En participant au coup d’Etat fasciste de janvier 1941, Cioran espérait devenir attaché culturel roumain à Paris

Début juillet, je terminai mon article sur les relations entre Cioran et le poète Paul Celan par ce constat : Celan apprit en 1967 que Cioran était bel et bien à Bucarest en janvier 1941 lors de la rébellion légionnaire. Bouleversé, il rompit alors toutes relations avec Cioran. Et j’ajoutais :

Il serait vraiment intéressant de savoir ce que ce dernier [Cioran] faisait à cette date dans une capitale [Bucarest] en proie à de violentes convulsions fascistes. La lecture suivie et intégrale des Cahiers [de Cioran (1000 pages) publiés chez Gallimard] laisse transparaître un malaise existentiel de leur auteur comme s’il était porteur d’une faute inexpiable…

L’été m’a porté conseil. Ou, disons, de bonnes lectures ont complété mon information. A commencer par le pathétique Journal (1935-1944) de Mihail Sebastian (traduction d’Alain Paruit, Stock, Paris, 1998) et d’autres ouvrages historiques sur l’avant-guerre non traduits. Sebastian est un romancier et dramaturge juif apolitique collègue et ami, entre autres, d’Emile Cioran et de Mircea Eliade qui eux étaient à ce moment-là fascistes et antisémites forcenés, partisans et militants du mouvement légionnaire (Garde de Fer) de Corneliu Zelea Codreanu, puis après l’assassinat de ce dernier, de Horia Sima. Les années 1938, 39 et 40 furent explosives pour la Roumanie. Fin 1938, Codreanu et plusieurs dizaines de dirigeants légionnaires sont assassinés sur ordre du roi Carol II qui avait proclamé sa dictature et interdit les partis politiques en début d’année. Les légionnaires désormais dirigés par Sima mettent une année pour préparer leur vengeance. Elle sera abominable : en automne 1939, l’assassinat du premier ministre Armand Călinescu, est suivi par celui d’un immense historien et homme politique Nicolae Iorga et d’un autre leader politique de droite. En 1940 la pression légionnaire s’accentue et à la fin de l’été suite à l’abdication forcée du roi Carol et à la nomination du général Antonescu à la tête du gouvernement, Horia Sima et les légionnaires estiment que leur heure a sonné et préparent leur coup d’Etat. Mis au courant de la situation, Cioran saute dès décembre 1940 dans un train pour aller à la soupe. On lui fait miroiter un poste alléchant : attaché culturel à l’ambassade de Paris. Voici comment son ami Sebastian présente les événements :

Jeudi, 2 janvier 1941 : Je rencontre Cioran dans la rue, ce matin. Il est radieux :

– On m’a nommé. Attaché culturel à Paris.

– Tu comprends, me dit-il, si on ne m’avait pas nommé, si j’étais resté là, j’aurais dû partir comme réserviste. J’ai reçu l’ordre aujourd’hui même. Je ne voulais d’ailleurs pas me présenter. Alors, comme ça tout est réglé. Tu comprends ?

Je comprends, bien sûr, mon cher Cioran. Je ne veux pas être méchant avec lui (et surtout pas ici – cela servirait à quoi ?). Il est un cas intéressant. Il est même plus qu’un cas : il est un homme intéressant, remarquablement intelligent, sans préjugés, qui réunit de façon amusante une double dose de cynisme et de lâcheté. J’aurais dû consigner – elles en valaient la peine – les deux longues conversations que j’ai eues avec lui en décembre. (p. 267)

(Sous la plume de Sébastian la réunion amusante d’une double dose de cynisme et de lâcheté montre hélas une surprenante mansuétude pour un homme qui avait récemment commis un virulent réquisitoire antisémite dans sa Transfiguration de la Roumanie. – GD)

Samedi 25 janvier 1941: Cioran déclarait hier à Belu [frère de Sebastian]

que « la légion se torchait avec ce pays ». C’est à peu près ce que me disait Mircea [Eliade] au moment de la répression Călinescu : « La Roumanie ne mérite pas le mouvement légionnaire ». A cette époque-là rien ne l’aurait satisfait, sauf la disparition du pays.

(p. 276, au lendemain de la tentative de coup d’Etat de la légion doublée d’un grand pogrom qui ensanglanta la capitale. – GD)

 

Mercredi 12 février : La première de l’Iphigénie de Mircea Eliade au Naţional. Je n’y suis pas allé, cela va de soi. Il me serait impossible de ma montrer à n’importe quelle première, à plus forte raison à une qui a fatalement dû être (l’auteur, les interprètes, le sujet, le public) une espèce de rassemblement légionnaire.

Cioran, bien qu’il ait participé à la rébellion, garde sa place d’attaché culturel à Paris, que lui a donnée Sima [chef des légionnaires] quelques jours avant d’être renversé. Le nouveau régime augmente son salaire ! Il va partir dans quelques jours. Parlez-moi d’une révolution !

(p. 288. Le nouveau régime est celui du général Ion Antonescu, dictateur, allié fidèle d’Hitler, grand massacreur antisémite, qui règnera jusqu’au 23 août 1944 quand, fort de l’invasion et du soutien soviétique, le roi Michel le fera arrêter. Antonescu sera exécuté deux ans plus tard. – GD)

 

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A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
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Un commentaire pour En participant au coup d’Etat fasciste de janvier 1941, Cioran espérait devenir attaché culturel roumain à Paris

  1. Martin dit :

    Très intéressant. Cela confirme ce que je pensais. Cioran n’a jamais changé. Il était fasciste et antisémite et l’est resté. Il l’a juste fait un peu oublier, bien obligé…

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