Globalisé ou mondialisé, le progrès ne vise aujourd’hui que le fric au détriment de l’homme

Reprenant un sujet traité par la NZZ am Sonntag du 4 septembre dernier Michel Béguelin raconte avec humour dans Domaine Public http://www.domainepublic.ch/  (repris par le journal online valaisan L’index du 24 sept. http://1dex.ch) les malheurs des ingénieurs constructeurs du tunnel de base du Gothard qui par leur insigne rapacité ultralibérale ont cru faire une belle économie en réduisant de 10 cm le diamètre du tunnel tout en oubliant que cela provoquerait dans une forte proportion la résistance de l’air et donc une augmentation des frais de gestion. Voilà qui va porter un sérieux coup à la politique d’économie par licenciements massifs des CFF et, espérons-le, à la carrière de son directeur général aussi médiatisé que déconsidéré.

Dans un autre domaine, l’ancien journaliste que je suis est resté stupéfait par le sans-gêne et l’arrogance de Christoph Tonini patron de Tamedia, le grand groupe de presse zurichois qui vient, du haut de ses six millions de salaire en 2015, d’annoncer la suppression de 31 emplois, dont 24 seront des licenciements: 19 emplois supprimés à 24H, dont 16 licenciements; 12 emplois supprimés à la Tribune de GE, dont 8 afin de leur faire payer à ces tire-au-flanc la perte de 2,5 millions de pub pour les 6 premiers mois de 2016. Il s’est abstenu de préciser que Tamedia avait fait un joli bénéfice de 334 millions de CHF l’an dernier. (cf. Le Courrier, 28.09.16)

Ces surprenantes nouvelles m’ont rappelé qu’au printemps dernier j’ai passionnément dévoré l’ouvrage d’un juriste-économiste-historien, Alain Supiot, professeur au Collège de France –La Gouvernance par les nombres, Fayard – et que je m’étais alors promis d’en parler à mes lecteurs. Je me contenterai ici d’en donner quelques notes glanées au fil de la lecture, ayant moins que jamais vocation à me lancer dans l’économie politique.

Supiot commence avec les temps modernes en lançant quelques noms de philosophes qui marquèrent le démarrage de la modernité en flattant la machine, de l’automate à l’homme machine, symboles ô combien emblématiques de la nouvelle civilisation. On retrouve dans l’affaire des gens comme Hobbes ou La Mettrie (dont j’ai publié L’Homme Machine chez Pauvert en 1966 !) ou les frères Pierre et Henri Jaquet-Droz de Neuchâtel réalisateurs en 1774 d’automates figurant le dessinateur, la musicienne ou l’écrivain (capable sur programmation d’écrire n’importe quel texte de quarante signes sur trois lignes – Vive Twitter ?).

Mais Supiot ne se limite pas à l’inhumanité de la machine : « A ce modèle physique de l’horloge, qui conduisait à voir dans l’homme lui-même une machine, s’est ajouté au XIXe siècle le modèle biologique de la sélection naturelle qui a inspiré le darwinisme social et continue de sévir sous les espèces de l’ultralibéralisme et de la compétition de tous contre tous. » (p .41)

Cette volonté mécanique (ou mécaniciste) de dominer le monde par la machine prendra un essor tout à fait extraordinaire au début du XXe siècle dans un mouvement dont Supiot souligne la convergence paradoxale, voire incestueuse, entre le taylorisme (vite perfectionné par le fordisme) et bolchévisme. Supiot : « Cette fascination pour la rationalisation technique du travail a dominé la gauche depuis un siècle et constitué un socle idéologique partagé avec la droite libérale. Non seulement elle a majoritairement adhéré à  cet imaginaire de l’homme automate et à la pseudo-rationalisation technoscientifique du travail, mais encore elle a fait sien le projet d’extension à la société toute entière du modèle de gouvernement de l’entreprise. Lénine voyait dans son Que faire le taylorisme « un immense progrès de la science » et la Révolution bolchévique aurait selon lui atteint son but le jour où « la société tout entière ne sera plus qu’un seul bureau, un seul atelier ». » (p. 42)

De la théorie à la pratique, il suffit parfois – à l’échelle historique – d’un saut de puce pour que les contraires se rejoignent. Dès la fin des années 1920, d’affreux gauchistes rentrant de Moscou commencèrent à hurler à la trahison. Ce fut, parmi les tout premiers, le cas de Panaït Istrati qui dans Vers l’autre Flamme (1929 !) clama sa déconvenue et perdit dans l’aventure la confiance de ses amis, y compris Romain Roland.

Pour Alain Supiot, le point de départ de la rencontre, des épousailles, de l’amour fusionnel, du capitalisme et du communisme remonte à 1979. L’URSS est déjà à cette date-là vermoulue, un Brejnev vieillissant cherchant un exutoire à son incompétence en sautant sur l’Afghanistan. Les Occidentaux sont quant à eux en pleine forme : ils viennent, pensent-ils, de découvrir au Chili l’efficacité de l’ultra libéralisme façon dictature militaire pour contrer le premier choc pétrolier. On était en 1973 et les gnomes de Chicago coachés par Henry Kissinger, le secrétaire d’Etat de Nixon et, surtout, Milton Friedman le calamiteux économiste. Or il se trouve qu’en 1979, alors que Margaret Thatcher portait haut le drapeau ultralibéral brandi par Nixon et Kissinger et que Ronald Reagan s’apprêtait à le ressaisir, le monde apprend qu’après la mort de Zhou Enlai et celle de Mao Zedong, la Chine s’est donné un nouveau patron : Deng Xiaoping qui prend le contrôle du parti communiste chinois fin 1978. A peine installé, Deng Xiaoping, 74 ans, ne perd pas de temps et annonce que l’avenir d’une Chine martyrisée par 30 ans de maoïsme dépendra de la réussite de son programme fondé sur les « quatre modernisations » dans l’agriculture, l’industrie, les sciences et la défense nationale. Mais pas question de développer la démocratie. En Occident personne ne prend garde à ce changement de régime tant les virages politiques chinois ont été nombreux depuis la victoire de Mao et pourtant c’est bel et bien la ligne Deng Xiaoping qui triomphe aujourd’hui, dans une pure dictature, mais sans saut en avant meurtrier, sans famines, sans effroyables révolutions culturelles. En Suisse par contre, le parti radical hume l’air du temps et après avoir mâté la classe ouvrière en 1973-74 par des licenciements et des baisses de salaire massifs, il se fait en 1979 le chantre du « moins d’Etat ».

Ces multiples victoires des ultra-libéraux annoncent ce qu’Alain Supiot nomme « la gouvernance par les nombres » soit le gouvernement par « objectifs » à la place du « rule of law », du règne de la Loi qui dominait depuis l’Antiquité grecque. Nous sommes aujourd’hui soumis à une mondialisation totalitaire, à ô surprise ! une dictature sino-américaine au sommet à laquelle tout le monde se plie. « Cet asservissement a pris la forme d’une gouvernance par les nombres qui s’étend à tous les échelons de l’organisation de la société, depuis la relation individuelle de travail jusqu’aux mesures d’ajustement structurel promues au niveau européen ou international. »

Supiot survole l’histoire de l’Occident pour situer sa problématique, pour préparer le terrain afin d’asseoir solidement ses hypothèses.

Et s’il commence par surprendre le lecteur en lui jetant au visage l’inhumanité de l’ultralibéralisme et de ses chiffres abstrais et abscons (voir l’affaire Serviel), la similitude de la démarche avec l’actuelle dictature capitalistico-communiste chinoise nous renvoie (mais avec quel choc) au heurt des monstres de l’aube radieuse du XXe siècle : le communisme bolchévique et le taylorisme (bientôt perfectionné par le fordisme).

Supiot s’expliquant dans la quatrième page de couverture : « Le sentiment de malaise dans la civilisation n’est pas nouveau, mais il a retrouvé aujourd’hui en Europe une intensité sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. La saturation de l’espace public par des discours économiques et identitaires est le symptôme d’une crise dont les causes profondes sont institutionnelles. La Loi, la démocratie, l’Etat, et tous les cadres juridiques auxquels nous continuons de nous référer, sont bousculés par la résurgence du vieux rêve occidental d’une harmonie fondée sur le calcul. Réactif d’abord par le taylorisme et la planification soviétique, ce projet scientiste prend aujourd’hui la forme d’une gouvernance par les nombres, qui se déploie sous l’égide de la «globalisation ». La raison du pouvoir n’est plus recherchée dans une instance souveraine transcendant la société, mais dans des normes inhérentes à son bon fonctionnement. Prospère sur ces bases un nouvel idéal normatif, qui vise la réalisation efficace d’objectifs mesurables plutôt que l’obéissance a des lois justes. Porte par la révolution numérique, ce nouvel imaginaire institutionnel est celui d’une société ou la loi cède la place au programme et la réglementation a la régulation. Mais des lors que leur sécurité n’est pas garantie par une loi s’appliquant également à tous, les hommes n’ont plus d’autre issue que de faire allégeance à plus fort qu’eux. Radicalisant l’aspiration à un pouvoir impersonnel, qui caractérisait déjà l’affirmation du règne de la loi, la gouvernance par les nombres donne ainsi paradoxalement le jour à un monde domine par les liens d’allégeance qui, par un sinistre paradoxe, nous renvoient au moyen âge. »

Pour conclure sur une boutade, disons que le saut quantitatif privilégié par la recherche et la seule valorisation des nombres met à mal l’idéal de sa transformation en ce saut qualitatif si vanté autrefois par la vulgate marxiste. Au contraire. L’ultralibéralisme (L’auteur parle même d’anarcholibéralisme !) n’a qu’un idéal, le pognon. La truanderie mondialisée qui nous gouverne se fiche complètement de la qualité.

Extraits

Le propre de l’ultralibéralisme – ce qui le rapproche du marxisme et le distingue radicalement du libéralisme à l’ancienne – consiste à envisager la loi et le droit non plus comme les cadres stables de la vie en société, mais comme de purs instruments, comme des produits. D’où l’utopie d’un monde plat, où la loi n’est plus une « reine » occupant une position en surplomb, mais un ustensile, jaugé à son efficacité. Dès lors qu’on admet que le droit est un produit, son élaboration relève d’un savoir technique et non pas politique. Dans un entretien qu’il a accordé à la fin de son mandat de Directeur de la Banque centrale européenne, M. Trichet, après avoir longuement détaillé les réformes, selon lui urgentes, de privatisation des services publics et de déréglementation des marchés du travail, insistait sur le fait qu’il ne s’agissait pas d’un programme politique, mais de mesures techniques correspondant à l’intérêt supérieur des « dix-sept gouvernements, des trois-cent trente-deux millions de citoyens, de toutes sensibilités » dont il estimait avoir la charge.(cf. : Le Monde diplomatique, nov. 2011) Une fois admis que le droit est un outil technique, il doit comme tout produit être soumis à une concurrence mondiale sur un marché des normes, qui sélectionne les plus aptes à répondre aux besoins de l’économie. Le law shopping tend à occuper la place du rule of laws, notamment dans ces domaines clés pour l’Etat social que sont le droit au travail, le droit fiscal et le droit de la sécurité sociale. (p. 172)

La flexibilisation s’était cantonnée jusqu’à maintenant aux dispositions légales et conventionnelles. Elle a été étendue aux contrats individuels de travail par des réformes récentes qui permettent de recourir à des accords d’entreprise pour baisser les salaires ou imposer une mobilité géographique. Se dessine ainsi un nouveau type de lien de droit qui, à la différence du contrat, n’a pas pour objet une quantité de travail, mesurée en temps et en argent, mais la personne même du travailleur. Sa réactivité et sa flexibilité étant incompatible avec la force obligatoire du contrat, il est inévitable de le priver d’une partie de ses attributs de contractant. L’avènement de ce sujet programmé fait surgir un risque ignoré des précédentes révolutions industrielles: celui d’atteinte à la santé mentale. (…) Des cas de suicides sur les lieux de travail ont commencé à être rapportés par les médecins du travail vers la fin des années 1990. (p. 256)

Publicités

A propos gerarddelaloye

Journaliste et historien, vit entre la Suisse romande et la Transylvanie. Dernier ouvrage publié: "Les douanes de l'âme et autres chroniques roumaines", Ed. L'Aire (Vevey CH), 2016, 130 p.
Cet article, publié dans Politique, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s