieuse des troupes soviétiques lui permit de gagner Bucarest, capitale de cette Roumanie dont il possédait la nationalité. Avec un objectif, fuir à Paris ce qu’il fit en 1947. Il y vivra jusqu’à son suicide en 1970.

Tous deux sont donc issus des marges de la Grande Roumanie que les Puissances créèrent à la surprise générale après la Première Guerre mondiale par le démembrement de la Cacanie décrite par Musil. Etat composite, mosaïque de minorités aux langues et religions diverses, la Roumanie bien que privée aujourd’hui de la Bessarabie et d’une grande partie de la Bucovine célèbrera dans deux ans le premier centenaire de cette unification réussie malgré quelques accrocs et une vie politique (dont de sinistres dictatures !) trop souvent dramatique.

Frappé par leur fréquence, j’ai décidé de noter les références à Celan dans les Cahiers de Cioran et j’ai peu à peu réalisé que ces deux grands artistes – sculpteurs de la chose écrite – voués l’un et l’autre à un désespoir vertigineux – se situent à des pôles radicalement opposés du monde roumain d’avant la dictature soviétique. Le jeune Cioran occupe une place importante dans la Roumanie des années 1930 comme chantre de l’idéologie nationaliste, antisémite, fasciste de la Garde de Fer, notamment dans l’essai Transfiguration de la Roumanie publié à Bucarest en 1936 (traduction française d’Alain Paruit, L’Herne, Paris, 2009) alors que l’auteur avait vingt-cinq ans. Peu après le jeune essayiste quittait son pays pour la capitale française.

A l’âge de 25 ans, en 1945, Paul Celan, à peine libéré d’un camp de travail, était à Bucarest et composait son premier poème important, Todesfuge, (Fugue de mort) qui sur une intonation musicale funèbre revenant telle un refrain pleurait la destruction des Juifs :

Schwarze Milch der Frühe wir trinken sie abends/

wir trinken sie mittags und morgens wir trinken sie nachts/

wir trinken und trinken…

Lait noir de l’aube nous le buvons le soir/

le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit/

nous buvons et buvons… (Trad. J.-P. Lefebre)

Après l’avoir composé, Celan n’avait pas où publier ce poème, aussi un de ses amis, Petre Solomon, se chargea-t-il de le traduire en roumain sous le titre de Tangoului morţii (Tango de mort) apparut dans une revue locale le 2 mai 1947.

Revenons à Cioran. Une fois installé à Paris en 1937, il prétendit toujours par la suite n’avoir jamais remis les pieds dans son pays d’origine. Or c’est faux. Selon divers témoignages (dont celui de sa compagne Simone Broué), il était à Bucarest en janvier 1941. La date n’est pas anodine car c’est en janvier 1941 que les légionnaires de la Garde de fer tentèrent un coup d’Etat pour éliminer le général Antonescu et prendre le pouvoir à sa place. La tentative fit long feu, l’Allemagne prenant la défense d’Antonescu allié préféré d’Hitler. Les légionnaires cessèrent le feu au bout de deux jours, laissant près de 400 des leurs et 2000 civils sur le macadam. Parallèlement un pogrom antijuif au centre de la capitale entraîna le massacre de 120 personnes. Que faisait Cioran à Bucarest ces jours-là ? Je n’en sais rien, n’ayant pas encore trouvé la réponse si elle existe. Le fait est qu’il s’en retourna prestement à Paris et ne remit plus les pieds en Roumanie.

Dans le Paris d’après-guerre qui attire les intellectuels roumains comme des phalènes errantes, tout ce petit monde se connaît et se fréquente quelles que soient les divergences qui pourraient les séparer. Aussi n’est-il guère surprenant qu’en 1953 Paul Celan, l’ancien communiste de Cernăuţi, traduise en allemand le Précis de décomposition de Cioran, premier ouvrage écrit en français par l’ancien légionnaire transylvain (Lehre vom Zerfall. Übers. v. Paul Celan. Reinbek 1953). Pendant les années 50 et le début des années 60, les relations entre en Cioran et Celan, furent, semble-t-il, correctes selon les quelques indications de la chronologie Celan figurant dans le deuxième volume de correspondance entre le poète et sa femme. J’y reviendrai. Commençons par voir ce que Cioran dit de Celan dans ses Cahiers :

« Tout à l’heure, j’ai croisé P[aul] C[elan] qui, à mon salut, a tout juste répondu d’une à peine perceptible inclinaison de tête. On aurait dit avec ses airs onctueux, un évêque distant, hautain, faisant une ébauche de bénédiction pour déguiser une grimace. Pour ne pas lui en vouloir, il faut que je pense à ses malheurs (à ses malheurs qui l’ont rendu si impitoyable, si exigeant, et si féroce à l’égard de ses amis et de tout le monde). Vivement un homme heureux pour qu’on puisse le détester sans tant de façons. » (27 juillet 1968, p. 603)

« Hier soir, autour du Luxembourg, j’écoutais un ami m’expliquer la situation politique après l’échec du général. J’y prêtais une oreille plutôt distraite, quand, du côté du lycée Montaigne, j’aperçus quelqu’un qui, tête baissée, longeait le mur, riait et parlait tout seul, avec un rapide mouvement des lèvres, et tout à fait indifférent au monde extérieur. Je ne le reconnus que lorsque j’étais à un mètre de lui. J’eus un serrement de cœur et presque un accès de désespoir. Il me regarda et ne s’aperçut même pas de mon passage, bien qu’il n’y eût personne dans la rue, à cette heure tardive (il était à peu près 11 heures du soir).

Quand on sait les longs séjours qu’il a faits dans diverses maisons de santé, sa tentative de tuer sa femme et ensuite de se suicider, comment ne pas ressentir une angoisse affreuse, et les pressentiments les plus terribles et les plus légitimes ? Il y a deux ans comme je le croyais à Sainte-Anne, je l’ai rencontré après minuit rue Garancière. J’eus un saisissement très vif, et lorsqu’il vint vers moi je me demandai si ce n’était pas un fantôme.

Cette fois-ci, je suis certain qu’il est au seuil d’une nouvelle crise. Une mimique pareille, je n’en ai vu que dans les hospices d’aliénés. Un dieu foudroyé rirait ainsi. Le rire d’un être coupé de tout, sauf de ses fantasmes. A qui s’adressait-il ? quoi déclenchait tant de mobilité dans son visage ? Quand j’y songe, j’ai encore un frisson dans le dos. » (7 mai 1969, p. 719)

« 23 heures. Rencontré dans la rue Paul Celan. Nous nous sommes promenés pendant une demi-heure. Il a été exquis. » (16 juin 1969, p 742)

« Paul Celan s’est jeté dans la Seine. On a retrouvé son cadavre lundi dernier. Cet homme charmant et impossible, féroce dans les accès de douceur, que j’aimais bien et que je fuyais, par peur de le blesser, car tout le blessait. Chaque fois que je le rencontrais, j’étais sur mes gardes et je me surveillais au point qu’au bout d’une demi-heure j’étais exténué. » (7 mai 1970, p.806).

«  – Nuit atroce. Ai songé à la sage résolution de Celan. (Celan est allé jusqu’au bout, il a épuisé ses possibilités de résister à la destruction. En un certain sens, son existence n’a rien de fragmentaire ni de raté : il s’est pleinement réalisé.

Comme poète, il ne pouvait aller plus loin ; il frisait, dans ses derniers poèmes la Wortspielerei. Je ne connais pas de mort plus pathétique ni moins triste.) » (11 mai 1970, p. 807)

« Cimetière de Thiais. Enterrement de Paul Celan. Dans l’autobus, de la porte d’Italie au cimetière, la laideur de la banlieue m’a semblé si épouvantable qu’arrivé au cimetière, qui est beau, j’ai eu une sensation de délivrance. » (12 mai 1970, p.807).

« Tout à l’heure, en sortant de chez moi, au moment où je traversais la rue Racine, soudain me vint à l’esprit la tombe de Celan. Et c’est alors que j’ai compris qu’il était mort, c’est-à-dire que je ne le reverrai jamais.

(C’est ce que signifie « réaliser » la mort de quelqu’un. Car ce n’est pas lorsque nous apprenons qu’il n’est plus et que nous assistons à ses obsèques, que nous comprenons qu’il est mort, mais lorsque nous songeons tout à coup à lui, sans nécessité apparente, des mois ou des années après.

Je n’aimais pas particulièrement Celan – sa susceptibilité le rendait souvent odieux, ensuite, en une circonstance, il s’est comporté à mon égard, d’une façon scandaleuse, il était même capable d’être féroce – mais enfin il avait un sourire, un des plus beaux que j’aie jamais connus, et si, tout à l’heure, j’ai eu quelque chose comme une émotion en pensant subitement à lui, c’est qu’il existait pour moi.) » (24 septembre 1970, p. 842)

« Cet après-midi, Celan sera à l’honneur, à l’Institut allemand. Il avait du charme, nul doute là-dessus. Et cependant quel homme impossible ! Après une soirée avec lui, on était épuisé, car la nécessité de se contrôler, de ne rien dire qui put le blesser (et tout le blessait), vous laissait à la fin sans force, et mécontent, totalement, de lui et de soi-même. On s’en voulait d’avoir été si lâche, de l’avoir ménagé à tel point, et de n’avoir pas explosé enfin.

Hommage à Celan, au Centre allemand. L’acteur qui a lu les poèmes, j’aurais voulu que les acteurs qui lisent les poèmes en France fussent là pour voir comment on doit lire la poésie.

(Un poète français qui, a lu trois pages de sa façon, en guise d’introduction à la séance a cru bon de répéter trois fois exorbitant à l’attention avec laquelle on doit lire Celan. J’ai failli le siffler mais le moment ni le caractère de la solennité ne s’y prêtaient.

Même Celan, qui a quelque chose à dire, je suis étonné de voir à quel point il était hanté par les questions de langage. Le mot était une obsession chez lui – et, punition méritée, ce qu’il y a de moins réel dans sa poésie relève de cette acrobatie verbale où il devait aboutir.

La poésie actuelle périt par le langage, par l’excès d’attention qu’elle lui voue, par cette idolâtrie funeste.

La réflexion sur le langage aurait tué même Shakespeare.

L’amour des mots, oui ; mais non l’appesantissement sur eux. La première passion est génératrice de poèmes ; la seconde, de parodie de poèmes. » (20 novembre 1970, p. 880)

(Cioran n’entre jamais dans la poésie de Celan, il se contente de rôder autour. Sur le langage, il dit vrai : c’est à propos de poétique que Celan rechercha une dernière rencontre avec Heidegger en 1969 – GD).

« Strette de Paul Celan, les Elégies de Duino réduites au squelette et au cri, à un Krampf verbal. » (8 avril 1971, p. 925).

« Depuis toujours, mes rapports avec mon pays n’ont été que négatifs, c’est-à-dire que je le rends responsable de toutes mes faiblesses et de tous mes échecs. Il m’a aidé à ne pas me réaliser, il a favorisé mes défauts, il est cause de ma dégringolade. J’ai sans doute de penser ainsi. Mais cette façon, c’est de penser, c’est encore à mon pays que je la dois… » (27 avril 1971, p.935).

« Je possède un flair spécial pour déceler la férocité chez mes semblables.

(Paul Celan était un de ces hommes féroces, tout en étant en même temps très doux. Sa férocité était morbide, donc excusable. » (28 avril 1971, p. 937).

« – Nuit atroce. A 4 heures du matin j’étais plus éveillé qu’en plein jour. Ai pensé à Celan. C’est dans une nuit pareille qu’il a dû se décider soudain à en finir. (Mais la décision il devait la porter en lui depuis longtemps. » (6 mai 1971, p. 940).

Les références à Celan dans les Cahiers de Cioran cessent sur ce cauchemar. Il est surprenant de constater qu’alors que pendant toutes les années 1960, Paul Celan mène une lutte désespérée contre les accusations de plagiat lancées contre lui par la veuve du poète Yvan Goll, Cioran ne parle jamais de cette sinistre affaire.

Du côté de Celan, les informations sont plus parcimonieuses. Les voici selon la chronologie Celan publiée dans le fort volume « Paul Celan – Gisèle Celan-Lestrange, Correspondance (1951-1970), Vol II, Seuil, Paris, 2001 :

  1. a) Dans une lettre à sa femme du 7 janvier 1960, Celan annonce qu’il verra Cioran le lendemain. (Mais cela n’est pas confirmé)
  2. b) Le 21 janvier 1959, Paul Celan avait noté dans son agenda : 3 h Cioran \ (C. inchangé, pas clair, menteur, \ suspect). (PC-GCL : p. 132). Ce n’est qu’entre 1964 et 1967 que PC apprendre la véritable nature de l’engagement de Cioran en Roumanie (id., p.516)
  3. c) 31 mai 1964 : Cioran invité chez les Celan à Moisville. (p. 547)
  4. d) 16 juin 1964 : Celan invite Cioran chez lui rue de Longchamp.(p. 548)

C’est dans la notice biographique de Cioran figurant dans ce même volume (p. 743) que l’on trouve une mise au point sur les relations Cioran/Celan : Dès l’époque de la traduction du Précis de décomposition, Cioran avait informé Celan de ses accointances avec les Gardes de fer.- Mais il prétendait avoir quitté définitivement la Roumanie en 1937. Or c’était faux : le critique littéraire juif roumain Ovid Crohmălniceanu avec lequel Celan s’était lié quand il habitait à Bucarest dans l’immédiat après-guerre lui apprit en 1967 que Cioran était bel et bien à Bucarest en janvier 1941 lors de la rébellion légionnaire. Bouleversé, Celan rompit alors toutes relations avec Cioran.

Je me répète : Il serait vraiment intéressant de savoir ce que ce dernier faisait à cette date dans une capitale en proie à de violentes convulsions fascistes. La lecture suivie et intégrale des Cahiers laisse transparaître un malaise existentiel de leur auteur comme s’il était porteur d’une faute inexpiable…

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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Un commentaire pour Emil Cioran et Paul Celan, poètes désespérés des marges roumaines

  1. Martin dit :

    Très curieux. En tous cas, si ça c’est de l’amitié, curieuse amitié. Hassliebe plutôt. Mépris et haine mutuelles tellement intenses que c’en devient pervers…

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